La santé demeure scandaleusement un luxe !

Paris, place du Palais Royal, à deux pas du Louvre, le jeudi 7 avril 2011, des limousines-ambulances transportent brancards et médecins. Des médicaments, des stéthoscopes et des vaccins sont présentés sous vitrines blindées, des sociétés d’assurance vendent des cartes SIS Gold ou Platinium. A l’occasion de la Journée Mondiale de la Santé (et à Paris parce que la France préside le G20 qui se penche actuellement sur les mécanismes de protection sociale), Médecins du Monde met en scène tous les codes du luxe et de l’exclusivité, certes de façon provocante mais surtout réaliste, afin de rappeler que la santé demeure scandaleusement un luxe.

Des écarts qui se creusent

Pourtant, une analyse globale laisserait entendre que des progrès gigantesques ont été réalisés en médecine ces vingt dernières années, en Belgique comme dans le monde. Ces progrès sont indiscutables mais les plus pauvres n’en bénéficient pas. Pour eux, le bilan est amer, parce que les inégalités de santé, elles, se sont aggravées : l’amélioration ne bénéficie pas aux plus démunis. Si la mortalité infantile a diminué d’un tiers en 20 ans, un enfant africain sur 8 meurt avant l’âge de 5 ans pour un enfant européen sur 167. Chaque jour, près de 1.000 femmes décèdent suite à des complications liées à la grossesse ou à l’accouchement. Sur ces 1.000 femmes, 570 vivent en Afrique sub-saharienne, 300 en Asie du Sud et 5 seulement au sein de pays riches. Sur un territoire comme le Mali, où Médecins du Monde Belgique déploie sa mission la plus importante, on recense moins d’un médecin pour 10.000 habitants alors qu’ici, on en compte 30 fois plus. Les dépenses de santé entre les pays les plus pauvres et les pays les plus riches varient de 1 à 1.000. Ce que nous voulons dire à travers ces chiffres est simple et dramatique : « ceux qui ont le plus besoin de soin en sont les plus exclus ».

Ce constat, nous le faisons partout dans le monde. Partout veut dire chez nous aussi. En Belgique, les familles qui logent à 7 dans un deux pièces, les personnes qui dorment à la rue, les enfants qui vivent à côté de ce qu’il nous reste d’industrie, les femmes enceintes qui parlent berbère ou lingala, les travailleurs du sexe, les personnes souffrant d’une dépendance…bénéficient largement moins des services de santé que la moyenne. Le docteur Luc Berghmans de l’ULB rappelait, il y a un an, quelques chiffres édifiants : « 20% des adultes diplômés de l’enseignement primaire déclarent souffrir d’au moins deux maladies chroniques, ils ne sont que 5% si diplômés de l’enseignement supérieur. Idem pour la dépression, elle touche 17% des personnes moins favorisées et 6% des plus favorisées en Wallonie. On retrouve les mêmes tendances pour le surpoids, le tabagisme, l’inactivité physique, etc. L’inéquité sociale de santé coûte au Hainaut environ 1 800 morts chaque année ». Lutter contre cette inéquité sociale réclame non des dispositifs généraux élargissant qualitativement ou quantitativement la couverture santé, mais des mesures spécifiques, visant ces populations précaires en particulier.

Protéger les plus faibles

Or, la Belgique, et singulièrement les Communautés et les Régions, pourtant compétentes, ne disposent pas de véritables stratégies de lutte contre les inégalités de santé. L’Etat a pourtant pour vocation première de protéger les plus faibles.

Pourquoi remettre en avant aujourd’hui cette revendication quasiment éculée ? Pour trois raisons très contemporaines. D’abord parce que l’Etat théoriquement protecteur devient insensiblement lui-même prédateur. Parce que les crispations politiques du moment tendent dangereusement à faire porter le chapeau de nos impasses aux plus vulnérables. Sans-abri, migrants, demandeurs d’asile, sans-papiers, Rroms, personnes se prostituant,… tous ceux que Médecins du Monde soigne depuis plus de 10 ans, sont parfois considérés non plus comme des personnes en grande précarité, mais comme des menaces. Après avoir constaté que le lent arrive moins loin, on en vient à penser que c’est sa faute si le groupe n’arrive nulle part. Expulsions répétées (du travail, du logement, des institutions d’aide), démantèlement des lieux de vie, retour à la rue après les plans Hiver pour personnes sans abri, contrôles policiers… Toutes ces stratégies visant à « remettre de l’ordre dans le désordre » des groupes précaires génèrent un mal-être à l’opposé de la santé. Si la pauvreté est en soi un facteur d’inégalité de santé, la “stigmatisation des pauvres” a, elle aussi, des répercussions sur leurs conditions de vie et, ipso facto, sur leur santé. A force de chasser les pauvres, l’Etat et l’économie les soumettent à un régime qui nuit à leur santé. Plutôt qu’un Etat qui soigne, on aurait un Etat qui nuit.

