Shooting au Caso

© Crédit: Gérald Talpaert

Shooting au Caso.

Ce n’est pas le titre d’un roman noir, juste mon passage au Caso, pour une séance photo.

Les inscriptions sont terminées (seize au total pour cette après-midi), la salle d’attente est complète.

Les consultations médicales vont bientôt commencer. J’entre, salue l’assistance. Peu de réponses verbales, quelques signes et hochements de tête, un sourire.
Et puis, le silence. Personne ne parle, personne ne regarde personne. Rien ne se passe. Seuls deux enfants jouent. Calmement, en silence aussi.

Je m’assois sur une marche, ouvre mon sac et commence à nettoyer mon appareil photo.
La plupart m’observe à présent. Je les salue à nouveau, me présente, explique pourquoi je suis là. Les rassure aussi, à propos des prises de vue.

J’avertirai avant de photographier le médecin*, pour qu’ils puissent se retirer, ou détourner la tête. Mais si certains désirent être dans les publications de MDM, ils sont les bienvenus. Ou s’ils veulent simplement leur photo, elle sera disponible à l’accueil à partir du 4 mars. Pas de réactions.

Normal. Il n’y a jamais de premier pour prendre la parole dans une assemblée.
Il suffit d’attendre.

Une demi-heure s’écoule.
Je croise un regard. Qui se détourne aussitôt. Avant de revenir.
Je connais ce regard. J’ai déjà rencontré ce jeune homme. Je fouille ma mémoire, et vais m’asseoir à ses côtés.
- On se connaît, non ?
- Non. (évidemment, en terminant une question par un « non », que pouvais-je espérer d’autre comme réponse?)
Et puis, je me souviens, c’était à la gare centrale, lors d’une distribution de soupe, un soir de décembre.
Saïd se souvient également. La conversation s’engage. Nous parlons de son pays, du désert, de Djanet, de la fête des Touaregs. Il n’y a jamais été, Saïd est de l’est de l’Algérie, côté Libye, et le sud lui est interdit, sans autorisation. A cause du fer, du gaz, de l’uranium m’explique-t-il.
- Tu peux me prendre en photo, si tu veux.
- Pas moi, Saïd, si toi tu veux.
- C’est d’accord, pour MDM aussi.
Saïd me propose lui-même de poser devant une affiche de MDM, il trouve que ce sera mieux, pour la photo.

Pour ce faire, nous devons demander à un Russe de se reculer. Problème de langue ! Comment font-ils chez MDM ? Moi, c’est Saïd qui me dépanne : il connaît quelques mots de russe. D’allemand, d’italien, et de flamand aussi d’ailleurs.
Evidemment, la conversation glisse sur les problèmes communautaires en Belgique.
A ma droite, Gilbert, Congolais, vous savez, la RDC, trois ou quatre cent ethnies, et autant de dialectes, se marre.

Gilbert est en Belgique depuis plus de vingt ans (six pour Saïd), et est originaire de Kisangani.
Nous parlons des Rwenzoris, que j’ai visités dernièrement, du Nyiragongo dont il a assisté à l’éruption de 2002, du parc des Virungas, des gorilles, de l’expédition du musée de Tervuren sur le fleuve l’an dernier, de Kinshasa aussi.
- Bientôt les élections chez vous (en RDC).
- Oui, à la fin de l’année.
- Vous aurez un gouvernement avant nous !
Tout le monde rigole. Enfin, ceux qui comprenne le français.

Gilbert parti en consultation, je me retrouve à côté des deux enfants, et de leurs parents.
Ils viennent d’Afghanistan. Parlent un peu le français, et beaucoup le farsi. La conversation sera des plus limitée. Salâm.
Quatre photos en trois heures. Je devrai revenir.
Ce n’est pas très productif, mais quelle après-midi !

Gérald, photographe pour MDM.

*En dehors des consultations.

49, rue des Champs

20h00, je me gare rue des Champs. Je suis pratiquement en face du centre d’accueil.
Ce dernier est ouvert de nuit seulement. De 20h30 à 8h00, comme indiqué sur la façade. Un horaire, un numéro de GSM, inscrit au feutre noir, comme seul lien, comme seul espoir en attendant la nuit.

Une vingtaine de personnes attendent près de la porte. Elles forment une file silencieuse, disciplinée, presque irréelle dans le noir et le froid.

D’ici quelques minutes d’autres encore attendront sur le trottoir, dans la rue. Dans la rue, ils y sont déjà. Toute la journée dans la rue, une éternité. En fait, le quotidien, juste le quotidien. Depuis combien de temps, combien d’années pour certains ?

- Vous êtes de Médecins du Monde ? Je me retourne. Près de l’entrée, un des gardiens m’apostrophe.
- J’ai rendez-vous avec Paula, de chez Médecins du Monde.
- Vous pouvez entrer, elle vous attend. Au troisième étage.
- Merci.

Je passe devant tout le monde, un peu gêné. Me voilà au chaud. Pas seulement à l’intérieur. Au chaud. Deux mots qui prennent un sens démesuré ce soir.

Après de courtes présentations, nous préparons la séance de prises de vue. Nous prendrons des photos lors de consultation, et dans les couloirs.

Dès la salle d’attente, un constat s’impose. Sortis de la rue, à l’intérieur, les sans-abri ne semblent plus les mêmes. Les différences se marquent moins avec les passants pressés. Plus rien ne les distinguent des autres gens. Plusieurs d’entre eux travaillent, mais à temps partiel. Impossible de payer un loyer avec si peu de revenu. Et rares sont les propriétaires qui acceptent de louer sans une fiche de paie conséquente. Alors, eux aussi, ils se retrouvent ici l’hiver.

A peine entrés, ils installent leur lit, retrouvent leurs voisins de chambre, échangent quelques mots.
Direction le réfectoire ensuite, ou la salle de bain. Je traîne avec eux dans les étages. Nous discutons un peu. On finit par rigoler. L’ambiance est bonne.

Cela peut paraître surprenant mais il en était de même à La Bourse, ou à la Gare du Nord.
Comment font-ils pour garder le moral ?

Pas question cependant de comparer le centre d’accueil du Samu Social avec la Gare du Nord. L’aménagement ici est rigoureux, ordonné. L’encadrement se fait dès l’accueil, et à tous les étages. Contrôle de l’identité (réservation obligatoire avant 18h00), distribution de draps, tenue d’un réfectoire et permanence médicale jusque 22h30.

22h approche et 8 personnes attendent leur tour. D’autres arrivent encore pour une consultation. Malgré deux médecins et un infirmier, ce soir encore, il faudra faire des choix.
Certains peuvent attendre. Ils reviendront demain. Un autre est redirigé vers un dentiste, ce sera pour demain aussi, en journée.

Entre-nous, un nouveau rendez-vous est fixé. Je reviendrai la semaine prochaine.
J’en parle à Kim, le coordinateur local.

Il est d’accord. A vendredi.

Gérald. Photographe pour MdM.

© Crédit: Gérald Talpaert