Donner la vie en Haïti…

Haïti, 12 janvier 2010. Le pays tremble. Un violent séisme ravage le pays. Sarah Neusy, jeune gynécologue, part sur le terrain pour coordonner pendant plusieurs mois la remise sur pied de la maternité de Petit Goâve. Un an plus tard, de retour en Belgique, elle partage son expérience.

Sarah, quel était ton rôle en Haïti, en tant que gynécologue ?
J’étais là pour superviser l’équipe des infirmières et des gynécologues nationaux, aider à l’organisation du service, à l’amélioration des soins donnés. A aucun moment, je n’ai remplacé les Haïtiens qui sont des professionnels compétents. Evidemment, ils n’ont pas toujours le bon matériel opératoire ou la technique la plus appropriée. Mais ils font avec ce qu’ils ont. Ce sont eux les premiers acteurs. Mon objectif avec Médecins du Monde, c’était d’augmenter la qualité des soins pour les mamans et les bébés et d’assurer un service optimal 24h/24 et 7j/7, en renforçant les capacités de l’équipe nationale en place.

En Haïti, comment se passe la naissance d’un enfant ?
Au moins 80% des femmes accouchent à la maison dans des conditions très difficiles. La mortalité maternelle en Haïti est la plus élevée des Amériques. C’est un très gros problème de santé publique. L’accouchement à la maison se passe en général avec une accoucheuse traditionnelle (appelée « matrone »). Cela peut être une femme ou un homme, ce sont des personnes qui ne sont pas du tout formées médicalement. On devient matrone de père en fils, de mère en fille. Ce sont des gens importants dans la communauté.

Comment se passe la prise en charge des mamans et des bébés ?
Au niveau prénatal, il y a trois consultations prévues, comme chez nous. Mais ici, quand ça se fait une fois, on est déjà content. On pousse les futures mères à venir plus fréquemment et surtout à venir tôt dans la grossesse pour avoir une idée plus précise du terme et pour permettre un meilleur suivi. Concrètement, les femmes enceintes sont pesées, on les mesure, on prend leur tension artérielle, on écoute le cœur du bébé, on fait une prise de sang de base, etc.

Il n’y a pas d’échographie ?
Médecins du Monde a apporté un échographe, car il n’y en avait pas. J’ai ensuite formé les 3 gynécologues et les infirmières de la maternité à réaliser des échographies basiques : pouvoir dire si le bébé est en sommet, en siège, s’il y en a 1 ou 2, quel est le sexe, identifier les grosses malformations, etc. Les gynécologues ont eu une formation plus poussée permettant aussi le dépistage de pathologies gynécologiques (grossesse extra utérine, etc.).

Comment réagissent les patientes à l’échographie ?
Les haïtiennes n’ont jamais accès à l’échographie gratuitement, c’est toujours un service payant sauf quand il est proposé par une ONG ; c’est peu de dire qu’elles sont très demandeuses de faire l’examen. Comme toutes les mères, elles veulent savoir si leur bébé va bien et quel est son sexe. Une particularité qui les différencie de la majorité des mamans belges : elles n’ont pas besoin de voir l’image de leur bébé sur l’écran de l’échographe pour y croire. Les papas n’accompagnent en général pas ; c’est une histoire de femmes !

Et après la naissance, comment se passe la prise en charge de la maman et du bébé ?
Après la naissance, la maman reste 3 ou 4 jours à la maternité suite à un accouchement normal et 8 jours après une césarienne. Pour le bébé, aucun suivi postnatal immédiat n’était prévu avant l’arrivée de Médecins du Monde. On a donc mis l’accent sur cette prise en charge en formant le staff infirmier. On a aussi engagé une infirmière haïtienne qui a été formée au suivi des bébés, ainsi qu’à l’allaitement maternel. L’examen du nouveau-né est très simple mais permet de dépister de nombreux petits problèmes qui pris à temps peuvent être arrangés (température, déshydratation, non prise de poids…). Même si c’est basique, c’est un travail constant, une habitude à prendre.

Plus d’infos : www.medecinsdumonde.be
Photo: Sarah Neusy forme une infirmière à l’utilisation de l’échographe. © Benjamin Struelens

Pour sortir de l’urgence : tenir les promesses faites aux Haïtiens

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Haïti : Six mois après le tremblement de terre, c’est encore la catastrophe.