Incompétence ou diabolisme

La 2ème raison de cet appel prolonge la 1ère : la Belgique est caractérisée par un droit à la santé quasiment universel. Avec des mécanismes de protection sociale tels le statut Omnio, l’Aide médicale urgente, la carté santé… quasiment personne ne devrait avoir de difficulté d’accès aux soins. Or, la Belgique est clairement pointée du doigt pour la différence entre le droit théorique et l’exercice de ce droit. En cause : la complexité administrative. Serait-ce à dire que l’Etat est incapable de rendre effectif des droits pourtant prévus par des lois ? Si on analyse cette inefficacité à la lumière du déferlement de questions parlementaires contre les dispositifs d’accès aux soins des indigents et de la multiplication des instructions administratives proposant une réinterprétation restrictive de la loi, on peut sérieusement se poser la question de savoir cette inefficacité n’est pas choisie. On peut légitimement se demander si l’objectif n’est pas de rationaliser l’accès à la santé des pauvres qui seraient tenus pour responsables de leur précarité. Quoi qu’il en soit, la résultante est vraie : les personnes précaires retardent voire renoncent aux soins de santé. Pire, dans certains cas, ils n’y ont même plus accès.

Enfin, en laissant s’installer la saturation de la médecine générale, en ne répondant pas à la pénurie de services de santé mentale, de maisons médicales et de plannings familiaux, en déclarant réalité le soi-disant « trou de la sécu », bref, en ne remettant pas suffisamment à flot les dispositifs d’accès sensés protéger les plus faibles, ces derniers en deviennent exclus, chassés par des publics dits plus faciles et dont le nombre est largement suffisant pour faire tourner le système. Les services qui étaient destinés aux groupes vulnérables sont de plus en plus captés par le tout venant. Les 15% de population au seuil de la pauvreté y ont de moins en moins accès.

Médecins du Monde doit donc tirer la sonnette d’alarme : la pression exercée sur les plus précaires détériore leur santé d’année en année. S’il est une urgence humanitaire aujourd’hui, c’est de réapprendre à nous indigner de la pauvreté plutôt que la stigmatiser.

Cette année, saluons-le, le G20 constate sous présidence française que « les pays en développement font face à des inégalités croissantes et à des risques sociaux graves [et que] seuls 20 % de la population mondiale bénéficient d’une couverture sociale globale ». Au même moment et en parallèle, nous voulons rappeler que, dans nos pays développés, une proportion comparable de la population n’a pas ou plus accès à la santé. A l’heure où le Fédéral est en rade, les Communautés et les Régions ont les compétences utiles pour prendre des mesures spécifiques.

Pierre Verbeeren
Directeur général de Médecins du Monde

Etre en bonne santé, c’est le pied !

Angie (ou Angela) a rejoint l’équipe du Plan Hiver fin janvier à raison d’une fois par semaine, chaque vendredi. Elle est pédicure médicale bénévole. Elle voulait aider des gens qui en avaient vraiment besoin. Aujourd’hui, elle revient sur cette expérience.

Vous êtes pédicure médicale, un tel métier est-il vraiment nécessaire dans le cadre du Plan Hiver ?

C’est la première année qu’on pratique la pédicure au Plan Hiver. Avant, on n’y avait pas pensé. On n’avait pas pensé que des petites choses, tel qu’un massage des pieds, étaient aussi importantes et pouvaient changer autant la vie des patients.

C’est vrai que le premier jour où je suis arrivé là, l’équipe était un peu sceptique en demandant mais qu’est-ce qu’elle va faire, qu’est-ce que ca va donner. Donc, directement j’ai préparé le matériel, j’ai mis le bassin et le premier jour déjà, j’ai eu trois patients. Le courant est très vite passé. Et maintenant, chaque vendredi, beaucoup de patients m’attendent. Ils veulent vraiment tout le temps venir près de moi. Je reste après mes heures et j’essaye de soigner entre trois et quatre patients sur une soirée. Avec l’aide des infirmières et des bénévoles, chacun a apporté un bassin. Et quand on voit qu’il y a trop de demande, en attendant que je termine de soigner mon patient, le suivant met déjà ses pieds dans l’eau.

Pouvez-vous nous expliquer comment se passe une consultation ?

