La santé demeure scandaleusement un luxe !

Paris, place du Palais Royal, à deux pas du Louvre, le jeudi 7 avril 2011, des limousines-ambulances transportent brancards et médecins. Des médicaments, des stéthoscopes et des vaccins sont présentés sous vitrines blindées, des sociétés d’assurance vendent des cartes SIS Gold ou Platinium. A l’occasion de la Journée Mondiale de la Santé (et à Paris parce que la France préside le G20 qui se penche actuellement sur les mécanismes de protection sociale), Médecins du Monde met en scène tous les codes du luxe et de l’exclusivité, certes de façon provocante mais surtout réaliste, afin de rappeler que la santé demeure scandaleusement un luxe.

Des écarts qui se creusent

Pourtant, une analyse globale laisserait entendre que des progrès gigantesques ont été réalisés en médecine ces vingt dernières années, en Belgique comme dans le monde. Ces progrès sont indiscutables mais les plus pauvres n’en bénéficient pas. Pour eux, le bilan est amer, parce que les inégalités de santé, elles, se sont aggravées : l’amélioration ne bénéficie pas aux plus démunis. Si la mortalité infantile a diminué d’un tiers en 20 ans, un enfant africain sur 8 meurt avant l’âge de 5 ans pour un enfant européen sur 167. Chaque jour, près de 1.000 femmes décèdent suite à des complications liées à la grossesse ou à l’accouchement. Sur ces 1.000 femmes, 570 vivent en Afrique sub-saharienne, 300 en Asie du Sud et 5 seulement au sein de pays riches. Sur un territoire comme le Mali, où Médecins du Monde Belgique déploie sa mission la plus importante, on recense moins d’un médecin pour 10.000 habitants alors qu’ici, on en compte 30 fois plus. Les dépenses de santé entre les pays les plus pauvres et les pays les plus riches varient de 1 à 1.000. Ce que nous voulons dire à travers ces chiffres est simple et dramatique : « ceux qui ont le plus besoin de soin en sont les plus exclus ».

Ce constat, nous le faisons partout dans le monde. Partout veut dire chez nous aussi. En Belgique, les familles qui logent à 7 dans un deux pièces, les personnes qui dorment à la rue, les enfants qui vivent à côté de ce qu’il nous reste d’industrie, les femmes enceintes qui parlent berbère ou lingala, les travailleurs du sexe, les personnes souffrant d’une dépendance…bénéficient largement moins des services de santé que la moyenne. Le docteur Luc Berghmans de l’ULB rappelait, il y a un an, quelques chiffres édifiants : « 20% des adultes diplômés de l’enseignement primaire déclarent souffrir d’au moins deux maladies chroniques, ils ne sont que 5% si diplômés de l’enseignement supérieur. Idem pour la dépression, elle touche 17% des personnes moins favorisées et 6% des plus favorisées en Wallonie. On retrouve les mêmes tendances pour le surpoids, le tabagisme, l’inactivité physique, etc. L’inéquité sociale de santé coûte au Hainaut environ 1 800 morts chaque année ». Lutter contre cette inéquité sociale réclame non des dispositifs généraux élargissant qualitativement ou quantitativement la couverture santé, mais des mesures spécifiques, visant ces populations précaires en particulier.

Protéger les plus faibles

Or, la Belgique, et singulièrement les Communautés et les Régions, pourtant compétentes, ne disposent pas de véritables stratégies de lutte contre les inégalités de santé. L’Etat a pourtant pour vocation première de protéger les plus faibles.

