Le réseau de plaidoyer de MdM – HUMA (2/2)

Depuis Athènes, Frank Vanbiervliet, responsable des projets belges.

bus-de-la-mission-echange-de-seringues.JPG“Des soins médicaux dans l’urgence, le dépistage et la réduction de risques, une orientation vers un service ou un centre social de jour, certes. Mais les activités autour du bus ne permettent pas toujours des entretiens dans le calme et en profondeur. Ce travail en bus est donc combiné avec un travail de rue proactif. « Laisse-moi te montrer une partie du parcours que je fais souvent » me dit Christina.

Nous passons par une galerie délaissée et mal entretenue, où deux clients du bus sont en train d’utiliser le matériel qu’ils viennent de recevoir. Christina me montre des anciens miroirs dans la galerie : « Ces miroirs sont extrêmement important. Apres des années d’injections journalières, certains usagers n’arrivent plus à se piquer dans les veines des bras. Ils utilisent alors un miroir pour se donner avec plus de précision une injection dans une veine du cou. Nous connaissons certains de nos clients depuis des années. Une partie du public est extrêmement vulnérable, par exemple les prostitués masculins. Ce groupe est victime de plusieurs exclusions à la fois : à cause de leur activité, leur usage de drogues, leur origine étrangère et / ou leur identité homosexuelle… Pour certains, nous sommes le dernier lien qui leur reste… »

Christina est un peu surprise lorsque je lui explique qu’il existe une asbl (Dune) à Bruxelles,  subventionnée par le gouvernement fédéral et la COCOF pour effectuer une mission similaire pour l’échange de seringues.

Au niveau de la municipalité d’Athènes, ce projet n’a jamais eu le vent en poupe. Il semble pourtant jamais y avoir eu de vrai vision politique par rapport aux usagers de drogue dans le rue, à part rendre invisible le problème.

« Avant, c’était pire, explique Dr. Nikita Kanakis, Président de MdM-Grèce. Pendant longtemps, le combi de police se garait régulièrement à côté de notre bus, effrayant ainsi nos patients. Maintenant, la police se contente de faire plusieurs rôdes, le soir. S’ils arrêtent un sans-abri, ce n’est pas pour l’enfermer. Ils vont plutôt le déposer très loin hors du centre-ville, afin d’ « éloigner le problème » pendant quelques heures…». Ici, la lutte contre l’exclusion sociale est encore loin d’être gagnée.  

MdM-Grèce souhaite aller au-delà et étendre cette mission. Le Président de MdM-Grèce vient d’établir un partenariat avec trois autres associations, convaincues de la nécessité de travailler avec ce public exclu.

La visite touristique d’Athènes sera pour une autre fois. Cependant, j’ai eu l’impression d’avoir été le témoin privilégié d’un projet très inspirant et motivant, simple dans son protocole d’intervention mais rempli de sens. Malgré le fait que nos collègues des autres délégations travaillent parfois dans des contextes très différents, ils mettent en pratique cette même devise… soigner ceux que le monde oublie peu à peu.”  

Frank Vanbiervliet

Le réseau de plaidoyer de MdM – HUMA (1/2)

Depuis Athènes

Le réseau de plaidoyer de MdM, HUMA (Health for Undocumented Migrants and Asylum Seekers), s’est réuni à Athènes mercredi dernier à l’occasion du colloque national grec sur l’accès aux soins de santé pour les personnes en situation de séjour irrégulière et les demandeurs d’asile.

Depuis 2008, le réseau MdM accorde une place importante à son action de plaidoyer. Ensemble, les membres MdM abordent les problèmes d’accès aux soins de santé en Europe et tentent ainsi de défendre le droit à la santé pour tous.

MdM-Belgique était représenté par Frank Vanbiervliet, Responsable des projets belges, afin de partager les expériences MdM vécues en Belgique.

Lors de son séjour à Athènes, il a suivi une équipe de MdM-Grèce en mission : Echange de seringues.

Voici son témoignage:

« Après une journée de réunions et d’entretiens avec les autres membres du réseau HUMA de MdM, j’ai rendez-vous avec Christina, bénévole depuis des années à MdM-Grèce. Elle est coordinatrice des équipes mobiles à Athènes.

