Comment j’ai survécu au bombardement de l’hôpital de Kunduz: dernier épisode

Il n’y avait aucune chance que nous nous en sortions vivants

Ma tête reposait sur son épaule lorsqu’il me secoua brutalement, me réveillant en panique.

« Quoi ?! », lui demandai-je pleine d’inquiétude.
« Ca va ? », dit-il d’une voix préoccupée.
J’ai hoché de la tête.

L'hôpital de Kunduz après les bombardements de la nuit du 3 octobre 2015
L’hôpital de Kunduz après les bombardements de la nuit du 3 octobre 2015  © MSF

La fumée s’épaississait, il craignait que nous ne nous asphyxiions.
« Il faut sortir. »
« Non, je reste ici ! », lui dis-je fermement. Je préférais mourir d’une intoxication au monoxyde de carbone que d’une balle perdue à l’extérieur. « Ferme les yeux », lui intimai-je, à moitié absente. En temps normal, j’aurais ri de cette suggestion. Ferme les yeux ? Super idée !

« Ok, on reste ici. Mais couvre-toi le nez avec ça ». Il arracha l’ourlet de ma tenue et me le tendit. J’avais perdu mon masque. « Je ne veux pas que tu perdes conscience. » Puis, en riant, il me dit : « je ne suis pas sûr de pouvoir te porter à l’extérieur ».

…zzzzzziiiiiinng !

De nulle part, quelque chose surgit à travers le plafond et atterrit à quelques centimètres de nos pieds. Une balle perdue venait de nous éviter de peu. De quelques centimètres seulement ! J’en avais la chair de poule. Nous pouvions voir le feu par le trou qu’avait laissé la balle dans le toit. J’étais à peu près sûre de mourir cette nuit-là. Il n’y avait aucune chance que nous nous en sortions vivants.

Une fois la torpeur passée, nous avons discuté de ce que nous ferions le lendemain si nous étions toujours en vie. Nous sommes restés cachés dans ce trou pendant bien une heure. Personne ne savait que j’étais là, toujours vivante. Amèrement, je lui ai demandé si je pouvais rester avec lui le temps de prévenir mes collègues que j’étais vivante.

Le centre de traumatologie de Kunduz après le bombardement du 3 octobre 2015
Le centre de traumatologie de Kunduz après le bombardement du 3 octobre 2015  © MSF

« Bien sûr ! Allons chez moi et restons-y cachés, pour un temps.
− Ok. Mais tu as à manger ? une cave ? C’est sûr là-bas ?
− Oui.
− Comment peut-on y aller ?
»
Sa voiture était dans le parking, près de l’entrée du bâtiment que nous avions empruntée et à quelques centaines de mètres de là où nous nous trouvions désormais.
« Nous pouvons courir. Tu te caches dans la voiture et je conduis vite.
− Je n’ai aucun papier sur moi.
» J’avais laissé toutes mes affaires au bloc. Tout ce que j’avais étaient les clefs de ma chambre et de mon casier.
« Ne t’inquiète pas. Mon père et mon oncle te trouveront un moyen de rejoindre Kaboul. »

Seule dans l’obscurité

Une fois d’accord sur ce que nous allions faire, nous avons remarqué que des flammes sortaient des fenêtres juste au-dessus de notre planque. Sans hésiter une seule seconde, il s’est hissé le long du mur et est parvenu à s’extraire de la fosse où nous étions. Il s’enfuit. J’étais seule…dans l’obcurité.

Tentant de faire comme lui, j’ai sauté et tenté d’atteindre le bord du trou, sans succès. Je me suis relevée et j’ai essayé à nouveau, plaçant cette fois mon corps contre la paroi et mes pieds de l’autre côté pour gagner en adhérence. Je suis tombée dans un bruit sourd. J’étais en pleine crise d’angoisse.

Le centre de traumatologie de Kunduz le 1er octobre 2015
Le centre de traumatologie de Kunduz le 1er octobre 2015 © MSF

Le feu gagnait progressivement la fenêtre au-dessus du toit qui couvrait notre planque, je pouvais en sentir la chaleur. Je l’ai supplié de revenir, de venir m’aider. Je l’entendis crier mon nom et m’ordonner de sortir immédiatement. Puis, ce fut le silence complet, plus rien. Désespérée, j’ai sauté à nouveau mais échoué lamentablement.

