Discours de nouvel an 2012 de Pierre Verbeeren, directeur de MdM Belgique.
posté le 1 février 2012 |
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Chères amies, chers amis,
Cette année qui débute est l’occasion de vous remercier très sincèrement pour le travail réalisé en 2011, mais aussi de faire un premier bilan de l’année écoulée et préparer au mieux les mois à venir.
Le discours que je vais tenir est un discours essentiellement inspiré des vœux formulés par Olivier Bernard, Président de MDM-France. Mon objectif n’est pas de copier mais de parler d’une seule voix, de ne parler que de MDM et non des petits clochers belge, français, espagnol… Cela nous donne du souffle, de la fraternité, de la cohérence et, pourquoi pas, la fierté de n’être pas isolés.
Voici donc, d’une certaine manière, une lecture non pas belge mais MDM de l’année 2011 et des enjeux pour 2012.
L’année 2011 est une année incroyable : Gbagbo, Ben Ali, Moubarak, Ben Laden, Kim Jong Il, Kadhafi… tombent, et j’oublie Jacques Chirac. Bachar Al Assad, Sanné et d’autres vacillent, sans parler de Poutine. Quatre femmes prennent des couleurs : Aung San Suu Shi , Ellen Johnson Sirleaf, présidente du Libéria, Leymah Gbowee miliante pour la sécurité des femmes au Libéria et la journaliste Yéménite Tawakkol Karman. Mais tout n’est pas rose.
2011 restera très certainement marquée par quatre phénomènes majeurs
1. Une dégradation certes attendue et redoutée, mais sans doute pas à ce niveau de l’économie mondiale en général et européenne en particulier. Cette crise touche de plein fouet une part grandissante de la population et affecte en premier lieu les personnes que nous recevons sur nos programmes ici en Belgique et là-bas, à l’étranger. En Grèce les équipes de Médecins du Monde ont su se mobiliser pour répondre aux besoins de santé fondamentaux, mais aussi témoigner fortement de l’impact des politiques d’austérité sur l’accès aux soins et l’état de santé des patients. Dans le monde, la baisse des financements publics et privés remet sévèrement en cause 10 années de politique d’accès aux antirétroviraux sous l’égide du Fonds mondial. En République Démocratique du Congo, la diminution, voire l’arrêt de certains financements se traduit déjà par des interruptions de traitement pour certains patients atteints du Sida. Médecins du Monde reste présent sur le Sida dans l’Est de la RDC via MDM-France. Pour poursuivre son programme de soin et témoigner de l’impact des arrêts de financement sur la santé des personnes vivant avec le VIH.
2. La poursuite de la lente érosion des droits des bénéficiaires de la solidarité. Depuis plusieurs années déjà, nos services sociaux, publics et associatifs, resserrent l’étau de la suspicion en amont de l’aide, et du contrôle en aval de l’aide, sur les publics qui en ont besoin : chasse aux chômeurs, contractualisation du revenu d’intégration, conditionnalité de l’aide médicale urgente… Au-delà de l’érosion et depuis 2010, nous voyons des droits qui disparaissent à cause de pratiques douteuses d’acteurs publics. Je pense au droit à l’Aide médicale urgente pour les familles en séjour illégal à Bruxelles, ou pour les personnes qui n’ont pas demandé de régularisation à Anvers. Les migrants sont les premiers visés, les Roms sont au mieux ignorés, au pire chassés. Médecins du Monde a largement contribué, l’an dernier, à dénoncer cette érosion et les pratiques douteuses, parfois au prix de représailles inqualifiables. Nous restons auprès d’eux, auprès des Roms de la Place Gaucheret à Bruxelles, auprès des demandeurs d’asile non-désignés avec la mobilisation d’un consortium inédit, réuni par MDM et composé d’ONG urgentistes et d’acteurs de l’accueil des migrants en Belgique.