Le mardi 13 janvier, nous sortions de notre sommeil, secoués par la nouvelle : la veille, un tremblement de terre avait frappé le cœur d’Haïti. Probablement 270.000 morts. Le monde restait en haleine durant 20 jours, sous le choc des images et dans l’espoir de miracles. Les miracles donnent du sens. Le monde restait attentif durant 80 jours, jusqu’à la conférence de New York qui mit un chiffre sur les promesses de tous les États du monde. Le rêve : dix milliards de dollars. Le rêve efface les cauchemars. Ensuite, le monde se rendormit, rassuré.Cent quatre-vingts jours après le séisme, le silence règne dans le monde tandis qu’en Haïti, ce qu’on avait prédit se réalise : rien n’avance. Ou, comme le disait un responsable haïtien : “on avance, vers le pire”. Les habitants plongent dans une précarité rongeante. Durablement. Aucun signe tangible ne crédibilise le scénario d’un avenir digne à un peuple qui n’en finit pas de tout perdre.  

En ce jour anniversaire des 6 mois de la catastrophe, les Unes des médias sont évidemment à la finale de la coupe du monde, aux larmes orange et au bonheur des rouges. Mais au rythme des sujets qui s’égrainent dans les quotidiens et les journaux parlés, on peine à trouver quelqu’infos sur Haïti. Lorsque le sujet est traité, c’est au départ d’agences de presses ou de reportages achetés. Dure est la chute. Nous avons probablement trop rassuré.  Mais, soyez-en sûr, dans 6 mois, un an après le drame, certains investigateurs bien pensants se réveilleront en se demandant “où est passé l’argent que nous avions donné pour Haïti ?”. Les ONG seront mises sur le grill. Le doute s’installera à nouveau dans l’opinion, renforçant une fois de plus l’idée qu’il ne sert à rien d’être solidaire puisque cela ne change rien sur le terrain.  

Or, sur le terrain, les Haïtiens et les grandes ONG ont réalisé un travail gigantesque. Pour donner un exemple, à elles seules, les 4 grandes organisations médicales (la Croix-Rouge, MSF, Médecins du Monde et AMI) ont pris en charge les soins de plus d’un demi-million de personnes. Depuis la catastrophe, tous les centres de santé ont été réouverts et les soins sont devenus gratuits. Si bien qu’après le séisme, 90% de la population avait accès à la santé là où, avant le séisme, 60% des Haïtiens ne pouvaient pas se permettre de consulter un médecin. Il n’y a pas eu d’épidémie, parce qu’elles ont été endiguées. Le pire n’est pas venu.  Le paradoxe est là : en matière de santé, le séisme a créé un tel afflux de services de première nécessité que la situation post tremblement de terre est meilleure que celle existant avant le séisme. Cette situation positive est également imputable à une coordination largement plus efficace que précédemment. Les grandes ONG ont tiré les leçons des pertes d’efficacité liées à l’atomisation des interventions. Sous la houlette des grandes agences des Nations Unies, elles se sont parlé. Et ont conjugué leurs efforts. Sur ce volet, il y a encore du chemin à parcourir mais on va vers un mieux.  

Alors, pourquoi affirmer que c’est encore la catastrophe ? D’abord parce qu’on a besoin de temps. A Bruxelles, le gouvernement régional de 2004 avait fait du logement sa priorité. Il en annonçait 8.000. Fin de législature en 2009, seuls quelques centaines étaient sortis de terre et on avait signé les contrats pour la presque totalité de l’objectif. Imaginez le relogement d’un million de personnes dans une ville escarpée, jonchée de 20 millions de m³ de gravas, avec une administration faible, un cadastre inexistant, des entreprises de construction dont la probité n’est pas nécessairement la qualité première et un matériel vétuste. Port-au-Prince se bidonvillise, autrement mais durablement. Nous attendrons probablement encore longtemps un plan d’urbanisme, un projet d’infrastructures routières, électriques, de santé, d’éducation… Le tremblement représentait l’opportunité d’un  nouveau départ pour Haïti. « Aujourd’hui, reconnaît Pierre Poupard de l’Unicef, on est un peu moins rêveur. Peu à peu, s’installe l’idée que cela va prendre du temps, beaucoup de temps. On ne peut plus dire que le pays va se relever rapidement ».  Or, pour MdM comme pour MSF, « l’échec à fournir des abris solides à la population constitue de loin la plus grande menace aux conditions de vie des rescapés. Les bâches et les tentes n’ont jamais été qu’une solution temporaire. Elles ont une espérance de vie d’environ six mois ». Mais où construire ?  

