Algérie: « Une situation quasi-insurrectionnelle »

Un pas en avant. Deux pas en arrière. La société algérienne frôle à longueur d’année l’insurrection généralisée mais n’ose pas s’y résoudre. Les souvenirs de la guerre civile des années 90 l’empêchent de basculer.

« Face à la jeunesse, nous avons échoué ». C’est la première fois, dans les annales politiques du pays, qu’un chef d’état algérien se résout à un « mea culpa » aussi tranchant. Cela ne s’est pas passé hier, mais en octobre 2007 au cours d’une rencontre exceptionnelle de trois jours qui a réuni tous les responsables du pays. Seul point  à l’ordre du jour: la jeunesse. Pour une fois, le constat du président n’a pas repris les rapports triomphalistes des officiels.

Mais si le constat est lucide, le diagnostic l’est beaucoup moins. Pour le président, « la crise au sein de la jeunesse est due d’abord et avant tout, à l’affaiblissement du sentiment patriotique.» Toute l’étendue du fossé qui sépare les jeunes algériens de leurs gouvernants est là, dans cet argument suranné, périmé vieillot. Le remède est, bien entendu, dans le diagnostic : une nouvelle couche d’embrigadement patriotique, et tout sera joué.

Mais en la matière, c’est déjà l’overdose. Les écoliers qui assistent tous les matins à la « levée de couleurs » en sont saturés. En fait, ce que prône le président en termes sibyllins, c’est encore un tour de vis de plus. Car sur le plan des libertés, il n’a rien voulu lâcher. La crise entre les jeunes algériens et leurs gouvernants est d’abord un conflit de générations. Bouteflika a été le premier ministre de la Jeunesse de l’Algérie indépendante. C’était en 1963 et il n’avait que 27 ans. Aujourd’hui, le ministre de la jeunesse, Hachemi Djiar, est un jeune papy de 68 ans.

L’âge en soi n’est pas forcément un handicap. Ce qui l’est c’est la mentalité induite, forgée par la lutte pour le pouvoir qui a suivi l’indépendance. Une mentalité « années 60 » qui sublime la violence et pour laquelle la démocratie n’est qu’une ruse politique. Son credo, son seul programme est de rester au pouvoir à n’importe quel prix. Et ce prix, c’est le contrôle de la société, la répression, l’autoritarisme et au bout un régime paranoïaque qui fonctionne en vase clos et qui ignore complètement « sa » société.

C’est ce qui explique qu’il n’ait rien vu venir de la détresse des jeunes. Et qu’il n’ait rien pu faire malgré les immenses ressources financières du pays. Ainsi c’est au moment où le pays est le plus riche de son Histoire que le malaise des jeunes atteint son paroxysme avec l’apparition de plusieurs phénomènes jusque-là inconnus. Il y a d’abord l’émigration clandestine vers l’Europe, qu’on appelle, ici, les « Harragas ». A bord d’embarcations artisanales de nombreux jeunes tentent de quitter le pays au péril de leur vie. Des milliers d’entre eux périront en mer, mais ne décourageront pas le flot toujours plus nombreux de candidats. Ensuite les kamikazes du GSPC qui foncent sur les casernements de l’armée dans des véhicules bourrés d’explosifs. Et enfin la vague d’évangélisation sans précédant qui a déferlé sur la jeunesse en Kabylie et ailleurs.

Les autorités réagissent, comme toujours par la répression : une loi pour criminaliser l’émigration clandestine, une autre pour interdire la pratique publique de la religion chrétienne. La chasse aux émigrés clandestins algériens est devenue la mission prioritaire de l’armada des Gardes-côtes et de la Marine nationale. Procès, Amendes, prison, la justice sévit contre ces « bad boys » qui « ternissent l’image du pays et de l’Islam ».

Mais en vain. De nouvelles formes de contestation apparaissent : la fermeture de routes (avec des pierres et des pneus enflammés), et le saccage des édifices publics. 143 000 émeutes de ce genre en 2010 à travers le pays. Une situation quasi-insurrectionnelle dont les événements de Tunisie et d’Egypte n’ont pourtant réussi à enflammer que le front social. Les souvenirs encore vifs de la guerre civile des années 90 empêchent le saut vers l’inconnu. Mais pour combien de temps encore…

Hanafi Taguemout, notre envoyé spécial en Algérie

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