3. Une aggravation de la situation sécuritaire dans de nombreux pays où nous intervenons. L’année 2011 avait débuté par les décès d’Antoine de Léocour et Vincent Delory survenus au cours des opérations militaires menées en réponse à leur enlèvement en plein cœur de Niamey au Niger. Cette même année se termine par l’assassinat de deux collègues de MSF à Mogadiscio. Aussi regrettable et condamnable qu’elle soit, cette évolution n’est pas sans conséquence sur la mise en œuvre de nos actions, sur le choix de nos zones d’interventions, de nos partenaires techniques et de nos bailleurs. Oui, nous devons nous adapter à cette évolution majeure de nos contextes d’intervention. Les choix que nous avons faits en 2011 au Sahel (limitation de certains déplacements, politique de ressources humaines adaptée avec désoccidentalisation des postes de cadre au Mali, cibles privilégiés des enlèvements) sont à l’image de cette nécessaire adaptation. En Somalie la perte de contrôle effective sur nos activités en lien avec l’impossibilité de se rendre dans le pays et nos légitimes inquiétudes sur la contribution de l’aide humanitaire à l’économie de guerre ont amené nos collègues français à prendre la difficile décision d’arrêter leur programme à Merka, un peu au sud de Mogadiscio. MDM a choisi d’agir dans des zones qui garantissent des conditions d’accès, de mise en œuvre et de suivi des programmes en accord avec nos pratiques. Je pense à l’ouverture d’un programme d’amélioration des soins de santé materno-infantile pour les déplacés et les populations urbaines les plus vulnérables dans le Puntland à Bossasso. Je pense également à l’ouverture d’une mission de référencement pour les populations locales et les réfugiés somaliens vers un hôpital digne de ce nom à Filtu, en Ethiopie à la frontière avec la Somalie (programme que nous montons avec nos amis de MDM-Espagne grâce aux financements belges et du 12 12)…
4. Mais l’année 2011 c’est aussi une mobilisation sans précédent de par le monde avec des demandes de plus de liberté et de justice sociale. Les révolutions arabes, les prémisses d’un changement en Birmanie, le mouvement des indignés en Espagne ou ailleurs sont là pour nous rappeler la légitime aspiration des peuples à participer aux décisions qui les concernent. En valorisant les approches communautaires et le partenariat MDM se démarque très clairement de nombreuses autres organisations de solidarité internationale Le partenariat ici et là-bas avec des représentants des patients, avec des ONG locales est l’une des pistes pour tendre vers un humanitaire plus équilibré. Nous nous devons d’être attentifs à ces mouvements citoyens. Nous devons renforcer aussi notre ancrage ici dans une société civile et militante. Cela constituera sans aucun doute une réelle spécificité à faire valoir et valoriser.
En 2012 des priorités à conforter, des combats à mener, des défis à relever.
« Là-bas » : sur les programmes internationaux de MDM
1. Crises et conflits : renforcer notre présence et nous adapter
L’histoire de Médecins du Monde est indissociable d’une présence sur les terrains de crises, les conflits et les catastrophes naturelles. L’année 2010 aura été marquée par le tremblement de terre en Haïti et les inondations au Pakistan. Durant l’année écoulée nous avons su nous mobiliser et répondre à des besoins urgents sur des crises dans la Corne de l’Afrique, au Yémen et en Côte d’Ivoire. Les équipes de MDM ont su se mobiliser lors du terrible tsunami qui a affecté les côtes du Japon, le programme de soutien psycho-social auprès des personnes affectées se poursuivra cette année. En Tunisie, à la frontière libyenne, notre travail conjoint avec des partenaires Africains pour accueillir des réfugiés fuyant la guerre en Libye a permis de valoriser une approche partenariale dans des contextes d’urgence. Pour MdM-Belgique plus spécifiquement, l’année 2011 a été marquée par un effort de nature urgentiste sans précédent : choléra en Haïti, nutrition au Mali, rougeole en RDC, transition démocratique en Tunisie et exode en Ethiopie. Nous avons été sur plusieurs grands fronts avec succès au niveau de la qualité et renforcement au niveau du savoir-faire et de notre crédibilité.
