Comment j’ai survécu au bombardement de Kunduz: épisode 2

BONNE FÊTE DE L’AÏD DOCTEUR !

« …portes de la voiture…fenêtres déverrouillées…sautez…voiture…balles perdues. Ne pas…contact…arrêté…sur la voie. » Nous écoutions les instructions de dernière minute. Je n’arrivais pas à me concentrer. Sa voix semblait lointaine. Mon ventre gargouillait et je n’avais pas dormi de la nuit.

Un père et son fils à l'hôpital de Kunduz avant l'attaque du 3 octobre 2015

Un père et son fils à l’hôpital de Kunduz avant l’attaque du 3 octobre 2015 © Andrew Quilty/Oculi

« Ok ? » Quatre hochements de tête. Je faisais à peine attention et n’avais entendu que la moitié de ce que la coordinatrice terrain venait de dire. D’une main, je tentais d’attacher mon foulard et de l’autre, j’essayais d’envoyer un message à ma famille.

L’équipe chirurgicale va à l’hôpital. Il n’y a pas de wifi sur place. Je vous appelle quand je suis  de retour dans la maison du personnel. Dis à papa et maman de ne pas s’inquiéter. Tout va bien. :-)

            Échec de l’envoi du message.

Zut ! J’ai fermé mon sac à dos et tenté de cacher ma frustration, avant de monter dans le véhicule où l’autre femme – l’infirmière surveillante du bloc opératoire – était déjà installée. Le chirurgien orthopédique et l’anesthésiste étaient dans l’autre camionnette.

Mon cœur battait la chamade, j’avais des palpitations. J’ai tenté de m’installer le plus bas possible près de la porte, prête à me lever et à sauter en dehors du véhicule si nécessaire. Les questions s’enchaînaient dans mon esprit – que ferons-nous si on nous bombarde, si on ne nous laisse pas passer, ou pire, si on nous kidnappe ?

Je choisis de rester silencieuse, de maintenir un calme apparent et de me concentrer sur le trajet jusqu’à l’hôpital. Le soleil se levait déjà à l’est lorsque le bruit des explosions s’arrêta soudainement. Les environs redevenaient relativement calmes. Lorsque le signal fut donné, les portes de la maison du personnel se sont ouvertes et les deux véhicules se sont aventurées dans les rues désertes et calmes de la ville de Kunduz.

Le centre de traumatologie de Kunduz avant l'attaque du 3 octobre 2015

Le centre de traumatologie de Kunduz avant l’attaque du 3 octobre 2015  © MSF

L’atmosphère euphorique avant le chaos

Personne ne pouvait alors imaginer ce qui se passerait le lendemain. Malgré la fin des célébrations de l’Aïd, l’une des plus importantes fêtes du monde musulman, l’atmosphère générale à Kunduz était encore euphorique, pleine de joie. Pas un seul coup de feu n’avait été entendu du week-end. Des roses de toutes les couleurs étaient en fleurs et la météo était idéale. Les hommes se serraient la main et s’embrassaient.

Les enfants, vêtus de leurs plus beaux vêtements, jouaient dans la rue, les mains pleines de bonbons. Les gens partageaient leur nourriture, se promenaient librement et rendaient visite à leurs proches. C’était un véritable plaisir de voir les enfants, et même les adultes, nous saluer. Généralement, nos véhicules traversaient plutôt des rues à moitié vides sur le chemin de l’hôpital. Le personnel local et les gardiens nous accueillirent, tout sourire. Aïd Moubarak ! Bonne fête de l’Aïd docteur !

Et pourtant, deux jours après ce week-end absolument idyllique, de violents combats entre les troupes gouvernementales et celles de l’opposition ont éclaté et la ville de Kunduz s’est retrouvée, pour la première fois en quatorze ans, entre les mains des Talibans.

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