Christina m’emmène à la Place Omonia au centre-ville, connue pour ses dizaines voire parfois centaines de personnes sans-abri qui y passent la nuit, et pour ses usagers de drogue. Un seul véhicule occupe le milieu de la place, le minibus de Médecins du Monde.

Depuis 12 ans, MdM-Grèce mène un projet d’échange de seringues dans cet endroit : deux soirs par semaine, on peut venir y déposer ses seringues usagées et recevoir de nouvelles seringues stériles, avec un peu de matériel de désinfection.

« Chaque soir, nous rencontrons entre 60 et 150 usagers, explique Agathe, médecin bénévole dans ce projet depuis 10 ans. Nous offrons également un dépistage gratuit et anonyme sur place. Le taux de VIH est relativement faible et tourne autour des 4%. Par contre, le taux d’hépatites C (infection chronique du foie avec des conséquences graves, ndr) est de 60% ! »

Dans le bus, il y a deux médecins, une assistante sociale et une psychologue, tous sont bénévoles. Parmi le public, beaucoup d’hommes. « Un peu plus de la moitié de nos patients sont des grecs en situation précaire. Les quelques abris de nuit ne veulent pas des personnes avec un problème de santé mentale ou d’abus de substances. 40% des patients sont des migrants. Pour eux, l’accès aux abris de nuit est encore plus difficile. Il n’existe pas non plus de service de jour pour ce groupe-cible exclu. »

A suivre…

Journal de bord (6)

 Depuis Haïti, journal de bord de Pierre Verbeeren, Directeur MdM.

Saint Domingue, le 21 mai 2010

Quatre bandes de bitume longent la côte, la même bonne idée qu’à la mer du Nord ! Le taxi file vers l’aéroport Las Americas et j’ai le cœur serré. Il y a 10 jours à peine et c’est déjà fini. L’étendue de l’océan (la mer des Caraïbes) me plonge dans l’histoire de cette île où Christophe Colomb mit les pieds en 1492.

Le coeur serré de quitter ce pays qui m’a profondément marqué. Regarder la mer, sa force et son caractère immuable donne la mesure du temps qu’il faudra pour que cela change. Immuable. J’avoue avoir mal d’être si petit face à leur destin si difficile. Je reconnais une certaine honte dans notre fébrilité à aider dans l’urgence un peuple qui n’a pas été épargné par nos récurrentes méprises. Quitter l’île. J’espère que Genevieve, notre responsable pour Haïti à Bruxelles, et Carlos, notre coordinateur sur place, ne me laisseront pas en paix.

J’aimerais n’en avoir jamais fini avec Haïti.

haiti-vero-350.JPG

Journal de bord (5)

haiti-vero-225.JPG

Depuis Haïti, journal de bord de Pierre Verbeeren, Directeur MdM.

Petit Goâve, le 20 mai 2010

Médecins du Monde Suisse menait depuis huit ans un programme de santé communautaire dans les dispensaires de montagne aux alentours de Goâve. En 2009, ils avaient entamé un programme en faveur des enfants malnutris. Le 12 janvier les secoue eux comme les autres. Aujourd’hui, ils nous reçoivent chez eux, à Petit-Goâve. Thomas, le coordinateur général, Jean-Mane, le coordinateur médical et Emmanuelle, logisticienne du réseau international de passage.

Autour d’un verre de vin et de manchego ramené de Saint Domingue, la discussion devient vite passionnante. On discute du devenir de l’hopital de Petit Goâve. L’Etat suisse serait prêt à le reconstruire. MdM Suisse a proposé à la coopération bilatérale de ne pas reconstruire une maternité d’un coté et une pédiatrie de l’autre mais une unité mère-enfant.

Le projet est séduisant, les idées fusent :
- très bien de penser aux mères mais ne pas oublier les femmes. La future potentielle unité mère-enfant doit prendre en compte la dimension de genre.
- très bien de penser entre nous mais qu’en pensent les Haïtiens ? Il faudra vérifier si l’idée est partagée par les acteurs locaux et nationaux.      – très bien d’inviter les femmes des montagnes à venir accoucher en ville mais il faudra alors que l’hôpital soit un lieu de vie.
- très bien de rajouter des exigences dans la conception du projet mais a-t-on les reins suffisamment solides pour le porter !?
- etc.

