Comment j’ai survécu au bombardement de l’hôpital de Kunduz: épisode 4

« À gauche. Allons dans la cave ! »

Dans mes cauchemars, le vrombissement revenait tout le temps. Je rêvais que des panneaux de bois nous tombaient dessus. Et j’entendais les cris. Les miens. Puis je finissais toujours par trébucher et par tomber violemment sur le sol.

L'hôpital de Kunduz en feu la nuit du 3 octobre 2015

Je m’en souviens comme si c’était hier. Mes oreilles sifflaient, le souffle de l’explosion m’avait assommée. Je pouvais sentir mon cœur tambouriner dans ma poitrine. Encore trop sonnée pour pouvoir bouger, j’étais étendue sur le sol, le corps raide. Soudain, je me rendis compte qu’une main me tenait, me tirait.

« Lève-toi ! Allez. »

Je me suis doucement levée, grimaçant de douleur. J’essayais de distinguer son visage dans l’obscurité. « Arrête de me tirer ! », criais-je. Un câble épais accroché à ma poitrine m’empêchait de bouger. J’avais mal partout, comme si quelqu’un me frappait avec un tuyau de plomb. Et pourtant, je savais que nous devions sortir de là, sans perdre un seul instant. J’ai tenté, comme j’ai pu, de me libérer de cet enchevêtrement de fils et de câbles, me demandant où les autres étaient passés.

Quelques instants plus tôt, alors que nous nous tenions accroupis contre le mur en attendant l’arrêt des bombardement, un groupe de cinq enfants et de deux femmes, chacune tenant un nourrisson dans ses bras, s’était joint à nous. Un cri terrifiant – une voix jeune – brisa le silence et m’interrompit dans mes pensées. Puis il y eut un autre cri, d’angoisse cette fois, suivi par le bruit de quelqu’un qui courait. Et comme si de rien n’était, tout redevint calme. Mon dieu, dis-je avec effroi. C’est eux. Quelqu’un vient d’être touché.

Une fois libérée des câbles, mon collègue et moi nous sommes mis à courir en dehors du bâtiment. Il faisait toujours nuit noire. Les bâtiments périphériques n’étaient qu’à quelques mètres, mais il était trop dangereux de courir en pleine rue pour essayer de les rejoindre.

Où ? Où ? semblait-il me dire. Il me regardait et me demandait dans quelle direction aller. Après un rapide examen des lieux, je compris que courir vers la porte de l’hôpital, vers la rue, ne serait pas avisé. Nous ne savions pas ce qui se passait de l’autre côté des portes. Puis je reconnus le fameux toit en pente. La cave ! Dieu merci.

Un collaborateur MSF devant le centre de traumatologie de Kunduz après le bombardement du 3 octobre 2015 Un collaborateur MSF devant le centre de traumatologie de Kunduz après le bombardement du 3 octobre 2015 © MSF

« À gauche. Allons dans la cave ! », Criais-je. Nous avons couru et sauté dans le trou. Mais, à notre grand désespoir – et immense déception – nous nous sommes retrouvés dans le couloir d’aération de la fenêtre du sous-sol. Entourés d’épais murs de ciment, à environ deux mètres du sol, nous n’étions protégés que par une fine toiture. Un couloir abyssal, sombre. Un cul-de-sac. La cave est de l’autre côté du mur ! Tels deux souris prises au piège, nous avons tenté de retirer les barres d’acier de la fenêtre pour pouvoir entrer, sans succès.

Résignée, je me dis en mon for intérieur que nous avions fait tout ce que nous pouvions. Si nous devons mourir ici, alors soit. Je me suis installée contre lui, fermé les yeux, désespérée,éreintée, mais étonnamment sereine et placide. Absente, rêveuse. Peut-être était-ce l’hypoglycémie.

« Prie avec moi »

« Ca va aller. Nous allons nous en sortir. » Il essayait de me rassurer, mais je sentais une certaine peur dans sa voix. J’entendais son cœur battre. Sa respiration était rapide. « Oui, peut-être », répondis-je, tentant de m’en convaincre moi aussi.

Le vent soufflait dans notre direction, nous apportant la fumée. Nous toussions, des larmes coulaient sur nos joues ; nous tentions de toutes nos forces de ne pas inhaler la fumée. Nous entendions du bois et des feuilles crépiter et nous avons compris qu’un feu brûlait à proximité. Les bombes continuaient de tomber sur l’hôpital. Puis, soudainement, la terre trembla si fort que nous avons cru vivre nos derniers instants.

L'hôpital de Kunduz en feu la nuit du 3 octobre 2015

L’hôpital de Kunduz en feu la nuit du 3 octobre 2015 © MSF

« Prie avec moi », dit-il, l’air terrorisé. « Allah… »
Je n’entendis que ce premier mot.
« Quoi ? Répète, plus lentement. »
Patiemment, tel un enseignant, il me guida dans la prière.

