Galanterie et discussions piquantes
Je me souviens, de mes premières années de journaliste, du temps où « ces messieurs du Soir » étaient accueillis à l’aéroport au retour d’un voyage par un chauffeur et une voiture. Ils étaient le plus souvent assez galants pour déposer « la petite consoeur flamande » (en français dans le texte) chez elle ou à la rédaction de son journal, qui était encore située sur le boulevard Jacquemain.La rédaction ressemble fort à celle du Standaard : majoritairement masculine, tenue informelle et blanche. Il y a plus de Belges allochtones d’origine européenne qu’au Standaard : plusieurs Italiens, deux Polonais, un Espagnol. Et - différence importante - le rédacteur en chef du Soir est une femme, Béatrice Delvaux, qui avec ses compétences professionnelles et son autorité souriante a su ramener le calme après une période tourmentée.
Les deux journaux belges de qualité travaillent de la même manière. Aujourd’hui, alors que des journaux comme le New York Times et Le Monde ont abandonné l’ambition d’être des quotidiens de référence, Le Soir et De Standaard ne cherchent plus à offrir toute l’information, pour autant que cette information complète ait jamais existé.
Le Soir a une rédaction étrangère plus fournie que De Standaard et plus de correspondants et de collaborateurs à l’étranger. C’est traditionnel. Les médias et les journaux de qualité francophones ont toujours accordé plus d’attention à l’étranger.
Jurek Kuczkiewicz, chef du service International, affirme garder l’ambition d’être le plus complet possible. « Mais avec l’espace disponible (en moyenne, trois à quatre pages), ce n’est pas toujours possible. L’Amérique latine en fait souvent les frais, malgré les évolutions politiques captivantes sur ce continent. »
L’espace le plus important est consacré à l’Europe, au Moyen-Orient et à l’Afrique, en particulier la région des Grands Lacs. Laquelle est « surcouverte », reconnaît Jurek. « Mais comme nous avons une experte mondialement connue, Colette Braeckman, dont l’avis a déjà été demandé par les Nations unies, nous devons la mettre en valeur. »
Si la manière de travailler est assez comparable, les choix sont totalement différents, certainement pour ce qui concerne l’actualité belge. Le Soir et De Standaard s’adressent en réalité à des communautés différentes.
Et ce n’est pas tout. Les rédacteurs des deux journaux appartiennent également aux communautés pour lesquelles ils écrivent et ont tendance à s’y identifier. C’est un phénomène qu’on constate dans le monde entier. La tolérance s’arrête souvent aux conflits dans son propre pays, par lesquels les journalistes sont eux-mêmes concernés.
Les mêmes journaux et médias qui, dans leurs commentaires, prônent la modération aux Israéliens et aux Palestiniens, aux chiites et aux sunnites irakiens, qui exhortent les Serbes de ne pas pleurer la perte du Kosovo parce que c’est la condition de la paix en Europe, ces mêmes commentateurs, néerlandophones et francophones, défendent leurs positions inébranlablement dès que cela concerne leur propre pays. Des concessions sur les communes à facilités ? Ça jamais ! Pas question de céder un pouce de terrain face à l‘« impérialisme flamand » ou à l‘« arrogance francophone ».
En tant que Bruxelloise flamande, mon séjour au Soir fut une expérience amusante, mais aussi un défi. L’accueil était extrêmement charmant ; et à mes « bonjour » quotidiens, la plupart des collègues répondaient d’un « goede morgen » bien appuyé, histoire de montrer qu’ils connaissaient le néerlandais et sont prêts à le parler.
Et Le Soir possède une rédaction qui s’identifie à Bruxelles, donc à ma ville, au lieu de considérer la capitale comme très-loin-de-chez-nous, ainsi que le font les journaux flamands.
Mais en même temps, il y avait un défi, tant il est évident que nous portons un regard différent sur Bruxelles. Plusieurs de mes collègues se sont étonnés de ma réaction violente quand ils affirmaient que les Flamands de Bruxelles avaient plus de droits que les francophones de la périphérie. Je leur répondais que la comparaison était, pour moi et pour tous les Flamands, inadmissible. Car elle sous-entend que Bruxelles est essentiellement une ville francophone et non la capitale bilingue de la Belgique ; et que moi, qui suis belge, je n’ai pas le droit de parler ma langue et d’être comprise dans ma propre capitale, mais que c’est une faveur extraordinaire.
Ce type de discussions montre que les excellents contacts et la camaraderie professionnelle ne suffisent pas à faire disparaître d’un coup de baguette magique les différences d’opinions entre les communautés.
Mais, et c’est plus important, les discussions prennent place dans une ambiance amicale, et aident à comprendre pourquoi nous pensons souvent des choses si différentes sur notre pays commun.
La collaboration entre Le Soir et De Standaard a débouché sur la publication de dossiers qui ont suscité l’intérêt et tordu le cou à des préjugés et à des mythes, comme celui des transferts. Ce serait idéal si ces échanges pouvaient se poursuivre, dans l’intérêt de la compréhension et de la connaissance mutuelles. Je suis déjà candidate à revenir passer quelque temps dans cette rédaction qui a aussi l’avantage d’être localisée au coeur de ma ville, Bruxelles.
Mia Doornaert (De Standaard)
Photo : Alain Dewez