Une autre explication de la situation est liée aux retards des donateurs internationaux. Bill Clinton affirme que moins de 10% des montants promis ont été réellement versés et souvent sous forme d’annulation de dette. Le cash manque. Là aussi, on trouve la force des ONG qui, par leurs donateurs individuels, ont mobilisé plus d’un milliard de dollars pour Haïti dont un tiers a déjà été utilisé sur le terrain. Pour reprendre les 4 grandes ONG médicales (Médecins du Monde, MSF, AMI et la Croix-Rouge), elles ont été soutenues à hauteur de 200 millions $ par madame et monsieur tout le monde. Cela prouve une nouvelle fois l’importance du don, et de la solidarité.  Enfin, et c’est probablement l’essentiel, il faudra trancher entre deux options : quel rôle donner au secteur privé et quelle autorité conférer aux pouvoirs publics ?  Si les décisions ne sont prises que lorsqu’un intervenant privé y trouve son intérêt, Haïti attendra longtemps et les inégalités se creuseront de plus belle. La propriété foncière, la coexistence d’hôpitaux publics et privés, l’attribution des marchés d’infrastructures collectives (eau, électricité, réseaux routiers…) sont autant d’enjeux majeurs qui posent la question du leadership : qui décide lorsque l’intérêt général est à ce point aigu ?  

Alors, quelles conclusions tirer de tout cela ? D’abord, le pire n’est pas venu. On annonçait la violence, les épidémies,… Cela ne s’est pas produit. On parlait d’une opportunité gigantesque pour Haïti, cela ne s’est pas encore produit. Mais il faudrait surtout éviter de ne plus rien dire aujourd’hui parce qu’alors, à coup sûr, rien ne se produira.   Pierre Verbeeren
Directeur général de Médecins du Monde

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 Depuis Haïti, journal de bord de Pierre Verbeeren, Directeur MdM.

Saint Domingue, le 21 mai 2010

Quatre bandes de bitume longent la côte, la même bonne idée qu’à la mer du Nord ! Le taxi file vers l’aéroport Las Americas et j’ai le cœur serré. Il y a 10 jours à peine et c’est déjà fini. L’étendue de l’océan (la mer des Caraïbes) me plonge dans l’histoire de cette île où Christophe Colomb mit les pieds en 1492.

Le coeur serré de quitter ce pays qui m’a profondément marqué. Regarder la mer, sa force et son caractère immuable donne la mesure du temps qu’il faudra pour que cela change. Immuable. J’avoue avoir mal d’être si petit face à leur destin si difficile. Je reconnais une certaine honte dans notre fébrilité à aider dans l’urgence un peuple qui n’a pas été épargné par nos récurrentes méprises. Quitter l’île. J’espère que Genevieve, notre responsable pour Haïti à Bruxelles, et Carlos, notre coordinateur sur place, ne me laisseront pas en paix.

J’aimerais n’en avoir jamais fini avec Haïti.

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Depuis Haïti, journal de bord de Pierre Verbeeren, Directeur MdM.

Petit Goâve, le 20 mai 2010

Médecins du Monde Suisse menait depuis huit ans un programme de santé communautaire dans les dispensaires de montagne aux alentours de Goâve. En 2009, ils avaient entamé un programme en faveur des enfants malnutris. Le 12 janvier les secoue eux comme les autres. Aujourd’hui, ils nous reçoivent chez eux, à Petit-Goâve. Thomas, le coordinateur général, Jean-Mane, le coordinateur médical et Emmanuelle, logisticienne du réseau international de passage.

Autour d’un verre de vin et de manchego ramené de Saint Domingue, la discussion devient vite passionnante. On discute du devenir de l’hopital de Petit Goâve. L’Etat suisse serait prêt à le reconstruire. MdM Suisse a proposé à la coopération bilatérale de ne pas reconstruire une maternité d’un coté et une pédiatrie de l’autre mais une unité mère-enfant.

