Le point sur la ruche “robinet”

Ses concepteurs australiens la présentent comme « l’innovation la plus significative en apiculture depuis 1852 ». La ruche « robinet » – comme elle est désormais surnommée – permettrait de récolter le miel sans ouvrir la ruche et sans déranger les abeilles. Le point sur une innovation qui pose question.

En quelques jours, cette innovation a engrangé plus de 3 millions de dollars via crowdfunding, du jamais vu pour un système de financement participatif de ce type, système permettant à chaque citoyen de soutenir financièrement un projet qui lui semble particulièrement intéressant.

Il faut reconnaître que le communication est efficace : une vidéo vous montre du miel qui s’écoule directement de la ruche dans votre pot ou sur vos pancakes. Les enfants glissent leurs doigts sous le robinet et pas une seule abeille ne semble se préoccuper de ce qui se passe.

L’argumentation est audacieuse : finies les récoltes classiques de miel soi-disant si stressantes pour les abeilles ; finies les manipulations des cadres qui les écrasent et l’utilisation de la fumée qui les assomment ; fini le brassage et le conditionnement du miel. Désormais on récolte du miel pur et les abeilles ne s’en aperçoivent même pas.

L’enthousiasme est communicatif, d’autant que d’importantes autorités apicoles sont convoquées pour confirmer l’intérêt du système : le rêve des apiculteurs se réalise. Cette innovation va aider les abeilles et les apiculteurs qui eux-mêmes aident le monde entier.

Le fonctionnement paraît simple. Les cadres sont préfabriqués en plastique. Les abeilles se contentent d’achever la construction des alvéoles qu’elles fabriquent normalement entièrement en cire. La Flow Hive permet de surveiller le niveau du miel depuis l’extérieur. Quand les alvéoles sont pleines, on ouvre les vannes et le mécanisme scinde verticalement les alvéoles qui contiennent le miel. Le miel s’écoule via un tuyau à l’extérieur de la ruche dans le récipient de son choix. L’extraction terminée, la vanne est refermée et les alvéoles reprennent leur position. Les abeilles peuvent alors les remplir à nouveau de miel.

Il est difficile de juger le système sans l’avoir testé sur le terrain. En tant qu’apiculteur et partisan de la cause des abeilles, il est toutefois nécessaire de tempérer l’enthousiasme initial par un certain nombre de réserves et une invitation à la prudence.

Commençons par l’argument basé sur le stress provoqué par les récoltes classiques de miel. Les pratiques mises en cause par les concepteurs sont caricaturales. Si elles correspondent à la réalité d’une certaine apiculture industrielle dont les dérives sont incontestables, elles n’ont rien en commun avec l’apiculture pratiquée par la majeure partie des apiculteurs de nos régions. Un apiculteur consciencieux n’enfume pas ses hausses de miel lors de la récolte, au risque de donner à son miel un arrière-goût désagréable de fumée. Il utilise souvent un chasse-abeilles, posé sous la hausse la veille de la récolte. Ce système éprouvé, sans aucun risque pour les abeilles, permet de récolter les hausses sans les déranger ou risquer de les blesser. Les apiculteurs chez nous aiment leurs abeilles et en prennent soin.

Autre élément troublant de cette campagne de communication : il est impensable de laisser un pot de miel ouvert à proximité de ruches habitées. Vous provoqueriez un phénomène de pillage, les abeilles se jetteraient immédiatement sur l’aubaine, se battraient entre elles et se noieraient dans le pot. Or dans la vidéo de présentation, pas une seule abeille ne vient troubler la scène, à croire que les ruches ont été fermées la nuit pour le bon déroulement du tournage.

Du point de vue de l’équilibre d’une colonie d’abeilles maintenant : les jeunes abeilles produisent elles-mêmes la cire qu’elles utilisent naturellement pour façonner les alvéoles. La construction des rayons de cire participe de l’équilibre de la colonie. En utilisant des rayons préfabriqués en plastique, vous créez un déséquilibre qu’il sera nécessaire de compenser. L’utilisation de ce système aura donc des conséquences sur le fragile équilibre de la colonie. Leur prise en compte nécessitera de solides connaissances apicoles.

