A tout révolutionnaire : sa méthode et son audace. Et certains redoublent d’ingéniosité au point d’ignorer la répression sanglante des forces de sécurité irakiennes contre les manifestants, dénoncée ces jours-ci par Amnesty International.
L’histoire remonte au 23 mars dernier. Un homme âgé de trente-trois ans se présente dans une base militaire de l’ouest de Bagdad, porteur d’une information aussi secrète qu’explosive. Méprisant, l’individu assure ne pouvoir la confier qu’au Premier ministre Al Maliki. Giflé puis menacé de subir le même sort que les terroristes, le jeune homme finit par avouer. Sur le point de mener “une grosse révolution via Facebook”, il se dit en mesure de “faire tomber le gouvernement”. “C’est ça ton info?”, interroge un militaire. “Oui mais le plus important c’est que j’ai la solution. Vous me donnez cent mille dollars et je n’agis pas ou, vous choisissez de ne rien me verser et là, vous et Al Maliki le regretterez car le peuple vous emprisonnera et jugera”. Considéré fragile, le trentenaire est relâché puis conduit chez le psychiatre le plus proche.
A l’heure où les révolutions grondent dans plusieurs Etats arabes, l’Irak s’octroie encore le statut de pays à part. Loin de vouloir décapiter l’administration en place, les manifestants irakiens, dont plusieurs ont payé de leur vie, exigent de leur tout nouveau gouvernement élu d’améliorer les services, de lutter contre la corruption et le chômage. Aux slogans “dégage” Al Maliki, les Irakiens, toutes catégories sociales confondues, leur préfèrent “menteur Al Maliki”, “le pétrole n’appartient pas au peuple mais au voleurs” ou; plus surprenant encore, “virez les ministres irakiens et remplacez-les par des Bangladais, ca nous coutera moins cher”. Des revendications sociales plus que politiques, insiste Bassim Jamil, économiste et membre de l’association des hommes d’affaire irakiens. “L’Irak n’est ni l’Egypte ni la Tunisie. Même si les élections drainent de mauvais dirigeants, nous jouissons d’un système électoral, là est la différence”, dit-il.
Confrontés au terrorisme, jugés corrompus, sectaires et plus habilités à respecter leurs propres agendas qu’à répondre aux besoins de la population, les politiques irakiens ont échoué à rétablir les services comme l’électricité ou encore le tout à l’égout depuis la chute de Saddam Hussein. A l’approche des grandes chaleurs, qui en été atteignent facilement 60 degrés dans la ville de Bassora, la révolte sociale pourrait gagner le sud chiite. L’an passé, les militaires ont déjà dû intervenir à plusieurs reprises pour contenir des populations soumises à des conditions climatiques insupportables et privées d’électricité.
Reconduit au poste de Premier ministre en décembre dernier, Nouri al Maliki semble avoir pris note des revendications populaires.
Craignant un effet de contagion du Printemps arabe à son propre pays, le chef du gouvernement a donné cent jours à ses ministres pour s’attaquer à la corruption et prendre à bras le corps la reconstruction de l’Irak, un marché estimé à six cent milliards de dollars. Véritable clef de voûte de la politique irakienne, le radical chiite Moqtada al Sadr, dont le bloc jouit de 40 sièges au Parlement, a donné six mois au gouvernement pour faire ses preuves et demandé aux manifestants de rester “pacifiques et unis” sans se faire happer par des partis.
“Les manifestations ont eu le mérite de faire bouger les choses”, reconnaît Ayad, professeur de géographie et partisan sadriste. En effet, pas une artère sans travaux ni présence de voirie. “Avant, lorsque une panne électrique survenait dans le quartier, il fallait attendre plus d’une semaine avant que des ouvriers daignent la réparer. Aujourd’hui, en moins de vingt-quatre heures le courant est rétabli même s’il faut toujours laisser quelques backchichs”, se réjouit son voisin.
Les deux amis ne se disent pourtant pas “dupes” : à peine nées, affirment-ils, les vagues de manifestations sont déjà noyautées par des partis politiques connus pour leurs dérives sectaires. A huit mois d’un retrait américain d’Irak, le sectarisme reste le plus grand obstacle à la stabilisation du pays.
Anne-Sophie Le Mauff
Notre envoyée spéciale à Bagdad