Le projet est séduisant, les idées fusent :
- très bien de penser aux mères mais ne pas oublier les femmes. La future potentielle unité mère-enfant doit prendre en compte la dimension de genre.
- très bien de penser entre nous mais qu’en pensent les Haïtiens ? Il faudra vérifier si l’idée est partagée par les acteurs locaux et nationaux.      – très bien d’inviter les femmes des montagnes à venir accoucher en ville mais il faudra alors que l’hôpital soit un lieu de vie.
- très bien de rajouter des exigences dans la conception du projet mais a-t-on les reins suffisamment solides pour le porter !?
- etc.

J’adore ce genre de débat. Le monde est possible.

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Depuis Haïti, journal de bord de Pierre Verbeeren, Directeur MdM.

Petit Goâve, le 20 mai 2010

Un immense semi-remorque noir soulève la poussière en pénétrant dans les rues de terre de Petit Goâve, la remorque flanquée d’un (trés) grand “Samaritan’s Purse” (une ONG évangélique américaine pesant 300 millions US$). Devant le camion, un 4×4 d’Handicap International. Derrière, un Pick-up d’Oxfam. Le balai des ONG continue, inlassablement. Construire des équipements de base pour une population déplacée, tel est l’enjeu. Les abris, l’eau, les latrines, la santé, l’éducation, l’agriculture et l’économie locale. Autant de causes qui justifient une intervention massive.

Dans le concert des grands, MdM-Belgique fait figure de petit poucet. Et alors ?

Je reste convaincu par notre démarche très humble, visant à remettre sur pied des services locaux par le personnel local. Notre action ici vise à rendre la maternité efficace et capable de répondre aux besoins des femmes dont l’accouchement à domicile présente des risques. MdM a commencé cette mission le 1er mars alors que les décombres envahissaient encore l’hôpital. Le 15 mars, la maternité retrouvait son rythme de croisière. Le 15 mai, nous faisions le constat heureux que nos 2 sages-femmes expatriées pour accompagner l’activité des infirmières locales auraient fini leur travail dans un mois. Restent quatre recyclages – même pas des formations – à assurer : hygiène et post partum, contrôle du rythme cardiaque des enfants pendant l’accouchement via le monitoring, allaitement maternel (ici, une femme sur deux n’allaite pas et le colostrum est souvent jeté), et partogramme (c’est-à-dire les indicateurs chronologiques du déroulement de l’accouchement permettant d’anticiper les problèmes). Le personnel local est de nouveau motivé. La chef de nursing a retrouvé des couleurs, les gynécologues locaux sont présents et assurent, les pratiques sont bonnes voire très bonnes et il n’y a pas besoin de personne additionnel. Anaïs reviendra donc 2 mois plus tôt et Veronique anticipera de 15 jours son départ.

Carlos revient heureux de la maternité. Pour la 3ème journée de suite, Isabelle, gynécologue envoyée par MdM pour 15 jours, forme les gynés locaux, la sage-femme et les infirmières à l’utilisation de l’échographe. A l’hôpital, on ne parle que de ça. Les femmes se pressent pour être sondées. Les gynécologues trouvent enfin une expression pratique à leur formation théorique. Les infirmières se bousculent pour savoir elles aussi manier l’engin et détecter des grossesses extra-utérines, des sièges, des jumeaux… Il paraît que les gynécologues de Miragoane, la ville voisine, demandent la même chose. Nous le ferons.

Répondre aux demandes, avec les Haïtiens.

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Echographe de la maternité de Petit Goâve

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Depuis Haïti, journal de bord de Pierre Verbeeren, Directeur MdM.

Port au Prince le 18 mai 2010 – Fête du drapeau

Notre chauffeur n’arrive pas et nous avons rendez-vous dans une heure à Petion-Ville avec une dame qui fut la première ministre de la condition de la femme (sous Aristide). Que faire ? Prendre un taxi sachant qu’il n’en existe quasiment pas ? Ou prendre le volant sachant que nous ne connaissons rien de cette ville. Carlos et moi optons assez rapidement pour la seconde option. Me voilà au volant et Carlos au contact avec les passants qui nous serviront de guides.Trois cents mètres après notre crèche, nous croisons un homme dont l’apparence montre qu’il appartient à la classe moyenne. “Pardon, monsieur, nous cherchons l’hexagone” (ndlr : un bâtiment bien connu à coté de la maison des artistes où nous avons rendez-vous). L’homme lève les bras aux ciels. Et nous comprenons son désarroi : Petion-Ville est à 6 ou 7 kilomètres de là où nous sommes et pour rejoindre ce quartier de Port-au-Prince, il faudra prendre des petites routes et bifurquer une vingtaine de fois. Ô miracle. Nous arriverons. Non sans avoir demandé… une vingtaine de fois notre chemin.