Pourquoi remettre en avant aujourd’hui cette revendication quasiment éculée ? Pour trois raisons très contemporaines. D’abord parce que l’Etat théoriquement protecteur devient insensiblement lui-même prédateur. Parce que les crispations politiques du moment tendent dangereusement à faire porter le chapeau de nos impasses aux plus vulnérables. Sans-abri, migrants, demandeurs d’asile, sans-papiers, Rroms, personnes se prostituant,… tous ceux que Médecins du Monde soigne depuis plus de 10 ans, sont parfois considérés non plus comme des personnes en grande précarité, mais comme des menaces. Après avoir constaté que le lent arrive moins loin, on en vient à penser que c’est sa faute si le groupe n’arrive nulle part. Expulsions répétées (du travail, du logement, des institutions d’aide), démantèlement des lieux de vie, retour à la rue après les plans Hiver pour personnes sans abri, contrôles policiers… Toutes ces stratégies visant à « remettre de l’ordre dans le désordre » des groupes précaires génèrent un mal-être à l’opposé de la santé. Si la pauvreté est en soi un facteur d’inégalité de santé, la “stigmatisation des pauvres” a, elle aussi, des répercussions sur leurs conditions de vie et, ipso facto, sur leur santé. A force de chasser les pauvres, l’Etat et l’économie les soumettent à un régime qui nuit à leur santé. Plutôt qu’un Etat qui soigne, on aurait un Etat qui nuit.

Incompétence ou diabolisme

La 2ème raison de cet appel prolonge la 1ère : la Belgique est caractérisée par un droit à la santé quasiment universel. Avec des mécanismes de protection sociale tels le statut Omnio, l’Aide médicale urgente, la carté santé… quasiment personne ne devrait avoir de difficulté d’accès aux soins. Or, la Belgique est clairement pointée du doigt pour la différence entre le droit théorique et l’exercice de ce droit. En cause : la complexité administrative. Serait-ce à dire que l’Etat est incapable de rendre effectif des droits pourtant prévus par des lois ? Si on analyse cette inefficacité à la lumière du déferlement de questions parlementaires contre les dispositifs d’accès aux soins des indigents et de la multiplication des instructions administratives proposant une réinterprétation restrictive de la loi, on peut sérieusement se poser la question de savoir cette inefficacité n’est pas choisie. On peut légitimement se demander si l’objectif n’est pas de rationaliser l’accès à la santé des pauvres qui seraient tenus pour responsables de leur précarité. Quoi qu’il en soit, la résultante est vraie : les personnes précaires retardent voire renoncent aux soins de santé. Pire, dans certains cas, ils n’y ont même plus accès.

Enfin, en laissant s’installer la saturation de la médecine générale, en ne répondant pas à la pénurie de services de santé mentale, de maisons médicales et de plannings familiaux, en déclarant réalité le soi-disant « trou de la sécu », bref, en ne remettant pas suffisamment à flot les dispositifs d’accès sensés protéger les plus faibles, ces derniers en deviennent exclus, chassés par des publics dits plus faciles et dont le nombre est largement suffisant pour faire tourner le système. Les services qui étaient destinés aux groupes vulnérables sont de plus en plus captés par le tout venant. Les 15% de population au seuil de la pauvreté y ont de moins en moins accès.

Médecins du Monde doit donc tirer la sonnette d’alarme : la pression exercée sur les plus précaires détériore leur santé d’année en année. S’il est une urgence humanitaire aujourd’hui, c’est de réapprendre à nous indigner de la pauvreté plutôt que la stigmatiser.

Cette année, saluons-le, le G20 constate sous présidence française que « les pays en développement font face à des inégalités croissantes et à des risques sociaux graves [et que] seuls 20 % de la population mondiale bénéficient d’une couverture sociale globale ». Au même moment et en parallèle, nous voulons rappeler que, dans nos pays développés, une proportion comparable de la population n’a pas ou plus accès à la santé. A l’heure où le Fédéral est en rade, les Communautés et les Régions ont les compétences utiles pour prendre des mesures spécifiques.

Pierre Verbeeren
Directeur général de Médecins du Monde

Le réseau de plaidoyer de MdM – HUMA (2/2)

Depuis Athènes, Frank Vanbiervliet, responsable des projets belges.

bus-de-la-mission-echange-de-seringues.JPG“Des soins médicaux dans l’urgence, le dépistage et la réduction de risques, une orientation vers un service ou un centre social de jour, certes. Mais les activités autour du bus ne permettent pas toujours des entretiens dans le calme et en profondeur. Ce travail en bus est donc combiné avec un travail de rue proactif. « Laisse-moi te montrer une partie du parcours que je fais souvent » me dit Christina.