Dans le même sens, ne croyez pas qu’il sera possible de placer une telle ruche à la maison en se contentant de récolter le miel à la demande. A l’heure actuelle, une colonie d’abeilles mellifères est confrontée à des dysfonctionnements environnementaux qui nécessitent les soins d’un apiculteur. Un colonie abandonnée à elle-même à peu d’espoir de survivre au-delà d’une saison. Il est dangereux, voire criminel, de laisser sous-entendre qu’un non initié pourra désormais accueillir des abeilles à la maison sans disposer de connaissances préalables. Nos abeilles souffrent déjà suffisamment !

Venons-en au miel récolté. Il faut savoir que les abeilles récoltent dans les fleurs du nectar, qui subit un certain nombre de transformations avant de devenir du miel. Dans la ruche, les abeilles ventilent les rayons pour extraire l’humidité excédentaire. On ne récolte pas le miel à n’importe quel moment. De même, l’apiculteur travaille son miel pour éviter qu’il ne fermente. Il ne lui ajoute rien mais il le brasse et en extraie l’humidité. Sans ces opérations nécessaires, le miel ne pourrait pas se conserver. Ce serait le cas d’un miel récolté à même la ruche. Par ailleurs, la texture du miel dépend également du type de fleurs butinées. Tous les miels ne sont pas parfaitement liquides, certains sont plus visqueux et ne pourraient être récoltés avec ce type de système à écoulement. Enfin, notons que les abeilles stockent des réserves de miel uniquement pendant les périodes de « miellées », lorsque les floraisons sont très abondantes. En Belgique, ces périodes sont très limitées dans le temps et dépendent directement du climat. Ne croyez pas que le miel coulera de votre « robinet » plusieurs mois durant.

Dernier élément, peut-être le plus important : nos abeilles meurent massivement depuis plusieurs années. Qu’est-ce qui coulera du robinet lorsqu’elles auront disparu ? Ce qui serait formidable, c’est qu’une partie du faramineux montant engrangé pour la commercialisation de cette innovation soit consacrée à une étude indépendante sur le problème de leur disparition.

Au final, une invitation à la prudence est de mise vis-à-vis de cette innovation prometteuse mais dont l’utilisation soulève tout de même de nombreuses questions.

Votre happyculteur prudent,

Stéphan

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2 réponses à Le point sur la ruche “robinet”

  1. Dewez dit :

    Quel plaisir de lire cet article.
    Mes parents sont apiculteurs, durant l’été ils passent tous les weekends “dans” les ruches (+- 8 ruches) afin de s’assurer que tout va bien et du bien-être des abeilles…
    Cette campagne de promotion est un demi-mensonge, et pourrait changer les mentalités des gens qui simplifieraient leur vision de tout le processus et les efforts nécessaires pour récolter ce précieux miel…
    Sans oublier non plus le rôle important que jouent les abeilles dans la pollinisation.

    Affaire à suivre, cette Flowhive.

  2. Philippe Durand dit :

    Bonjour, connaissez vous quelqu’un qui a testé ce dispositif, amateur, débutant ou apiculteur confirmé ? Sur le net , pas grand chose de concret en dehors des assertions des promoteurs lointains, et des arguments des nombreux détracteurs. Je souhaite l’avis d’utilisateurs, en anglais ou en français, je me situe dans la catégorie apiculteur amateur, plus à vocation initiale de recueil et sauvegarde des essaims en milieu urbain/péri-urbain. Ma pratique est basique et classique, en Dadant, une dizaine de ruches au maximum , et j’espère bien évoluer dès que mon temps de loisir le permettra. Mon point de vue: ce dispositif est récent, son succès financier et médiatique est incontestable, sa mise en oeuvre reste discutable et à argumenter. Et le votre ? Merci, et bon hivernage…

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