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Un Belge, professeur de philosophie à l’UCL, s’est pris de passion pour Haïti. Au propre comme au figuré. Au propre puisqu’il a épousé une Haïtienne, au figuré puisqu’il a publié un livre sur la transformation du social en Haïti. Avant mon départ, il m’a conseillé de voir son ami co-rédacteur du livre sur Haïti. Il habite à Port-au-Prince. Carlos, Geneviève et moi l’avions rencontré dès notre arrivée. Il nous a mis en contact avec plusieurs associations de base et organisations sociales que nous voulons rencontrer pour tenter de comprendre.

Lyse-Marie Déjean fait partie de ces personnes. Elle est responsable du secteur santé de la SOFA, une organisation féministe regroupant 20.000 femmes, et, comme je l’ai dit plus haut, première personne à avoir été ministre de la condition féminine. Son discours repose sur deux piliers bien clairs. Primo, les mouvements haïtiens doivent contribuer au – et donc être entendu dans – processus de reconstruction d’Haïti. Secundo, la violence physique d’abord, sexuelle ensuite, est un des principaux problèmes des femmes. En point de chute, Lyse-Marie regrette comme tout le monde ici l’incommunication entre les autorités, les organisations haïtiennes, les ONG étrangères et les bailleurs de fonds. Ce ménage à quatre n’existe pas.

Rose-Anne Auguste, aussi appelée Lody, que nous avions entendu chanter un jazz parfait lors de la commémoration de la mort de l’écrivain-historien Georges Anglade, est infirmière spécialisée en santé publique. Elle coordonne Aprosifa, une organisation de femmes à la base. Elle nous présente deux DVD filmés et montés par les jeunes du quartier populaire de Martisant où elle a installé sa clinique et ses ateliers éducatifs. Le premier porte sur la CEDEF, la Convention pour l’élimination de toutes les formes de Discriminations à l’égard des Femmes, signée il y a 30 ans. Ce DVD est magnifique. Il explique en Créole comment s’approprier cette convention. Six jeunes ont peints des tableaux sur chacun de ses trente cinq articles. En style haïtien, ils témoignent non seulement d’une vraie maîtrise artistique mais aussi d’une compréhension profonde et ancrée des enjeux concrets de la convention. D’autres jeunes ont écrits des poèmes sur ce thème. Splendides. Il y a 5 ans, dans une autre vie, je me souviens avoir cherché avec d’autre comment fêter le 25ème anniversaire de cette convention. J’aurais été bien inspiré de poser la question aux Haïtiennes.

Colette Lespinas dirige le Groupe d’Appui aux Rapatriés et Réfugiés. Elle ne blâme pas les autorités mais regrette le manque de débat. Elle ne s’oppose pas aux mesures prises mais constate que la reconstruction à long terme reste absente des réflexions.

Voici trois exemples de personnes rencontrées longuement pour tenter de comprendre et construire des synergies. Il y aura d’autres personnes comme ce responsable d’AlterPresse, une agence de presse en ligne, Georges Albert, ce comédien metteur en scène proposant du Théâtre de Résilience Communautaire.

Ce n’est pas l’espoir que j’ai le plus rencontré chez eux mais la responsabilité.

Photo: Sophie Brandstrom

Journal de Bord (2)

Depuis Haïti, journal de bord de Pierre Verbeeren, Directeur MdM.

Jeudi 13 mai 2010

avion-nationsunies-saint-dom-pap.jpgLever 5h du matin pour décoller de Saint Domingue à 8h avec un vol de l’UNHAS (United Nations Humanitarian Aid Services), l’appui logistique apporté par les Nations Unies aux efforts humanitaires. Les ONG en bénéficient comme les agences des Nations Unies et les coopérations bilatérales. La machine est rodée. On embarque dans ces coucous selon la même procédure que celle d’un vol normal. A la différence qu’on ne paie pas.

