278 personnes à faire rentrer dans un capteur de 24×36 mm ?
posté le 6 juin 2011 |
catégorie Belgique
Gérald Talpaert, photographe bénévole pour Médecins du Monde, partage son expérience des 20 km de Bruxelles en compagnie des coureurs de Médecins du Monde. Un témoignage tout en émotions.
278, c’est en effet le nombre de coureurs de la team MdM pour la photo de groupe !
Pas évident de les rassembler. Par prudence, je prends la photo avant le départ, et non à l’arrivée.
Après m’être crevé les yeux pour les identifier depuis le haut du Cinquantenaire, je vais me poster sur le parcours, aux environs du quatorzième kilomètre.
Le boulevard est vide. Après quelques minutes passe un Marocain. Il gagnera d’ailleurs l’épreuve. Le dossard n° 3 fuse également. Enfin, la rue s’anime, d’autres coureurs apparaissent. Des petits groupes isolés, de plus en plus importants, avant un flot quasi ininterrompu.
Je cherche du regard ceux qui posaient, tout souriant encore, il y a maintenant deux heures. Toujours rien. Et puis, oui, là-bas, un « bleu ». Je le vise, le cadre, et … c’est un « Unicef », ensuite, un « Baxter », tous deux en bleu également. Le temps passe, comme les coureurs. Je commence à me féliciter de les avoir photographiés avant le départ !
“Joy in solidarity for Bamako”! Ca y est, ce slogan sur fond bleu, ils arrivent !
Bamako, capitale du Mali. J’y étais en 2008, à peu près à la même époque. Un million d’habitants, comme Bruxelles, mais avec quatre ou cinq mille enfants des rues. C’est pour eux que la team court, pour leur venir en aide. Sans les connaître et probablement sans jamais les rencontrer dans le futur. Aucun des participants n’ira sans doute jamais à Bamako, mais ils courent quand même dans les rues de Bruxelles, ce dimanche.
La rue est aujourd’hui leur point commun, on y court ce dimanche à Bruxelles, mais on y vit toute l’année à Bamako. On y mendie, on y mange, on y dort. Il fait chaud et lourd à Bruxelles cet après-midi, 26°, contre 35° à Bamako, mais 42° en température ressentie, vu la sécheresse de l’air. Et cela va encore monter, peut-être de 10° dans les prochains jours. Pas question de courir là-bas ! Pourtant, des enfants vont et viennent, toute la journée. Des fugueurs ou des Talibés, des enfants soldats aussi, « démobilisés » des pays voisins. D’autres sont des saisonniers, ne viennent en ville qu’une fois leur main-d’œuvre devenue inutile à la campagne, en attendant les prochaines récoltes. Tous ne sont pas totalement désocialisés mais la précarité et la misère sont communes.
A la fin de la journée, ils se rassembleront pour dormir, par groupe. A la fin de la course, nous trouveront un stand pour nous accueillir, ou peut-être même une terrasse pour nous reposer.
Je distribue de l’eau au point de ravitaillement, cherchant toujours des MdM à photographier. La bouteille ne reste que quelques secondes dans ma main, immédiatement saisie par le premier coureur qui passe, la boit, s’en asperge. Pour 4 MdM ravitaillés, j’ai probablement distribué une centaine de bouteilles. Je piétine dans l’eau, marche sur les bouteilles vides qui s’écrasent sous mes pieds. Il y avait des dizaines de milliers de bouteilles il y a peu, tout ou presque est bu à présent. Cinq ravitaillements en deux heures, deux bouteilles d’un demi-litre par coureur par ravitaillement, trente milles coureurs, plus les réserves, combien de litres d’eau ?
L’eau doit commencer à manquer au Mali, dans les rues bien sûr, mais aussi à la campagne où les puits doivent être au plus bas en ce mois de mai. Même le Niger n’est plus navigable en amont du lac Débo, près de Mopti. Le trafic s’arrête, le commerce aussi. Pour certains, le salut est dans la ville, dans les rues de la ville, de Bamako. Des pères y envoient un enfant, pour soulager le reste de la famille, pour quelques mois, le temps que les pluies reviennent, que cela aille mieux.
On peut toujours trouver quelque chose dans la rue, parfois même y manger presque à sa faim. Parfois aussi, on se fait dépouiller, ou agresser. La drogue et la prostitution sont limitées à Bamako, pour l’instant, c’est déjà ça.
« Bientôt l’arrivée, plus que cinq kilomètres les gars ! Courage! »
Une distance, un temps, un repère. Ce sont aussi toutes ces choses qui vous manquent dans la rue, qui vous déstructurent, avant de vous désocialiser, et de vous faire perdre tout espoir.
L’espoir ! Beaucoup de participants à qui je demandais, ce midi, leur chrono ou s’ils pensaient terminer l’épreuve, en avait ! « Oui, j’espère bien ! On se retrouve après. »
Gérald, photographe pour MdM
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