J’adore ce genre de débat. Le monde est possible.

Journal de bord (4)

Depuis Haïti, journal de bord de Pierre Verbeeren, Directeur MdM.

Petit Goâve, le 20 mai 2010

Un immense semi-remorque noir soulève la poussière en pénétrant dans les rues de terre de Petit Goâve, la remorque flanquée d’un (trés) grand “Samaritan’s Purse” (une ONG évangélique américaine pesant 300 millions US$). Devant le camion, un 4×4 d’Handicap International. Derrière, un Pick-up d’Oxfam. Le balai des ONG continue, inlassablement. Construire des équipements de base pour une population déplacée, tel est l’enjeu. Les abris, l’eau, les latrines, la santé, l’éducation, l’agriculture et l’économie locale. Autant de causes qui justifient une intervention massive.

Dans le concert des grands, MdM-Belgique fait figure de petit poucet. Et alors ?

Je reste convaincu par notre démarche très humble, visant à remettre sur pied des services locaux par le personnel local. Notre action ici vise à rendre la maternité efficace et capable de répondre aux besoins des femmes dont l’accouchement à domicile présente des risques. MdM a commencé cette mission le 1er mars alors que les décombres envahissaient encore l’hôpital. Le 15 mars, la maternité retrouvait son rythme de croisière. Le 15 mai, nous faisions le constat heureux que nos 2 sages-femmes expatriées pour accompagner l’activité des infirmières locales auraient fini leur travail dans un mois. Restent quatre recyclages – même pas des formations – à assurer : hygiène et post partum, contrôle du rythme cardiaque des enfants pendant l’accouchement via le monitoring, allaitement maternel (ici, une femme sur deux n’allaite pas et le colostrum est souvent jeté), et partogramme (c’est-à-dire les indicateurs chronologiques du déroulement de l’accouchement permettant d’anticiper les problèmes). Le personnel local est de nouveau motivé. La chef de nursing a retrouvé des couleurs, les gynécologues locaux sont présents et assurent, les pratiques sont bonnes voire très bonnes et il n’y a pas besoin de personne additionnel. Anaïs reviendra donc 2 mois plus tôt et Veronique anticipera de 15 jours son départ.

Carlos revient heureux de la maternité. Pour la 3ème journée de suite, Isabelle, gynécologue envoyée par MdM pour 15 jours, forme les gynés locaux, la sage-femme et les infirmières à l’utilisation de l’échographe. A l’hôpital, on ne parle que de ça. Les femmes se pressent pour être sondées. Les gynécologues trouvent enfin une expression pratique à leur formation théorique. Les infirmières se bousculent pour savoir elles aussi manier l’engin et détecter des grossesses extra-utérines, des sièges, des jumeaux… Il paraît que les gynécologues de Miragoane, la ville voisine, demandent la même chose. Nous le ferons.

Répondre aux demandes, avec les Haïtiens.

 echographe.jpg

Echographe de la maternité de Petit Goâve

Journal de bord (3)

Depuis Haïti, journal de bord de Pierre Verbeeren, Directeur MdM.

Port au Prince le 18 mai 2010 – Fête du drapeau

Notre chauffeur n’arrive pas et nous avons rendez-vous dans une heure à Petion-Ville avec une dame qui fut la première ministre de la condition de la femme (sous Aristide). Que faire ? Prendre un taxi sachant qu’il n’en existe quasiment pas ? Ou prendre le volant sachant que nous ne connaissons rien de cette ville. Carlos et moi optons assez rapidement pour la seconde option. Me voilà au volant et Carlos au contact avec les passants qui nous serviront de guides.Trois cents mètres après notre crèche, nous croisons un homme dont l’apparence montre qu’il appartient à la classe moyenne. “Pardon, monsieur, nous cherchons l’hexagone” (ndlr : un bâtiment bien connu à coté de la maison des artistes où nous avons rendez-vous). L’homme lève les bras aux ciels. Et nous comprenons son désarroi : Petion-Ville est à 6 ou 7 kilomètres de là où nous sommes et pour rejoindre ce quartier de Port-au-Prince, il faudra prendre des petites routes et bifurquer une vingtaine de fois. Ô miracle. Nous arriverons. Non sans avoir demandé… une vingtaine de fois notre chemin.