J’imagine que l’on doit croiser dans ces appareils tout ce que la terre compte comme sauveurs. Mais aujourd’hui, nous ne sommes que quatre et la rencontre est très stimulante: Françoise Gruloos-Ackermans, Représentante de l’Unicef en Haïti est du voyage. Elle revient d’une mission de levée de fonds à Séoul. Chouette personne. Intéressante discussion sur les rapports entre les autorités haïtiennes et les institutions internationales. J’y reviendrai.

Du ciel, ce qui frappe, ce sont ces parcelles de terrain bleues ou blanches: des agglomérats de tentes par centaines les unes contre les autres. La ville grise béton est parsemée de plus 400 de ces taches. Des amoncellement de vies précaires.
Atterrissage. Expectative.

Loïc, le coordinateur administratif de MdM France, est du voyage. Il me conduit aux bureaux de nos confrères français. Le trajet de l’aéroport jusque là me plonge dans le désastre. Très bizarrement.

Le quartier de l’aéroport ressemble à un quartier d’aéroport comme il en existe dans toutes les villes de pays pauvres. Le béton est partout, mal fini, et les bas cotés débordent d’immondices. Au détour d’un tournant, un camp, immense. Mais toujours pas de maisons brisées. Ce n’est qu’en arrivant à Nazon que je prends la mesure du drame. Pffff. Tout est cassé, enchevêtré, penché, fendu, branlant. Dans la rue, les gens font comme si de rien n’était. Ils commercent, ils portent, ils cirent, les enfants sont en habit d’écolier. Mais les trottoirs sont occupés. Occupés par des cabanes, des tentes, des abris de fortune. Et le soir, lorsque je retraverserai la ville, j’y verrai les mêmes enfants sans leurs habits d’ecole, des mamans qui les lavent ou se lavent, des papas qui s’activent. La vie est là. Probablement pour longtemps.

Le Port au Prince que je traverse est celui que j’ai vu à la TV. Cassé.

Les bureaux de MdM France ressemblent à une ruche. Les gens entrent, sortent, les voitures vrombissent, prêtes a démarrer. Une médecin écrit son dernier rapport sur un laptop et se lève en continuant à taper. Elle entre le point final, debout, ferme son ordinateur portable en commençant à marcher, nous croise et dit bonjour sans s’arrêter. “Mark, tu viens” crie-t-elle. Puis disparaît dans un 4×4. On dirait la série “Urgences”. 7500 consultations par semaine. Dans 11 camps.

Je retrouve Genevieve, notre Desk Haïti. Le Desk Haïti, c’est la personne qui co-pilote les projets à partir du siège. Le coordinateur général est celui qui les co-pilote à partir du terrain.
Geneviève a vécu 8 ans en Haïti. Son homme et son enfant sont Haïtiens. Elle a fait le voyage une semaine avant moi. Retrouvailles chaleureuses. Puis elle me présente Carlos, notre coordinateur général. Un Equatorien au visage mur et rayonnant. On passera 5 jours à trois et 3 autres à deux. Cela va créer des liens.

Ces deux-là me conduisent dans une maison d’amis ou habite Renold, l’ami de Genevieve. C’est là que nous crècherons.

Ils me débriefent de leur semaine à Port-au-Prince. Puis on accueille Valerio Vintal-Henre, le chef adjoint du service d’obstétrique de la Maternité universitaire Isaie Jentil.

Montée vers PetionVille par Canapé Vert et seconde plongée dans le désastre. Les côtés de la route sont remplis des gravas sortis des maisons. Les tas sont immenses, faits de bloc, de poussière et de béton armé. La route zigzage à flan de colinne. A droite, une vallée profonde bordée de (restes de) maisons. C’est très impressionnant. Très.

Le Père Simon nous attend dans sa Timkatec 1. Dans la droite ligne de Don Bosco, ce père Salésien de 80 ans a ouvert trois maisons d’accueil pour garçons et filles de Port-au-Prince, les Timkatec 1, 2 et 3. Cinq cents jeunes y sont reçus, nourris, formés. Cinquante cinq personnes y travaillent. Père Simon nous montre le réfectoire des enseignants ” ils mangent la même chose que les enfants, pour que ce soit bon”.  Une ONG belge, Geomoun, l’aide financièrement pour les maisons, le fonctionnement et l’enseignement. MdM va assurer les soins de santé pour ces 500 enfants. Merci à Geomoun de nous avoir fait découvrir cet espace magnifique et ce personnage étonnant. On va travailler ensemble. C’est sûr.