La…La, répétai-je.
Ilaha…ilaha
Illa…illa
Allah…allah.

« la ilaha illa allah »

Je l’entendais à peine à cause du boucan qui nous surplombait. Honnêtement, je ne comprenais rien à ce que je récitais, mais je priais de tout mon cœur, m’accrochant à toutes les bribes d’espoir qui m’étaient offertes. Peut-être qu’Allah, dans sa bienveillance et sa pitié, allait nous protéger. « Je ne suis pas musulmane, mais je prie pour ta protection. Garde-nous sains et saufs. » Je le suppliais en silence.

Entre conscience et inconscience

En même temps, je pensais à ma mère. Comment se sentirait-elle si je rentrais à la maison dans une urne, réduite en cendres ? Pire encore, si je brûlais vive et que personne ne reconnaissait mes restes. Non identifiée. Disparue à jamais. J’eus un frisson rien que d’y penser. Je voulais lui éviter cette souffrance abominable. Mais comment ? Comment ?

Nous restions muets. Ce silence était parfois interrompu par des rafales ou le bruit d’une forte déflagration au loin. Je ne pouvais distinguer qu’une silhouette dans l’obscurité, mais je savais qu’il était également plongé dans ses pensées. Je passais par des états de conscience et d’inconscience. Épuisée et affamée, je ne souhaitais qu’une chose : dormir.

J’avais perdu tout appétit

Je repensais aux cinq jours que nous venions de passer, cinq jours de conflit. Nous n’avions cessé d’opérer des patients, à longueur de journée. Parfois, nous avions dû rester au bloc seize heures d’affilée. Mes bras étaient rouges, à vif tellement j’avais dû les frotter.

Des médecins dans une salle d'opérations avant le bombardement du 3 octobre 2015

Des médecins dans une salle d’opérations avant le bombardement du 3 octobre 2015 © MSF

Chaque fois que je me préparais pour une nouvelle opération, je grimaçais de douleur. « Tu maigris », m’avait dit l’un des chirurgiens locaux. C’est vrai, je perdais du poids. J’avais perdu tout appétit à force de voir des blessés à longueur de journée. Et dormir était devenu un luxe. Dès que j’en avais l’occasion, je faisais des siestes au vestiaire – sur le petit banc, parfois même sur le sol froid lorsque j’étais trop épuisée pour me traîner jusqu’à mon lit.

J’étais devenue un robot

Le flux de blessés dans notre hôpital était intarissable. Nous étions tout simplement débordés, et pourtant, j’ai l’impression que nous n’en faisions pas assez. Mais l’angoisse sur le visage des parents d’enfants blessés suffisait à me motiver. J’étais devenue un robot – sans émotion, juste concentrée sur mon travail. Je faisais tout mon possible pour sauver des vies. Nous ne pouvions laisser place à l’émotion, même si j’avais parfois envie de pleurer ; cela aurait affecté le moral de l’équipe.

L'équipe en août 2015 devant le centre de traumatologie de Kunduz

L’équipe en août 2015 devant le centre de traumatologie de Kunduz © MSF

Puis j’ai pensé à la journée qui avait précédé le bombardement ; elle avait été calme. Nous étions sortis de notre sommeil de plomb – les chirurgiens, l’anesthésiste et moi – réveillés par un « Réunion du matin, il est déjà 8 heures ! ». J’étais revigorée ; huit heures de sommeil, c’était beaucoup !

La situation revenait progressivement à la normale. Nous pouvions désormais marcher librement dans la rue, sans crainte d’être touchés par une balle perdue. Et le tableau blanc devant le bloc opératoire était la preuve de l’afflux réduit de patients. J’avais même eu le temps d’effectuer des rondes dans le service ambulatoire, quelque chose que nous n’avions plus fait depuis près d’une semaine.

La vie était de nouveau agréable à Kunduz !

Nous avions prévu de faire entrer un jeune homme dans l’unité de soins intensifs pour une dernière opération. Après examen, il avait également été décidé de réopérer deux autres patients qui souffraient de complications. Nous voulions finir toutes les opérations prévues ce soir-là.

Une opération dans le centre de traumatologie de Kunduz avant l'attaque du 3 octobre 2015

Une opération dans le centre de traumatologie de Kunduz avant l’attaque du 3 octobre 2015 © Andrew Quilty/Oculi

Nous nous occupions du premier patient depuis près de trois heures ; nous faisions des blagues et nous racontions des histoires pour rompre la monotonie. Il était déjà 2 heures du matin lorsque j’ai jeté un œil à l’horloge. J’étais en train de nettoyer et j’ai demandé au chirurgien local de finir l’opération pendant que je prenais note des techniques opératoires. « Allons manger quand tu auras fini. J’ai des choses à grignoter dans mon casier », lui dis-je.

Puis le bombardement commença.

Cette entrée a été publiée dans Afghanistan, chirurgien, echos du terrain, Récit du terrain, violence, avec comme mot(s)-clef(s) , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>