 haiti_sophie-brandstrom10.jpg

Un Belge, professeur de philosophie à l’UCL, s’est pris de passion pour Haïti. Au propre comme au figuré. Au propre puisqu’il a épousé une Haïtienne, au figuré puisqu’il a publié un livre sur la transformation du social en Haïti. Avant mon départ, il m’a conseillé de voir son ami co-rédacteur du livre sur Haïti. Il habite à Port-au-Prince. Carlos, Geneviève et moi l’avions rencontré dès notre arrivée. Il nous a mis en contact avec plusieurs associations de base et organisations sociales que nous voulons rencontrer pour tenter de comprendre.

Lyse-Marie Déjean fait partie de ces personnes. Elle est responsable du secteur santé de la SOFA, une organisation féministe regroupant 20.000 femmes, et, comme je l’ai dit plus haut, première personne à avoir été ministre de la condition féminine. Son discours repose sur deux piliers bien clairs. Primo, les mouvements haïtiens doivent contribuer au – et donc être entendu dans – processus de reconstruction d’Haïti. Secundo, la violence physique d’abord, sexuelle ensuite, est un des principaux problèmes des femmes. En point de chute, Lyse-Marie regrette comme tout le monde ici l’incommunication entre les autorités, les organisations haïtiennes, les ONG étrangères et les bailleurs de fonds. Ce ménage à quatre n’existe pas.

Rose-Anne Auguste, aussi appelée Lody, que nous avions entendu chanter un jazz parfait lors de la commémoration de la mort de l’écrivain-historien Georges Anglade, est infirmière spécialisée en santé publique. Elle coordonne Aprosifa, une organisation de femmes à la base. Elle nous présente deux DVD filmés et montés par les jeunes du quartier populaire de Martisant où elle a installé sa clinique et ses ateliers éducatifs. Le premier porte sur la CEDEF, la Convention pour l’élimination de toutes les formes de Discriminations à l’égard des Femmes, signée il y a 30 ans. Ce DVD est magnifique. Il explique en Créole comment s’approprier cette convention. Six jeunes ont peints des tableaux sur chacun de ses trente cinq articles. En style haïtien, ils témoignent non seulement d’une vraie maîtrise artistique mais aussi d’une compréhension profonde et ancrée des enjeux concrets de la convention. D’autres jeunes ont écrits des poèmes sur ce thème. Splendides. Il y a 5 ans, dans une autre vie, je me souviens avoir cherché avec d’autre comment fêter le 25ème anniversaire de cette convention. J’aurais été bien inspiré de poser la question aux Haïtiennes.

Colette Lespinas dirige le Groupe d’Appui aux Rapatriés et Réfugiés. Elle ne blâme pas les autorités mais regrette le manque de débat. Elle ne s’oppose pas aux mesures prises mais constate que la reconstruction à long terme reste absente des réflexions.

Voici trois exemples de personnes rencontrées longuement pour tenter de comprendre et construire des synergies. Il y aura d’autres personnes comme ce responsable d’AlterPresse, une agence de presse en ligne, Georges Albert, ce comédien metteur en scène proposant du Théâtre de Résilience Communautaire.

Ce n’est pas l’espoir que j’ai le plus rencontré chez eux mais la responsabilité.

Photo: Sophie Brandstrom

Journal de Bord (2)

Depuis Haïti, journal de bord de Pierre Verbeeren, Directeur MdM.

Jeudi 13 mai 2010

avion-nationsunies-saint-dom-pap.jpgLever 5h du matin pour décoller de Saint Domingue à 8h avec un vol de l’UNHAS (United Nations Humanitarian Aid Services), l’appui logistique apporté par les Nations Unies aux efforts humanitaires. Les ONG en bénéficient comme les agences des Nations Unies et les coopérations bilatérales. La machine est rodée. On embarque dans ces coucous selon la même procédure que celle d’un vol normal. A la différence qu’on ne paie pas.