Les patients du Plan Hiver sont toute la journée dans la rue, donc leurs pieds sont très sollicités et en très mauvais état. Il y a énormément de dermatophites, de cors aux pieds, d’onychomycoses, énormément de problèmes. Je commence d’abord par un bain, je reste avec le patient une heure. Je termine toujours par un massage. Et cette personne se sent vraiment « appuyée», elle sent qu’on s’occupe d’elle. Ce qui m’a vraiment touché, c’est que j’ai déjà eu des personnes, quand j’ai eu fini le massage, qui se sont mises à pleurer. Il y en a qui viennent juste pour se sentir écouter. Ils passent leur tête par la porte et viennent nous embrasser. Ils ont besoin de contact.
A la fin du soin, je donne une paire de chaussettes propres. Et ça, ça vaut de l’or ! Donc le fait de reprendre leurs anciennes chaussettes sales, ils voient qu’ils sont considérés en tant qu’être humain. Et ça c’est très important.

Sans suivi, ils ne guériront pas. Pour quiconque, même les sportifs, les dermatophites, les onychomycoses, c’est un traitement de longue haleine. Si on n’en prend pas soin, ça ne va pas partir. Dans la rue comme dans le privé, il faut faire le traitement et vraiment être suivi. Il faut se laver tous les jours, bien sécher. Ici, c’est impensable pour nos patients. En plus, ils marchent toute la journée.

Est-ce différent de soigner un patient de la rue qu’un de vos patients habituels ?

Moi je ne fais aucune distinction entre un client privé et un client de la rue. Pour moi, c’est un être humain avant tout. Au contraire donc j’aime bien prendre le temps avec eux parce qu’ils se confient. Il y en a même qui ratent leur repas, ils ne vont même pas manger pour venir à la consultation.
J’ai une anecdote à vous raconter. Un homme est venu faire ses pieds, il était saoul. C’était un vendredi, il pleuvait. Il était avec des tongs donc ses pieds étaient vraiment humides, blancs et je lui avais promis des chaussures. J’ai noté sa pointure. J’ai pensé : « il est saoul, il ne va jamais venir ». Et je vous assure, le vendredi d’après, il était là. Et je lui ai offert la paire de basket. Le dimanche je l’ai vu en rue, et il avait la paire de basket aux pieds. Il était vraiment heureux. Ca me touche énormément.

« Ce qu’elle fait, c’est quelque chose d’extraordinaire. » ajoute Flor, infirmière bénévole.

Légende de la photo: “Il a les pieds sur mes genoux comme un autre patient. Je ne fais vraiment aucune différence” explique Angie.

Etre infirmière au Plan Hiver.

Flor est péruvienne. Elle est infirmière et a exercé dans différents services hospitaliers. Au Pérou, elle faisait déjà du bénévolat dans les hôpitaux publics. Arrivée en Belgique, elle voulait continuer à aider les gens. Depuis le mois de janvier, deux fois par mois, elle travaille comme bénévole au Plan Hiver. Médecins du Monde lui a posé quelques questions:

Votre premier jour au Plan Hiver, comment ça s’est passé ?

Je voulais faire quelque chose. Vous savez, moi je suis étrangère aussi ! Beaucoup de malades parlaient espagnol. Dans leur dossier médical, c’était écrit problème de langue, de communication. Alors, quand j’ai commencé à parler avec eux, dans leur langue, ils étaient tellement contents.
Puis, vous savez le contact passe si vous traitez gentiment quelqu’un. Il faut établir un climat de confiance. D’abord, il faut se présenter : « Je suis péruvienne et vous, de quel pays venez-vous ?… ». C’est important de les mettre en confiance. Et eux, nous le rendent bien aussi. Il arrive qu’un patient s’énerve sur nous, alors les autres sont tout de suite là pour nous défendre. On est vraiment très bien accueillis.

Que faites-vous exactement ?

On fait les pansements, il y a beaucoup de blessures aussi. Il y des gens qui se blessent dans la rue, qui sont agressés, qui s’automutilent. Ici, on soigne des petites choses qui restent chroniques. Une plaie, c’est soigné un jour. Après, il repart dans la rue. Et sa plaie va continuer à s’ouvrir, à s’infecter.

Les patients sont souvent stressés. Il faut d’abord les écouter. On leur propose d’aller prendre leur douche, de se détendre et puis de revenir à la consultation. Ils reviennent complètement changé. Ils sont calmés. Ils ont besoin d’écoute, de parler surtout. Ils ont besoin d’être traité comme des êtres humains. Alors on leur parle avec des mots comme « Mon frère, mon ami » en lui tenant la main. On ne pensait pas que des petites choses pouvaient changer autant. Ils ont besoin de ça.

Outre la prise en charge purement médicale, avez-vous déjà eu des patients avec des problèmes plus psychologiques ?

Oui, un jour, un homme est arrivé. Il disait qu’il avait mal la gorge, mal à l’oreille. Chaque fois, il y avait quelque chose. Mais quand il continuait à parler, il racontait toute son histoire et il était totalement perdu.