Je me suis effondrée sur le sol, en pleurs.

J’avais perdu tout espoir. Je pleurais pour moi – tous les rêves que je voulais réaliser, tous mes plans d’avenir – pour ma famille, mais aussi pour la douleur que j’allais infliger à mes proches. J’aurais pu leur éviter tout cela si j’étais restée à la maison et m’étais installée dans le privé. J’étais également désolée pour mes amis que je ne verrais plus, pour le patient que je venais de perdre au bloc – il était encore si jeune. Je pensais également au vieil homme qui avait perdu un fils, à tous les efforts que nous avions fournis dans cet hôpital, au peuple de Kunduz.

« Je ne t’avais pourtant demandé qu’une chose le jour de mon anniversaire, que tu me gardes en sécurité », dis-je en pleurant. « Un souhait et tu n’as même pas été capable de l’exaucer. » J’étais arrivée en Afghanistan le jour de mon anniversaire et c’était mon unique souhait. Mon cœur se remplissait d’amertume.

Un collaborateur MSF devant la maison blanche à Washington
Le 9 décembre 2015, MSF a déposé une pétition signée parplus de 547.000 personnes à la maison blanche afin d’exiger une enquête indépendante  © Michael Goldfarb/MSF

J’étais en colère. Je voulais me déchaîner contre quelqu’un, n’importe qui. Je voulais frapper quelqu’un, j’étais enragée. Je détestais les deux parties engagées dans cette stupide guerre. Je voulais qu’ils voient tous les dommages causés aux civils et qu’ils se rendent compte que ces personnes pourraient être leur famille. Nous verrions bien alors s’ils continueraient cette guerre insensée.

J’avais peur aussi. Je ne voulais pas finir brûlée vive.

Je fondis en larmes, laissant sortir toutes mes frustrations.

Puis, soudain, j’ai retrouvé mon calme ; tout était clair, à nouveau. J’étais redevenue chirurgienne. « Soit. Personne, à part moi, ne va m’aider. Que dois-je faire ? » Après avoir retiré mes chaussures, je me suis levée et j’ai étudié le petit espace dans lequel je me trouvais. Il n’y avait aucune fissure dans le mur où j’aurais pu placer mes pieds et les parois étaient vraiment trop hautes pour moi. Mais j’aperçus un petit bout d’acier qui dépassait du coin droit. Il était si petit que j’ai eu du mal à le voir la première fois.

De toutes mes forces, j’ai bondi et tenté de m’y accrocher. Il était chaud, mais j’y suis restée suspendue. Mon épaule était à deux doigts de se disloquer, mais cela m’était égal. Puis, je ne sais comment, je suis parvenue à sortir du trou en seulement quelques minutes.

“Suivez-moi, il y a un endroit sûr ici”

Avec grand soulagement, j’ai vu mon collègue étendu sur le sol près de la roseraie. Il attendait et me fit un grand sourire lorsqu’il me vit. Je me suis rapidement baissée et j’ai couru vers lui. Il me criait « Baisse-toi ! Baisse-toi ! ». Je sentis ma tenue s’embraser. Des braises tombaient en effet du bâtiment en feu.

Une partie du personnel de MSF en état de choc après les bombardements du 3 octobre 2015
Une partie du personnel de MSF en état de choc après les bombardements du 3 octobre 2015 © MSF

Je me suis roulée au sol. Lorsque la salve de coups de feu aux alentours s’arrêta, nous nous sommes mis à ramper vers un bâtiment à quelques mètres de là. Nous étions à mi-chemin lorsqu’une silhouette surgit de l’obscurité. Je fus prise de terreur. Je n’avais pas survécu aux flammes pour être kidnappée ! Non, s’il-vous-plait.

Puis l’homme en costume traditionnel afghan prononça ces mots, que je n’oublierai jamais : « suivez-moi, il y a un endroit sûr ici ».

Cette entrée a été publiée dans Afghanistan, chirurgien, echos du terrain, Récit du terrain, violence, avec comme mot(s)-clef(s) , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>