J’imagine que l’on doit croiser dans ces appareils tout ce que la terre compte comme sauveurs. Mais aujourd’hui, nous ne sommes que quatre et la rencontre est très stimulante: Françoise Gruloos-Ackermans, Représentante de l’Unicef en Haïti est du voyage. Elle revient d’une mission de levée de fonds à Séoul. Chouette personne. Intéressante discussion sur les rapports entre les autorités haïtiennes et les institutions internationales. J’y reviendrai.

Du ciel, ce qui frappe, ce sont ces parcelles de terrain bleues ou blanches: des agglomérats de tentes par centaines les unes contre les autres. La ville grise béton est parsemée de plus 400 de ces taches. Des amoncellement de vies précaires.
Atterrissage. Expectative.

Loïc, le coordinateur administratif de MdM France, est du voyage. Il me conduit aux bureaux de nos confrères français. Le trajet de l’aéroport jusque là me plonge dans le désastre. Très bizarrement.

Le quartier de l’aéroport ressemble à un quartier d’aéroport comme il en existe dans toutes les villes de pays pauvres. Le béton est partout, mal fini, et les bas cotés débordent d’immondices. Au détour d’un tournant, un camp, immense. Mais toujours pas de maisons brisées. Ce n’est qu’en arrivant à Nazon que je prends la mesure du drame. Pffff. Tout est cassé, enchevêtré, penché, fendu, branlant. Dans la rue, les gens font comme si de rien n’était. Ils commercent, ils portent, ils cirent, les enfants sont en habit d’écolier. Mais les trottoirs sont occupés. Occupés par des cabanes, des tentes, des abris de fortune. Et le soir, lorsque je retraverserai la ville, j’y verrai les mêmes enfants sans leurs habits d’ecole, des mamans qui les lavent ou se lavent, des papas qui s’activent. La vie est là. Probablement pour longtemps.

Le Port au Prince que je traverse est celui que j’ai vu à la TV. Cassé.

Les bureaux de MdM France ressemblent à une ruche. Les gens entrent, sortent, les voitures vrombissent, prêtes a démarrer. Une médecin écrit son dernier rapport sur un laptop et se lève en continuant à taper. Elle entre le point final, debout, ferme son ordinateur portable en commençant à marcher, nous croise et dit bonjour sans s’arrêter. “Mark, tu viens” crie-t-elle. Puis disparaît dans un 4×4. On dirait la série “Urgences”. 7500 consultations par semaine. Dans 11 camps.

Je retrouve Genevieve, notre Desk Haïti. Le Desk Haïti, c’est la personne qui co-pilote les projets à partir du siège. Le coordinateur général est celui qui les co-pilote à partir du terrain.
Geneviève a vécu 8 ans en Haïti. Son homme et son enfant sont Haïtiens. Elle a fait le voyage une semaine avant moi. Retrouvailles chaleureuses. Puis elle me présente Carlos, notre coordinateur général. Un Equatorien au visage mur et rayonnant. On passera 5 jours à trois et 3 autres à deux. Cela va créer des liens.

Ces deux-là me conduisent dans une maison d’amis ou habite Renold, l’ami de Genevieve. C’est là que nous crècherons.

Ils me débriefent de leur semaine à Port-au-Prince. Puis on accueille Valerio Vintal-Henre, le chef adjoint du service d’obstétrique de la Maternité universitaire Isaie Jentil.

Montée vers PetionVille par Canapé Vert et seconde plongée dans le désastre. Les côtés de la route sont remplis des gravas sortis des maisons. Les tas sont immenses, faits de bloc, de poussière et de béton armé. La route zigzage à flan de colinne. A droite, une vallée profonde bordée de (restes de) maisons. C’est très impressionnant. Très.