Une autre fois, c’était un alcoolique. C’était un marocain et il parlait espagnol. Je lui ai demandé s’il buvait. Il m’a dit qu’il buvait pour pouvoir dormir. Je lui ai répondu qu’il ne devait plus boire car son foie était assez gonflé. Il devait absolument venir le lendemain quand le médecin serait présent pour l’envoyer à l’hôpital. C’était peut-être un problème hépatique ou une cirrhose. Je lui également expliqué ce qui allait se passer. Il m’a répondu que sans boire, il ne savait pas comment il pourrait faire pour dormir, que s’il ne buvait pas, il ne dormait pas. Quand je lui ai demandé depuis combien de temps il buvait, il m’a répondu d’un regard vers le ciel. Il buvait depuis très longtemps.

Le vendredi, c’est jour de marché au Caso?

© Crédit:Gérald Talpaert

Comme promis, je suis revenu. En fin de semaine, cette fois.
La salle d’attente est remplie, le couloir engorgé et le distributeur de thé assiégé !
Il y a un drink aujourd’hui ? Pas de réponse, le bénévole à l’accueil m’a l’air un peu stressé.
Je vais télécharger les photos de la semaine dernière chez Sophie et redescend pour un nouveau shooting.

Quel brouhaha ! Ca discute dans tous les coins, par groupe de 2 ou 3. Principalement des Africains, sub-sahariens, essentiellement Camerounais. Ajoutez trois Algériennes, deux Marocains, un Sierra-léonais, un …sky (Russe ?), une amatrice de salsa (brésilienne ?), et moi (qui ne dit rien).

D’ailleurs, cela ne servirait à rien de parler, personnes ne m’entendrait. L’excitation finit par retomber, un semblant de calme par revenir, et j’en profite pour me présenter et m’inviter dans un groupe de Camerounais.

Je ne connais pas leur pays, mais ils se font un plaisir de m’en parler. L’un est originaire du littoral, un autre est de « la forêt ». Deux régions stables, agréables. Pas comme le nord, avec les coupeurs de route (des bandes de brigands qui dépouillent les voyageurs en direction du lac Tchad, avant de se réfugier au Niger, ou au Tchad).

Après une heure de palabres, les premières demandes de photographies arrivent. D’abord par une série de questions sur le matériel, le pourquoi des photos, leur destination, …

Première demande : une photo à titre privé, pour une couverture de cd.
- Ok, mais tu devrais changer de place, parce qu’avec les dessins d’enfants sur le mur en arrière-plan, ce n’est pas génial.
- Je voudrais ma photo devant un mur noir.
- !!! (il ne confondrait pas Caso* et studio?)

Après avoir visité les autres pièces du bâtiment, le choix se restreint au jaune pâle du couloir, au bleu ciel de l’entrée, à l’orange carnavalesque d’un mur du premier et un local interdit pour cause d’insalubrité (oups, désolé Sophie, ça m’a échappé).

Je propose d’utiliser une porte dont la couleur brun-orangé est uniforme, et dégagée de toute affiche.

Finalement, ils seront quatre à défiler devant la porte, à prendre la pose, sous le regard amusé de l’assemblée. Ensuite, ce sera le tour des médecins (dans leur bureau, pas devant la porte), car, finalement, c’est aussi pour eux qu’on est là.
En plus, ce sont les seuls qui bossent, pendant qu’on s’amuse dans la salle d’attente.

Je ne voudrais pas avoir l’air de faire de la pub pour du bénévolat chez MDM, mais vous ratez quelque chose !

Ange revient de consultation.
- Pas mal ta casquette, tu l’as achetée à Marseille ? (une casquette militaire, avec « Marseille » brodé sur le côté).
- Oui, en allant en Corse, l’an dernier.
- C’est beau la Corse, mais c’est cher.
- Oui, j’ai bien aimé. J’y suis resté trois mois.
- Beaucoup d’Italiens là-bas ?
- Oui, des Italiens, des Allemands, il y a beaucoup d’étrangers en Corse.
(Rien qu’avec « Marseille » sur ta casquette, Ange, tu es déjà un étranger pour tout Corse qui se respecte).

Entre-temps, il est passé seize heures. Chacun note son adresse mail dans mon carnet, afin de recevoir ses photos la semaine prochaine. Avant cela, nous les passons en revue, et ils décident lesquelles garder ou effacer. Un quart d’entre-elles seront supprimées de suite, plus de la moitié pourront uniquement leur être envoyée avant d’être effacée également. Une dizaine seulement sera mise à disposition de MDM.
Dommage, mais c’était le deal de départ. Chacun décidait des prises de vue, et de leur usage.

Gérald, photographe pour MDM.