Nous passons par une galerie délaissée et mal entretenue, où deux clients du bus sont en train d’utiliser le matériel qu’ils viennent de recevoir. Christina me montre des anciens miroirs dans la galerie : « Ces miroirs sont extrêmement important. Apres des années d’injections journalières, certains usagers n’arrivent plus à se piquer dans les veines des bras. Ils utilisent alors un miroir pour se donner avec plus de précision une injection dans une veine du cou. Nous connaissons certains de nos clients depuis des années. Une partie du public est extrêmement vulnérable, par exemple les prostitués masculins. Ce groupe est victime de plusieurs exclusions à la fois : à cause de leur activité, leur usage de drogues, leur origine étrangère et / ou leur identité homosexuelle… Pour certains, nous sommes le dernier lien qui leur reste… »

Christina est un peu surprise lorsque je lui explique qu’il existe une asbl (Dune) à Bruxelles,  subventionnée par le gouvernement fédéral et la COCOF pour effectuer une mission similaire pour l’échange de seringues.

Au niveau de la municipalité d’Athènes, ce projet n’a jamais eu le vent en poupe. Il semble pourtant jamais y avoir eu de vrai vision politique par rapport aux usagers de drogue dans le rue, à part rendre invisible le problème.

« Avant, c’était pire, explique Dr. Nikita Kanakis, Président de MdM-Grèce. Pendant longtemps, le combi de police se garait régulièrement à côté de notre bus, effrayant ainsi nos patients. Maintenant, la police se contente de faire plusieurs rôdes, le soir. S’ils arrêtent un sans-abri, ce n’est pas pour l’enfermer. Ils vont plutôt le déposer très loin hors du centre-ville, afin d’ « éloigner le problème » pendant quelques heures…». Ici, la lutte contre l’exclusion sociale est encore loin d’être gagnée.  

MdM-Grèce souhaite aller au-delà et étendre cette mission. Le Président de MdM-Grèce vient d’établir un partenariat avec trois autres associations, convaincues de la nécessité de travailler avec ce public exclu.

La visite touristique d’Athènes sera pour une autre fois. Cependant, j’ai eu l’impression d’avoir été le témoin privilégié d’un projet très inspirant et motivant, simple dans son protocole d’intervention mais rempli de sens. Malgré le fait que nos collègues des autres délégations travaillent parfois dans des contextes très différents, ils mettent en pratique cette même devise… soigner ceux que le monde oublie peu à peu.”  

Frank Vanbiervliet

J., Nicaraguayen, 53 ans, vit en Allemagne.

Il a eu un accident de travail et s’est cassé le pied. Un ami l’emmène chez un médecin : il doit être opéré immédiatement. Ils essayent plusieurs hôpitaux où on lui demande, aux urgences, de payer puisqu’il n’a pas de couverture maladie. Devant la souffrance de J., son ami finit par lui prêter sa carte d’assuré et J. est admis dans une clinique où il doit être opéré le lendemain. J. quitte la clinique dans la nuit, avant l’opération, car il a peur d’être arrêté et de porter préjudice à son ami.

Mme Z., Arménienne, 32 ans, vit aux Pays-Bas depuis quatre ans

En octobre 2007, Mme Z. souffre de violentes douleurs à l’estomac. Le médecin traitant pense à des calculs rénaux et l’envoie faire des examens à l’hôpital. Elle s’y rend mais on refuse de réaliser les examens parce qu’elle n’est pas assurée et qu’elle ne peut pas payer. Le médecin lui prescrit alors des médicaments antidouleur puissants, mais les douleurs persistent. Un mois et demi plus tard, le médecin renvoie Mme Z. à l’hôpital après avoir appelé le personnel en urologie. A la réception en urologie, Mme Z. s’entend dire à nouveau qu’on ne peut pas lui faire ces examens si elle ne les paie pas. Dix mois plus tard, elle souffre toujours et n’a pas accès aux soins.

Mme SD., vit en Suisse depuis neuf ans avec son fils de 15 ans.