Le Père Simon nous attend dans sa Timkatec 1. Dans la droite ligne de Don Bosco, ce père Salésien de 80 ans a ouvert trois maisons d’accueil pour garçons et filles de Port-au-Prince, les Timkatec 1, 2 et 3. Cinq cents jeunes y sont reçus, nourris, formés. Cinquante cinq personnes y travaillent. Père Simon nous montre le réfectoire des enseignants ” ils mangent la même chose que les enfants, pour que ce soit bon”.  Une ONG belge, Geomoun, l’aide financièrement pour les maisons, le fonctionnement et l’enseignement. MdM va assurer les soins de santé pour ces 500 enfants. Merci à Geomoun de nous avoir fait découvrir cet espace magnifique et ce personnage étonnant. On va travailler ensemble. C’est sûr.

Depuis Haïti, journal de bord de Pierre Verbeeren, Directeur MdM

Pierre Verbeeren est en mission en Haïti du 12 au 20 mai

Mercredi 12 mai 2010

Mon départ pour Haïti, quatre mois jour pour jour après le séisme, je le dédie à cette question salvatrice qui, tous les jours, taraude les femmes et les hommes de bonne volonté: ce que je fais a-t-il du sens ?

Depuis mon réveil, le 13 janvier 2010 (le tremblement de terre s’est produit à 23h heure belge), cette question m’accompagne et impose sa cadence : plus, mieux, encore, recommencer, écouter plus, agir mieux, espérer encore, attention, reconsidérer, apprendre, oser. Ce doute est fondateur. D’ailleurs, toute l’action de MdM s’appuie sur ce doute stimulant.

Inutile de dire qu’à l’heure d’embarquer, ce doute tire vers l’inquiétude, la modestie, la crainte et parfois, je le reconnais, l’hésitation. “Qui suis-je pour oser prétendre que je sers à quelque chose dans la pétaudière haïtienne ?” Et de fait, si jusqu’ici, je pouvais cacher ma personne derrière l’organisation générale de MdM. Aujourd’hui, c’est moi qui vais au front. Je dois assumer totalement. C’est moi que nos contacts attendent. C’est moi qui pollue pour traverser l’océan. C’est moi qui arrive les valises pleines de l’argent – certes modeste – des donateurs dans un pays où les légions de pauvres n’auront pas grand chose à dire quant à son utilisation. C’est moi qui prend l’hélicoptère pour aider ceux qui n’ont même pas de vélo. C’est moi qui hésitais entre le champagne et le saucisson de luxe pour arriver sur place avec un petit cadeau destiné… aux expatriés (j’ai finalement renoncé à l’un et à l’autre pour un peu de chocolat Oxfam).
Quel sentiment d’écrasement, quelle tentation de cynisme, quelle leçon d’humilité, tout ça à la fois.

Comprenez-moi bien. Cette mission, cela fait 4 mois que je la prépare. J’ai refusé de partir lorsque les caméras étaient là. J’ai refusé l’invitation de mes collègues directeurs généraux d’ONG de rejoindre l’île début avril alors que nous avions encore tout à prouver. Je l’ai postposée trois fois pour être sûr de servir lorsque je serais sur place. Et maintenant, c’est le moment. Aujourd’hui, je suis fier, au nom de MdM Belgique comme de ses donateurs, d’avoir permis 6.500 interventions médicales en 60 jours dans la ville secondaire de Petit Goâve dès le lendemain du drame, d’avoir assuré, avec d’autres, la réouverture de la Maternité de la région où chaque jour, plusieurs femmes viennent consulter, accoucher, recevoir des soins pré et post nataux….  Je porte moi aussi la fierté de notre équipe d’initier en septembre une formation des professeurs universitaires de gynécologie-obstétrique afin qu’ils forment à leur tour des praticiens nouvelle génération pour un système de santé lui aussi refondé.
Je n’ai pas le moindre doute sur l’utilité de ces projets.

Mais comment les menons-nous ? Quelle image donnons-nous d’eux-mêmes au personnel local ? Quelle relation entretenons-nous avec ces gens et quelle dignité en tirent-ils ? Quelle voix au chapître leur assure-t-on ? Dans quelle mesure ne sommes-nous pas complice de ces grands déséquilibres internationaux où les puissants s’appuient sur les plus faibles ?