* centre d’accueil, de soins et d’orientation

49, rue des Champs

20h00, je me gare rue des Champs. Je suis pratiquement en face du centre d’accueil.
Ce dernier est ouvert de nuit seulement. De 20h30 à 8h00, comme indiqué sur la façade. Un horaire, un numéro de GSM, inscrit au feutre noir, comme seul lien, comme seul espoir en attendant la nuit.

Une vingtaine de personnes attendent près de la porte. Elles forment une file silencieuse, disciplinée, presque irréelle dans le noir et le froid.

D’ici quelques minutes d’autres encore attendront sur le trottoir, dans la rue. Dans la rue, ils y sont déjà. Toute la journée dans la rue, une éternité. En fait, le quotidien, juste le quotidien. Depuis combien de temps, combien d’années pour certains ?

- Vous êtes de Médecins du Monde ? Je me retourne. Près de l’entrée, un des gardiens m’apostrophe.
- J’ai rendez-vous avec Paula, de chez Médecins du Monde.
- Vous pouvez entrer, elle vous attend. Au troisième étage.
- Merci.

Je passe devant tout le monde, un peu gêné. Me voilà au chaud. Pas seulement à l’intérieur. Au chaud. Deux mots qui prennent un sens démesuré ce soir.

Après de courtes présentations, nous préparons la séance de prises de vue. Nous prendrons des photos lors de consultation, et dans les couloirs.

Dès la salle d’attente, un constat s’impose. Sortis de la rue, à l’intérieur, les sans-abri ne semblent plus les mêmes. Les différences se marquent moins avec les passants pressés. Plus rien ne les distinguent des autres gens. Plusieurs d’entre eux travaillent, mais à temps partiel. Impossible de payer un loyer avec si peu de revenu. Et rares sont les propriétaires qui acceptent de louer sans une fiche de paie conséquente. Alors, eux aussi, ils se retrouvent ici l’hiver.

A peine entrés, ils installent leur lit, retrouvent leurs voisins de chambre, échangent quelques mots.
Direction le réfectoire ensuite, ou la salle de bain. Je traîne avec eux dans les étages. Nous discutons un peu. On finit par rigoler. L’ambiance est bonne.

Cela peut paraître surprenant mais il en était de même à La Bourse, ou à la Gare du Nord.
Comment font-ils pour garder le moral ?

Pas question cependant de comparer le centre d’accueil du Samu Social avec la Gare du Nord. L’aménagement ici est rigoureux, ordonné. L’encadrement se fait dès l’accueil, et à tous les étages. Contrôle de l’identité (réservation obligatoire avant 18h00), distribution de draps, tenue d’un réfectoire et permanence médicale jusque 22h30.

22h approche et 8 personnes attendent leur tour. D’autres arrivent encore pour une consultation. Malgré deux médecins et un infirmier, ce soir encore, il faudra faire des choix.
Certains peuvent attendre. Ils reviendront demain. Un autre est redirigé vers un dentiste, ce sera pour demain aussi, en journée.

Entre-nous, un nouveau rendez-vous est fixé. Je reviendrai la semaine prochaine.
J’en parle à Kim, le coordinateur local.

Il est d’accord. A vendredi.

Gérald. Photographe pour MdM.

© Crédit: Gérald Talpaert

Bruxelles, quartier de la Bourse. Fin novembre 2010.

Les décorations de Noël font leur apparition. Les premiers vins chauds sont proposés à la vente. Je n’arrête pas de tourner en rond, de continuer à marcher. J’ai trouvé ce que je cherchais. Mais je n’ose pas m’arrêter. Pas facile d’aller à la rencontre de sans-abris. 

Un coup de vent fait rouler un gobelet en carton. Je m’accroupis et le remet à sa place, devant Kader, assis sur le trottoir. 

Il me remercie, me tend la main. Je leste le gobelet de trente cents, et m’assied à ses côtés, dos au mur. 

Le hasard a décidé pour moi. Je resterai 3 heures à parler avec Kader, à faire la manche aussi. 

Les gens passent, le regard figé devant eux. Au moins, ils ne me voient pas. Je n’ai pas envie qu’ils me voient. 

Je reviens le lendemain. Kader n’est plus là. Il pleut, il a dû s’abriter. 

Le jeudi, je rencontre Jan, il est polonais. Il y a tout un groupe de Polonais. 

Samedi, je suis assis avec eux. Nous discutons longuement. Le lundi aussi. 

Jan a travaillé pour MSF dans le passé. Il parle de sa dernière mission, pendant la guerre civile au Surinam. Christophe était photographe, avant, dans son pays. J’ai deux « bons » gratuits pour des pizzas. Nous mangeons à même le trottoir. Une bouteille de vodka circule. 

Il fait de plus en plus froid. La neige tient au sol. Certains se réfugient dans le métro pour dormir. Moi, je rentre chez moi. Tout simplement. 