Pour autant, si ces acquis sont réels, la confusion entre humanitaire et militaire est plus que jamais d’actualité. La réforme humanitaire souhaitée par les Nations unies se poursuit. Cette volonté n’est pas nouvelle mais, après avoir pris corps aux Nations unies, elle inspire désormais l’Union européenne avec l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne qui voit la mise en place d’une politique étrangère commune, avec sa composante humanitaire intégrée. Le principe de neutralité inscrit dans « le consensus humanitaire européen » n’y résistera certainement pas. Car d’une certaine manière, l’UE officialise la subordination des acteurs humanitaires au pouvoir des États. Face à ces évolutions, nous devons nous adapter, l’indépendance financière de l’association est un élément clef pour résister à cette subordination. En 2012, nous consacrerons du temps à débattre collectivement de ces questions, car c’est un enjeu majeur pour l’avenir de l’association.
2. La Réduction des risques qui fait partie de l’identité MdM
L’Afghanistan, la Birmanie, la Géorgie, la Tanzanie et demain le Kenya. Autant de pays, autant de projets où les équipes de Médecins du Monde ont su ces dernières années développer et transférer un savoir-faire dans le champ de la réduction des risques pour les usagers de drogue notamment. En luttant efficacement contre les épidémies de VIH et d’hépatites B et C chez ces personnes, nous contribuons à l’amélioration de l’état de santé individuel et collectif. Mais au-delà, nous participons et contribuons à un plaidoyer à l’échelle locale et internationale, visant à témoigner de cette réalité et faire évoluer des politiques publiques qui privilégient bien souvent des approches répressives vis-à-vis de ces personnes, au détriment d’une attention portée à la santé publique.
3. Santé sexuelle et reproductive : un plaidoyer qui se structure
L’ouverture d’un programme à l’attention des femmes enceintes en Haïti, les réelles avancées en termes de plaidoyer en Uruguay, la poursuite des projets au Sahel, en RDC, au Liberia, au Guatemala, Mexique, ou au Népal sont autant de signes tangibles de l’implication forte et durable de l’association sur cette thématique. Au-delà des nécessaires actions de soins et de renforcement des systèmes de santé, Médecins du Monde affirme sa volonté de travailler en faveur de l’accès universel aux services de santé sexuelle et reproductive et s’inscrit ainsi dans la lignée des textes internationaux et régionaux définissant le droit des êtres humains ; en particulier celui des femmes d’accéder à des services de qualité permettant une santé sexuelle et reproductive satisfaisante. Deux axes de plaidoyer transversaux sont prioritaires en 2012 :
• la levée des barrières financières à l’accès à des services de santé de qualité.
• le renforcement de l’accès à l’avortement sûr et légal.
4. Migration : témoigner de l’impact sur la santé des politiques migratoires
Les projets que nous menons aux portes de l’Europe : au Mali, en Algérie ou en Turquie, nous permettent d’être au plus proche des personnes migrantes bien souvent en situation de grande vulnérabilité. Au-delà des actions de soins médicaux et psychologiques que nous apportons, cette présence est aussi l’occasion de pouvoir témoigner de l’inhumanité d’un certain nombre de politiques Européennes qui stigmatisent et marginalisent tous les jours un peu plus ces personnes. En 2012, nous poursuivrons les échanges de pratiques entre ces programmes. Le projet européen que nous construisons avec l’ensemble des délégations de MdM est une étape importante dans la définition d’une stratégie de plaidoyer sur cette thématique.
« Ici » en Belgique et en Europe
Depuis plusieurs années nous le savons, nous sommes confrontés à un double enjeu :
- Dénoncer l’effritement progressif d’un système de santé qui n’est plus en capacité de protéger les plus fragiles et en réponse revendiquer un système de santé solidaire.
- Dénoncer l’utilisation de la médecine à des fins de contrôle migratoire et de manière générale réaffirmer le primat des politiques de santé publique sur des politiques répressives.