Elle estime que les troubles gastriques et les problèmes de surpoids dont il souffre, ainsi que ses propres problèmes cardiaques, sont liés au stress généré par le manque d’autorisation de séjour : “Mon fils a été arrêté par trois policiers en civil, lors d’une précédente expulsion. Alors je l’oblige à ne rien dire au cas où cela arriverait de nouveau… Il ne doit pas dire où nous habitons afin de protéger aussi les personnes qui nous sous-louent l’appartement. […] Mon fils aussi est stressé et pour compenser, il mange […] Je suis toujours sur le qui-vive. A chaque fois que j’entends claquer une portière de voiture, je me précipite à la fenêtre pour voir qui c’est. Je suis très nerveuse, ce qui m’a provoqué un malaise cardiaque.”

“Eh bien, tu n’as plus qu’à accoucher chez toi.”

Il a été pratiquement impossible de recevoir des soins pendant ma grossesse. Les gens que je connaissais m’effrayaient “Si tu vas à l’hôpital, ils vont t’expulser !” Un jour je me sentais vraiment mal et je suis allée dans un dispensaire d’accès libre pour un contrôle. Ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient pas m’aider et que si ça empirait, je devrais aller aux urgences. J’ai ensuite essayé d’aller dans le cabinet d’un médecin généraliste – j’étais alors déjà enceinte de cinq mois – où on a refusé de m’enregistrer. Une femme a même laissé un mot indiquant que si je revenais, ils ne devraient pas me prendre en charge. Je suis allée directement à l’hôpital. Malheureusement, ce n’était pas mieux. La personne chargée du recouvrement des coûts auprès des étrangers m’a dit de payer 2 800 euros sinon je serais expulsée. Quand j’essayais d’expliquer que je n’avais pas autant d’argent, ils me répondaient juste “Eh bien, tu n’as plus qu’à accoucher chez toi.” C’est pour cela que je n’ai eu aucun suivi de grossesse.

F. Ougandaise, au Royaume-Uni depuis deux ans
(venue pour voir sa soeur mourante)

Saut d’obstacles pour les sans-papiers.

A travers son deuxième rapport, l’Observatoire Européen de MdM met en lumière la cascade d’obstacles que connaissent les sans-papiers dans les 11 pays d’Europe où intervient MdM. Tous les voyants des déterminants de la santé sont au rouge : logement, travail, isolement, violences, pauvreté, manque d’information. Les conditions de vie en Europe des personnes sans autorisation de séjour sont pathogènes et les empêchent de se construire une vie ou de se reconstruire, alors même que leur parcours antérieur a, pour beaucoup, présenté des risques non négligeables pour leur santé (privations, conflits armés, violences physiques et psychologiques, dangers du trajet migratoire…). lire la suite

Monsieur B., 35 ans, vit aux Pays-Bas

Il a fui la Côte d’Ivoire et est arrivé en 2004 à Malte où il est enfermé pendant un an et demi dans un centre de rétention. Durant cette période il se fait battre par des policiers à coups de massue. Il en garde des séquelles aux épaules et aux genoux. Il est relâché en 2006 et se rend aux Pays-Bas où il est souvent obligé de dormir à la rue. lire la suite

Enceintes, pas ou peu de soins…

Dans son deuxième rapport, l’Observatoire Européen de Médecins du Monde s’est notamment penché sur la problématique de l’accès aux soins des femmes enceintes. Parmi l’ensemble des femmes enceintes interrogées, seule une petite moitié d’entre elles (48 %) sont suivies pour leur grossesse (l’enquête ne permettant pas de savoir depuis quand elles sont enceintes). Cette proportion est à peu près identique dans tous les pays sauf en Suède, où plus de 80 % des femmes enceintes ont un suivi (mais la faiblesse des effectifs empêche toute comparaison statistique rigoureuse).

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P. Philippin, vit au Royaume-uni

Je suis parti des Philippines vers le Royaume-Uni il y a 1 an et demi. Dans mon pays, j’ai eu une transplantation du rein pour laquelle j’ai l’équivalent de 10,500 £ (11 540 Euros) de dettes. Après l’opération, mon docteur m’a donné des immunosuppresseurs nécessaires mais c’était aussi très cher. Mes dettes étaient trop importantes et je me suis dit que ma seule possibilité était de partir chercher un travail mieux payé ailleurs. Maintenant, je vis à Londres. lire la suite