Christophe avait disparu. Je le retrouve par hasard à la Gare du Nord. Ils sont nombreux. Trente, quarante peut-être, avec les demandeurs d’asiles. Ici, il y a des lits de camps, et 2 canons à chaleur. Je reviens plusieurs soirs par semaine. 

Je rencontre 2 Irakiens. Ils ont fuit leur pays. Ils ont 22 et 23 ans. 

Je sympathise aussi avec Karwan, Shao et Hardy. Karwan parle un peu anglais, Hardy seulement le farsi. Ils viennent d’Afghanistan. Le lendemain, ils logeront dans un centre d’accueil. 

Le lendemain, c’est mon anniversaire. J’ai préparé du vin chaud. L’après-midi, je suis de nouveau à la Bourse. Jan dors, à même le sol. Pas question de le déranger. Il rate le vin chaud. 

Cela m’attriste un peu. Cela fait plusieurs fois qu’il dort quand je passe. Cela m’inquiète aussi. 

A la Gare du Nord, la valse des réfugiés s’est ralentie. Le calme est revenu. 

Il est temps pour moi de partir également. J’ai trop sympathisé, je suis devenu trop proche. 

J’annonce mon départ à Christophe et à Darius. 

Une poignée de main, un sourire, quelques mots. A plus tard. 

J’étais venu pour une après-midi, je suis resté 25 jours. 

Lundi, j’ai rendez-vous chez Médecins du Monde. 

Je vais leur proposer mes services de photographe.

Gérald

Crédits : Gérald Talpaert

Sortie de ma tour d’ivoire…

En tant que coordinateur de projets, ce n’est pas tout de passer ses journées derrière son ordinateur ou dans des réunions, il faut parfois sortir de sa tour d’ivoire pour à nouveau percevoir ce que fait Médecins du Monde sur le terrain. Participer dans l’accueil des patients dans un projet, c’est déjà pas mal. Mais en tant qu’infirmier, mettre la main à la pâte lors du plan hiver me procure une satisfaction bien plus grande.

Avec le temps, je trouve que c’est de plus en plus facile de parler à des publics variés: grands ou petits, médecins, intellectuels ou adolescents rebelles, cela n’a pas d’importance. Répondre à la critique d’un journaliste? Pas de problème. Réfléchir à la stratégie d’un projet avec une équipe ou un coordinateur ? La discussion est ouverte. Mais face au sans-abri assis face à moi, j’ai parfois du mal à trouver mes mots… J’ai le sentiment que l’écoute ne suffit pas.

Bart a à peine 18 ans. Il a une toux persistante et un peu de fièvre. Il me raconte qu’il vient de vivre quelques jours en rue. « Mis à la porte par sa mère lors d’une querelle d’ivrognes », admet-il. Dans son récit un peu confus, je comprends qu’il a un léger retard mental et qu’il a arrêté de prendre ses médicaments antipsychotiques. Il ne connaît pas de personne de confiance ou de famille chez qui il pourrait se rendre, « mais il est sûr qu’il s’en sortira tout seul ». Bien qu’il n’ait pas encore eu de contact avec le CPAS, il espère qu’on pourra vite l’aider à trouver un logement adapté. Je lui donne du sirop contre la toux et des comprimés pour atténuer sa fièvre. Je lui explique aussi comment voir un médecin si son état ne s’améliore pas dans les jours à venir. Lors du briefing du soir il s’avère que, Matthieu, travailleur social au Samu Social, a également détecté que Bart est une personne vulnérable ayant besoin d’un accompagnement particulier. Ensemble, nous planifions son suivi.

Basam parle mal l’anglais. Il sort immédiatement une pile de papiers avec tout au-dessus son ‘annexe 26′. Ce document atteste qu’il a introduit, à peine deux jours plus tôt, une demande d’asile auprès de l’Office des Etrangers. Il a 34 ans, comme moi. Kurde d’Irak. Comme beaucoup, il n’a pas obtenu de désignation de place d’accueil, Fedasil n’a pas de place pour lui. Il a mal au genou depuis des années et me demande si une opération est possible. Je lui explique qu’il doit tout d’abord retourner régulièrement au Dispatching de Fedasil, la première étape étant de trouver une place d’accueil. Là-dessus, il m’explique qu’il a mal partout, surtout au niveau des épaules, du cou et de la tête. Il ne parvient pas à dormir depuis une semaine et pense qu’il sera trop nerveux pour passer sa première nuit ici. Je pense à notre psychologue du CASO, qui souligne souvent les symptômes subtils du stress post-traumatique, mais le contexte de la consultation n’est pas idéal pour approfondir cette piste avec Basam. Je lui donne un somnifère inoffensif à base d’extraits de plantes et insiste pour qu’il se rende au CASO où il pourra avoir une discussion dans un contexte plus calme et à l’aide d’un interprète. Basam est d’accord, mais je me demande s’il va vraiment faire la démarche…