Le renforcement des projets belges, renforcement immense par la mobilisation de tous les salariés et l’appui croissant des bénévoles, et l’engagement citoyen de chacun, le renforcement des projets belges donc, qui continuera en 2012 encore, doit nous permettre de renforcer ces deux fronts d’un système de santé solidaire et du primat des politiques de santé publique sur les politiques répressives.
C’est ainsi l’occasion pour moi de vous redire tout l’attachement et l’engagement qui est le mien et celui du conseil d’administration à soutenir les différents projets menés par MDM dans 10 pays Européens. C’est un enjeu en termes de réponses à des besoins majeurs en Grèce, au Portugal en Espagne ou ailleurs, c’est un enjeu aussi en termes d’interpellation publique et politique. Je vous invite toutes et tous, ce 5 avril 2012, à une prise de parole commune des 10 délégations européennes à Bruxelles. Ensemble, avec les Grecs, les Espagnols, les Portugais, les Allemands, Hollandais, Anglais, Suisses et Suédois, sans oublier La France… nous dénoncerons dans une action coup de poing actuellement en préparation une situation préoccupante dans de nombreux pays européens.
Tenir nos engagements et faire grandir l’association
Hier, le Conseil d’Administration a approuvé le projet de budget prévisionnel de MDM et son plan d’action pour 2012. Tout cela va être discuté mercredi en 8 en Assemblée générale (le 1er février). La construction d’un budget dans une période de grave crise économique et d’incertitude à court et moyens termes sur les ressources disponibles pour mener nos actions a pu se réaliser grâce à la mobilisation de toutes et tous, de manière participative et en respectant les engagements pris depuis les Universités d’été de 2010 et renouvelés lors des Universités d’été de 2011. Il s’agit de doter MDM des moyens de participer au débat public sur la santé en Belgique et à l’International. L’arrivée d’Edith comme Directrice médicale, de Kathia et de Catherine pour renforcer ce pool médical, le renforcement du département RH, des staffs des projets belges, l’encadrement de plus en plus joyeux des bénévoles et leur participation à la gestion même des projets comme c’est le cas pour la mission spécialiste, le plan hiver, SOS accueil… constituent des gages d’une vie associative capable de dire ce qu’elle vit, de penser ce qu’elle fait et de réclamer ce qu’elle veut.
Ces vœux sont une nouvelle fois pour moi l’occasion de réaffirmer :
• Que Médecins du Monde est une association médicale qui avec plus de 200 bénévoles en Belgique et bientôt 100 membres continue à croire que au-delà des actions de soin et de témoignage, il y a une place pour un engagement militant dans notre propre société. Je voudrais ici aussi dire que l’association vit avec ses bénévoles. Nous avons eu à traverser le départ d’Anne Vandenplas. C’est aussi cela, la vie associative.
• Que l’implication citoyenne et associative est l’une des garanties majeures de l’indépendance de nos actions, de la qualité de leur mise en œuvre et de la portée de notre témoignage. Et Je voudrais ici remercier deux personnes qui, pourtant absentes pour des raisons personnelles, ont été, avec Anne et d’autres, les chevilles ouvrières de cette soirée : Carla Di Nicola et Françoise Huyberechts. Merci beaucoup à elles.
Au-delà de l’action, cette implication s’exprime au travers de l’adhésion pour certains. C’est une démarche volontaire et un engagement à soutenir et porter le projet de l’association.
Notre capacité à faire adhérer de nouvelles personnes au projet et à la militance de MDM et à accompagner certains vers des fonctions de cadres associatifs est certainement un défi collectif à relever.
L’année à venir doit être l’occasion d’encourager l’adhésion à MDM de toutes celles et tous ceux qui tant en Belgique qu’à l’International sont impliqués sur nos projets.
D’ores et déjà, rendez-vous est pris pour le 1er février et le 5 mai, dates de nos prochaines Assemblées générales, mais aussi pour le 5 avril, grande mobilisation MDM au niveau européen à Bruxelles, et du 13 au 15 septembre pour nos universités d’été.
Bonne année à toutes et tous et encore merci pour votre engagement et votre militance.
Pierre Verbeeren, Directeur général de MdM-Belgique
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