Comment j’ai survécu au bombardement de Kunduz: épisode 3

Un homme et un enfant en attente de soins dans le centre de traumatologie de Kunduz en mai 2015 © Andrew Quilty/Oculi

Un homme et un enfant en attente de soins dans le centre de traumatologie de Kunduz en mai 2015 © Andrew Quilty/Oculi

J’avais perdu toute notion du temps. Seule l’horloge accrochée au mur me rappelait qu’il était déjà tard dans l’après-midi. Des tirs nourris et des explosions continuaient de se faire entendre au loin. Je venais de finir ma sixième opération et essuyais doucement mes mains avec un morceau de tissu près des sanitaires.

Manger et dormir

Ma tenue de chirurgien et mes chaussures étaient pleines de sang. Ces taches étaient probablement liées à l’opération d’une femme enceinte ayant reçu une balle perdue dans le cou. J’étais morte de fatigue. J’étais debout depuis déjà près de neuf heures et avais mal aux jambes. Tout ce que je voulais, c’était manger un plat chaud et dormir.

Au loin, j’ai entendu un infirmier dire que des hommes armés étaient devant l’hôpital, mais qu’ils avaient respecté notre politique concernant les armes à feu. « Très bien », lui répondis-je, tentant d’avoir l’air enjoué. À la hâte, j’ai rejoint notre bureau vide, ouvert mon casier et saisi un paquet de gruau instantané.

Je n’avais rien mangé au petit-déjeuner ni au déjeuner, et si les victimes continuaient d’affluer à l’hôpital, il y avait peu de chance que je mange quoi que ce soit au dîner. J’ai donc entamé lentement mon coupe-faim, savourant chaque morceau. Le panneau « NE PAS MANGER DANS LES LOCAUX » prouvait bien l’état d’extrême épuisement dans lequel je me trouvais. J’ai eu l’impression de rester là une éternité, luttant contre le sommeil et passant en revue mentalement les cas auxquels j’avais été confrontée au cours de cette journée

Puis quelqu’un m’appela.

« Docteur, pouvez-vous examiner les patients au service d’urgence et nous dire lequel doit aller au bloc en premier ? » Il semblait stressé.

« Maintenant ?

− Oui, maintenant. »

Il n’avait plus de jambes

Immédiatement je me suis retrouvée avec une blouse blanche pour recouvrir ma tenue pleine de taches. Je le suivi à l’extérieur de la salle d’opérations, sans me rendre compte tout de suite de la singularité de la situation. Il y avait au moins une dizaine de personnes sur le sol. D’autres étaient allongés sur des brancards posés des deux côtés de l’entrée des urgences.

Certaines femmes, en salwar kameez, étaient ensanglantées, l’une d’entre elles enceinte, tandis qu’une autre, le regard vide, fixait le plafond. Les hommes étaient également pleins de sang, leurs vêtements en lambeaux, et un petit enfant gémissait de douleur. Il perdait beaucoup de sang. Soudain, je me suis aperçue qu’il n’avait plus de jambes.

Des hommes. Des femmes. Des enfants. Tous victimes de violences.

J’étais choquée par cette scène. Je marchais avec précaution entre les patients, légèrement chancelante, comme étourdie. Il y avait des blessés partout, et d’autres continuaient d’arriver. Je ne voulais pas regarder, et pourtant il le fallait. Débordée, j’ai demandé à l’un des chirurgiens locaux de m’accompagner pour examiner les blessures des patients et vérifier si leurs pronostics vitaux étaient engagés.

Nous avons établi l’ordre de priorité et l’avons inscrit sur leur dossier médical. « Celui-ci va au bloc en premier, puis celui-là. Le patient à l’abdomen ouvert est suivant au bloc 2. Et préviens les gardiens que nous avons besoin de sang. » Et ainsi de suite. Douze patients devaient être immédiatement pris en charge ; les autres pouvaient attendre.

La nuit allait être longue pour nous tous.

La zone noire et les blessés mortels

Je marchais lentement vers la salle d’opérations, l’air profondément triste, lorsque je fus arrêtée par un vieil homme ridé, barbu et au regard très doux. Chose inhabituelle pour un homme afghan, il tenta de me toucher le bras. Dans un anglais hésitant, il me supplia : « Docteur, s’il vous plait. Mon fils est là-bas. Pourriez-vous l’examiner ? », pointant du doigt la zone noire.

Oh non ! La zone noire est celle où les blessés mortels avec de très faibles chances de survie étaient emmenés pour être placés en zone de triage. Je voulais le renvoyer, lui dire gentiment de demander de l’aide aux infirmiers, sachant que je ne pouvais rien faire de plus pour son fils. Je n’étais pas sûre de pouvoir supporter la douleur se dessiner sur son visage une fois la mauvaise nouvelle annoncée.

Je l’ai accompagné, lui demandant ce qui s’était passé.

Ils essayaient d’évacuer ceux qui avaient été touchés par une bombe. N’ayant pas de véhicule, ils avaient mis beaucoup de temps à atteindre l’hôpital.

« C’est un homme bon, docteur. Mon fils cadet. » Il me disait cela avec fierté, presque en souriant. Je réussis à étouffer un sursaut lorsque je le vis – il était allongé sur un brancard près du mur. Il était jeune, un peu plus de 30 ans peut-être, et ses extremités étaient couvertes de blessures, plus ou moins profondes.

Un regard qui ne m’a plus quittée

Une explosion. Sa poitrine était traversée par une large blessure qui laissait partiellement apparaître l’un de ses poumons. Ses yeux étaient déjà vitreux et son pouls indétectable. Tentant de faire quelque chose, n’importe quoi, pour le sauver, j’ai réajusté sa perfusion intraveineuse. J’ai doucement recouvert sa poitrine avec un drap et, d’une voix faible, pris congé de l’homme et lui dis que j’allais demander à l’un des infirmiers de s’occuper de son fils.

Son regard, plein de reconnaissance, comme si j’avais donné un second souffle à son fils, ne m’a plus jamais quitté.

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