Les centaines de patients rencontrés lors du plan d’hiver ont chacun leur histoire, qu’ils racontent par fragments. Et à chaque fois les réponses aux questions qui les préoccupent sont loin d’être claires. Après chaque consultation, mon respect augmente pour tous ces bénévoles qui réussissent à surmonter leur sentiment d’impuissance et à mener à bien les consultations avec les gens de la rue. Ce qui me frappe le plus, c’est la complexité des problèmes et les conditions de vie des personnes qui atterrissent au Samu Social. Et les problèmes complexes ne peuvent se réduire à des solutions simples, même si un journaliste ou le grand public le demandent. Oui, cela me semble être une bonne conclusion pour retourner à ma tour d’ivoire au deuxième étage de la rue d’Artois à Bruxelles…

Frank Vanbiervliet

Coordinateur des projets belges

Une soirée au Plan Hiver de Médecins du Monde.

Jeudi 16 décembre à 20h, je me suis rendu rue des Champs, près de la Chasse, pour donner un coup de main en tant qu’accueillant au Plan Hiver de Médecins du Monde, ou PH pour les intimes. Qu’est-ce que le PH ? Pour être bref, il s’agit d’une permanence mise en place par Médecins du Monde dans les locaux du Samu Social, au 3ème étage : des infirmières et des accueillants, tous bénévoles, sont là chaque soir de 20h30 à 22h30 pour offrir des consultations paramédicales aux sans-abri qui le désirent. Et ils sont nombreux, comme vous pouvez vous en douter. Surtout avec la rudesse de l’hiver, qui n’a peut-être pas encore commencé sur le calendrier mais qui dans les faits est bel et bien là.

Les locaux, qui peuvent accueillir pour la nuit plus de 300 sans-abri, sont en très bon état. Les portes ouvrent à 20h30, ceux qui le désirent peuvent aller se restaurer dans le réfectoire du 1er étage. Olivier, stagiaire aux ressources humaines, m’accompagne ce soir-là en tant qu’accueillant. La première demi-heure est plutôt calme, les gens ne se bousculent pas au portillon. La plupart sont en effet allé directement manger, et par la même occasion se réchauffer : il faut dire que les conditions climatiques sont plutôt dures depuis quelques temps à Bruxelles, les températures négatives se succèdent, et comme chaque hiver, certains n’ont pas survécu à cette première vague de froid. Nous l’avons tous entendu aux informations, cela ne semble plus choquer personne, c’est devenu presque banal. Il n’y a pas de fatalisme dans mes propos, juste un constat, terrible certes, mais réel.

Pour éviter cet écueil, des infirmières (ou infirmiers) se mobilisent chaque soir de l’hiver pour leur venir en aide. Ce soir-là, c’est Marie et Colette qui sont venues pour apporter leur expertise, leur gentillesse et leur bonne humeur. Car les consultations qui ont lieu permettent en premier lieu de tisser un lien social avec des personnes qui ont été rejetées et qui n’ont quasiment plus d’attaches véritables. Les infirmières présentes ce soir-là prodiguent des soins le cas échéant : pour l’un des patients, dont la blessure au pied est assez sérieuse, il faut soigner la plaie et refaire le bandage. Pour un autre, il faut désinfecter les blessures au visage, stigmates d’une rixe ayant eu lieu dans les jours précédents. Des soins, donc, mais aussi de l’écoute : certains sont là pour parler, vider leur sac, être écoutés. Des choses simples, qui peuvent nous paraître banales, mais qui ne le sont pas lorsqu’on vit dans la rue. Les infirmières jouent donc un rôle primordial ici, et il faut leur tirer un grand coup de chapeau.

A 21h30, les choses s’accélèrent : alors que c’était plutôt calme jusqu’alors, une visite impromptue vient perturber ce calme relatif : il s’agit de la ministre des Affaires Sociales et de la Santé Publique en personne, Laurette Onkelinx. Elle est accompagnée de plusieurs personnes, du Samu Social, de l’hôpital Saint-Pierre, etc… Il s’agit d’une visite de courtoisie, on nous demande comment cela se passe, et on nous demande également de lister toute une série de choses qui pourraient nous manquer : mobilier (tables, chaises ou armoires) et médicaments. C’est le CHU Saint Pierre qui se chargera de nous donner ce qui pourrait éventuellement nous manquer.

