Comment peut-on garder espoir dans cette situation? Récit d’un médecin syrien

La clinique d’Al-Marj est l’une des principales structures médicales soutenues par Médecins Sans Frontières en Ghouta orientale, zone regroupant diverses villes assiégées près de Damas. Après avoir été témoin d’une série de tragédies, le Dr. Abu Yasser*, médecin généraliste et directeur du service médical de la clinique, fait état de la nouvelle difficulté rencontrée par le personnel : la pénurie d’ambulances.

“Avant-hier, une frappe a touché le parking près de notre clinique et détruit nos deux dernières ambulances ainsi que deux autres voitures de l’hôpital. C’est terrible parce que désormais, nous ne serons plus en mesure de transférer des blessés vers d’autres hôpitaux.

Les ambulances détruites

Les deux dernières ambulances qui ont été détruites à Al-Marj © MSF. Syrie, 2016.

Al-Marj est une ville relativement isolée. Ses habitants sont des paysans. Ils mangent ce qu’ils récoltent et souffrent de la pauvreté.

CHAQUE MINUTE COMPTE

En cas d’urgence grave, nous envoyions nos patients à douze-quinze kilomètres vers une structure médicale capable de soigner ce type de cas. Maintenant que nous n’avons plus d’ambulances, nous craignons l’arrivée de blessés graves car chaque minute compte dans ce cas. Les patients courent de grands dangers s’ils ne sont pas transportés dans des conditions appropriées.

TROUS D’OBUS DANS LES MURS ET LES PLAFONDS

Je travaille dans la clinique d’Al-Marj depuis le début de la guerre. Au début, nous travaillions dans un hôpital public, mais les autorités ont décidé de partir et de retirer leur personnel. Nous avons fini par fonder notre propre clinique, qui continue de recevoir des patients à ce jour. Elle a plusieurs fois subi des frappes au fil des années, elle fait probablement partie des structures les plus touchées. Il y a des trous dans les murs et le plafond, et nous sommes souvent contraints d’opérer les patients dans le sous-sol.

L’UNE DE NOS PLUS GRANDES PERTES

Il y a environ deux ans, le directeur de la clinique et un collègue ont été tués. Ils dormaient dans l’entrée lorsqu’un obus est tombé sur le bâtiment. C’est l’une de nos plus grandes pertes parce que ce médecin était très précieux ; il était spécialisé en médecine des urgences et interventions chirurgicales délicates. En deux ans, nous avons perdu sept membres du personnel . Et pourtant, malgré les difficultés, nous continuons de travailler parce qu’il est important de proposer des soins à cette population délaissée.

Durant l’été 2015, une bombe lâchée par un hélicoptère a touché la clinique et détruit nos ambulances, la pharmacie et le service des grands brûlés. Heureusement, nous avons pu reconstruire la clinique grâce au soutien d’organisations locales et de Médecins Sans Frontières. Désormais, la structure est équipée d’appareils de radiographie, d’un laboratoire, d’un service de chirurgie, d’une maternité et, jusqu’à il y a peu, d’ambulances disponibles 24 heures sur 24.

INTENSIFICATION DES VIOLENCES

Le mois dernier, les violences se sont de nouveau intensifiées. Les zones considérées comme « sûres » qui abritaient des personnes déplacées ont été bombardées. Hier, une famille a été transportée à la clinique ; la mère et la tante sont en soins intensifs, mais les deux enfants sont décédés peu après leur arrivée.

Une des ambulances détruite

Les deux dernières ambulances qui ont été détruites à Al-Marj © MSF. Syrie, 2016.

Ces cas sont difficiles à gérer, pour de nombreuses raisons. Nous avons besoin de davantage de soutien psychologique, non seulement pour le personnel médical, mais aussi pour les familles, qui souffrent de traumatismes particulièrement lourds. Les enfants souffrent de dépressions nerveuses lorsqu’ils entendent les avions passer dans le ciel. Je ne peux m’imaginer le nombre de séances de soutien psychologique dont auront besoin les enfants, les adultes et les médecins lorsque tout cela sera fini.

CACHÉ DANS LES TOILETTES

L’équipe tout entière est terrorisée par les avions et les frappes aériennes. Nous ne cessons de penser à ceux qui sont morts et de nous demander si nous serons les prochains. Parfois, je reste caché une heure dans le couloir des toilettes jusqu’à ce que les frappes cessent.

Toutefois, malgré la peur, nous persévérons. Une fois, nous avons organisé une réunion et annoncé au personnel qu’il pouvait cesser de travailler s’il le souhaitait et que nous lui verserions des congés payés. Personne n’a accepté. J’étais stupéfait. Tout le monde voulait continuer à travailler malgré les risques. Ces gens, qui ont vu des choses terribles, survécu à des bombardements et à des massacres, veulent continuer car la plupart sont originaires de cette zone, leurs familles vivent là, et ils comprennent l’importance de proposer des soins à la population.

L’ESPOIR MÊLÉ À LA PEUR

Nous continuons d’espérer. Il y a toujours de l’espoir. Mais, malheureusement, la situation sur le terrain n’est pas encourageante. Pour le moment, le plus important, c’est de maintenir les services de soins à la population. Il faut continuer, et nous continuerons de faire de notre mieux.”

* Le nom a été modifié à la demande du médecin pour des raisons de sécurité

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