L’égalité n’existe pas. Il nous a fallu quinze jours pour emmener un échographe qu’ils auraient mis 5 ans à obtenir. D’ailleurs, les 3 gynécologues locaux n’osent pas vraiment l’utiliser. C’est General Electrics qui nous l’a offert. Merci à eux. Et voilà qu’on enverra dans une semaine une spécialiste en échographie pour former ces gynécologues locaux. Non, l’égalité n’existe pas. Pour nous, tout est possible. Pour eux, rien n’est accessible. C’est trop facile. Mais dans ce contexte, il est impossible de répondre à la question : “ce que je fais a-t-il du sens ?”

Si ce n’est en sachant qu’on fait les deux à la fois : la complicité et le soulagement des souffrances, le bien et la perpétuation d’une inégalité. Savoir cela n’est pas tétanisant mais nous invite à la modestie et à mettre tout notre poids du côté de ceux qui en manquent.

Voilà dans quel état d’esprit je pars. Excusez ce détour que d’aucuns trouveront narcissique ou plombant. Mais l’innocence n’est pas de ce monde, et certainement pas du monde des ONG professionnelles. Nous nous engageons à faire au mieux. Pas pour nous draper de vertu mais parce que nous savons que c’est complexe et compliqué. Cela ne nous empêche pas d’agir. J’ose croire que cela nous aide à être plus justes.

A demain sur le terrain.

Pierre

MdM célèbre la journée internationale des infirmier(e)s !

191109_camp-refugies-medecins-du-monde_0139.JPGEn ce 12 mai, MdM tient à mettre à l’honneur tous les infirmiers et infirmières de l’organisation.

C’est en effet grâce au travail dévoué des 60 infirmier(e)s bénévoles que MdM mène à bien ses missions auprès des personnes exclues des soins de santé en Belgique.

Leur rôle ne se limite pas à soigner les patients mais il s’agit aussi de les écouter, les guider, les rassurer…

Un grand merci à tous les infirmier(e)s pour leur engagement !

Photo: Viviane Joakim

“Failles de la terre, failles des hommes” par Carole Dromer

haiti.jpg© Lahcène Abib

Carole Dromer est  médecin et directrice des opérations internationales de MdM France. 

Trente secondes la terre a tremblé
Trente secondes pour tout écrouler
Un air d’apocalypse cruelle
A travers les poussières, l’irréel…

Haïti,
Sans cesse les hommes l’ont maltraitée :
L’esclavage, souvenirs amers,
L’indépendance payée si chère,
Les « tontons macoutes », les « chimères »…
Dictatures, et répressions austères
L’ont appauvrie jusqu’à sa terre

Haïti,
Sans cesse les cieux l’ont maltraitée :
Les pluies torrentielles et les vents
Les tempêtes et les ouragans…
Les boues déferlant du néant
Ont submergé des mois durant
Des villes entières et des champs

Trente secondes la terre a tremblé
Trente secondes pour tout écrouler
Un air d’apocalypse cruelle
A travers les poussières, l’irréel…

Haïti,
Cette fois c’est la terre qui défaille
Pourquoi tant de béton sur une faille ?
Le sable et le ciment ça se travaille,
Le dosage n’est pas un détail
Pourquoi pas assez de ferraille ?
Mourir là-dessous, tu parles de funérailles !

Tous ces visages, vides, égarés
Ces membres lacérés, décharnés
Jusqu’à l’ultime, jusqu’à l’os.
Cette tête qui n’est plus qu’une grosse bosse
Cette petite fille qui ne sait plus marcher
Et cet enfant recroquevillé

Trente secondes la terre a tremblé
Trente secondes pour tout écrouler
Un air d’apocalypse cruelle
A travers les poussières, l’irréel…

Haïti,
Si la souffrance est à tiroir
C’est que les gens ont la mémoire
Mais, malheureusement, faut me croire,
Ici gouverner n’est pas prévoir !
Pourvu que cette secousse d’un soir
Réveille la notion de devoir
A ceux qui auront le pouvoir
Les failles sont avant tout celles des hommes
Plus que du ciel et de la terre en somme !

Trente seconde la terre à tremblé
Trente seconde pour tout écrouler
Combien de temps pour tout redresser ?
Pour y croire, faut être fou à lier
Mais eux seuls pourront y arriver !