Il est 21h45 et déjà douze personnes sont sur la liste d’attente : c’est le moment le plus délicat. Il faut en effet dire aux gens qui arrivent qu’on ne pourra plus les accueillir ce soir, qu’il faut qu’ils reviennent demain, mais plus tôt, à 20h30 précises, car le couloir est quasiment vide entre 20h30 et 21h. Certains nous disent : « Bien sûr, je reviens demain soir, et ma maladie, elle revient demain aussi ? J’en fais quoi pendant la nuit ? J’en fais quoi pendant la journée de demain ? ». Il n’y a aucune agressivité, tout se passe bien, mais une certaine rancœur de ne pas pouvoir les accueillir ce soir-là. Sur la fin, juste après 22h30, deux ou trois personnes supplémentaires bénéficieront d’une consultation… ceux-ci ont persévéré, sont revenus plusieurs fois, ont insisté.

Au final, après le débriefing, après avoir rempli et classé toutes les fiches, nous rejoignons Laurent, du Samu Social, pour lui parler des deux ou trois cas les plus graves, qui nécessiteraient l’intervention d’un médecin spécialiste. Il va tout faire pour que cela se fasse, mais la plupart des structures qui peuvent accueillir et soigner les sans-abri sont débordées et ne peuvent gérer toutes les demandes. Il faut donc s’armer de patience, mais la question du temps pour un sans-abri est terriblement compliquée à gérer : le plus important, c’est l’instant présent, pas le lendemain. Malgré tout, le lendemain, de nouvelles infirmières, de nouveaux accueillants, seront là pour tenir la permanence de Médecins du Monde et aider ceux qui en ont besoin. Et pour avoir vu leur travail, croyez bien que ces bénévoles sont admirables. Merci à eux !

Pierre-Henri

Bénévole MdM.

Hommage à Christophe.

Il y a deux jours, j’ai appris le décès d’un de nos patients du CASO.
Je me sens envahie d’un profond sentiment de honte, d’amertume et de tristesse.

Je suis honteuse que notre système tolère qu’une personne en chaise roulante vive dans la rue et que cette situation ne soit pas unique.

Je suis amère de constater que pendant plus de deux ans, nous avons du nous battre pour lui obtenir un accès aux soins adapté à sa situation. Certes, il était instable et difficile à suivre pour certaines institutions mais son parcours chaotique et sa personnalité ne justifiaient en rien le rejet que ce patient a subi de la part d’un système de soins trop souvent inadapté et peu créatif pour un public dans une telle précarité.  

Je suis triste car je m’y étais attachée et que nous avions pu construire avec lui et mes collègues, malgré un parcours semé d’embuches, une relation de confiance et des évolutions positives en respectant son rythme.

Ce monsieur était inexpulsable de part sa nationalité, il n’avait jamais pu obtenir l’asile faute de pouvoir la prouver (impossible d’ailleurs vu le pays d’où il provenait) ni une régularisation de son séjour faute d’adresse. Il s’était retrouvé il y a un an en chaise roulante suite à une chute pour échapper à l’incendie de son squat.

Douloureuse réalité et injustice sociale…

Alors que nous inaugurions l’exposition “Exil ,Exit?” à la gare du midi, j’ai eu une pensée émue pour lui qui vivait à quelques mètres à peine de nous…
Je tiens ici à lui rendre hommage ainsi qu’à toutes ces personnes qui fuient et espèrent un avenir meilleur, pour toutes celles qui se voient dans l’obligation de vivre en rue dans une précarité intolérable…
J’espère sincèrement que cette exposition permettra au public d’avoir un regard plus humain sur les situations de vie que nous rencontrons au quotidien et de nous rejoindre dans nos actions ainsi que celles de nos partenaires du réseau associatif.

Sophie D.

Assistante sociale

20 ans, belge, sans-abri et sidéen

Témoignage d’Alice Budler, infirmière bénévole pour Médecins du Monde.

« Le cas qui m’a le plus marqué depuis que je suis bénévole pour Médecins du Monde, est celui d’un jeune sans-abri de 20 ans qui se rendait au centre pour le deuxième jour consécutif. Lorsqu’il est arrivé, une de mes collègues m’a mise en garde parce qu’il avait été agressif la veille alors que j’étais absente. J’ai quand même décidé de le faire entrer. Je lui ai demandé les raisons de ses visites et de son agressivité. Il m’a alors raconté que l’hôpital lui avait annoncé, le jour précédent, qu’il était séropositif ! Il était effondré et, pour cette raison, il avait été violent. Je l’ai rassuré en lui disant que nous ferions notre possible pour l’aider. Il avait besoin de parler, de se confier. Je me suis occupée de lui, il avait les pieds ensanglantés. Je lui ai fait un bain de pieds tout en discutant. Le fait d’avoir été soigné et d’avoir pu parler lui a fait beaucoup de bien. »

« En effet, le manque de contact est frappant. Les sans abri ont cruellement besoin d’être écoutés. Après avoir discuté avec eux pendant quelques minutes, il leur arrive même d’oublier pourquoi ils sont venus. » 2202_0096-blog.jpg

© Viviane Joakim