On ne revient jamais indemne d’une visite médicale en centre fermé
posté le 26 mars 2013 |
catégorie sans papiers
Voici le témoignage de Michel Roland, médecin généraliste et administrateur de Médecins du Monde, lors de la matinée de travail du 22 mars 2013 au Parlement Fédéral sur la régularisation du séjour des personnes gravement malades, à l’initiative du CIRE
Mon intervention sera centrée sur mon vécu personnel par rapport à la problématique des personnes vivant dans les centres fermés, problématique déployée de manière à la fois générale et particulière, comme enseignant de médecine sociale, et comme médecin clinicien rendant fréquemment visite à ces personnes.
Il n’est plus besoin de préciser aujourd’hui l’importance des déterminants non médicaux de la santé, et ceux-ci sont évidemment légion dans ces circonstances pour accroître la vulnérabilité des demandeurs d’asile et des immigrants illégaux séjournant dans les centres fermés. Cette vulnérabilité augmentée se manifeste autant sur le plan psychique et mental que sur le plan physique proprement dit.
D’un point de vue psychologique, le sans-papier doit brutalement faire face à un enfermement qui arrête brutalement sa trajectoire et ses projets de vie. Il se sentait mal dans son pays d’origine, il a découvert la réalité du présumé pays d’accueil ; il renonçait progressivement à un chemin tout tracé vers une sortie de la précarité, le voilà qui se retrouve enfermé, dans une position de coupable a priori. Il ne s’agit pas de prison, mais la différence visible est ténue : de lourdes portes, un système perfectionné de sécurité, de hauts murs ou de hautes grilles sur une double enceinte, et des gardiens qui le surveillent.
Puis il y a aussi les isolements disciplinaires, qui seraient même en augmentation. Les transports vers les tribunaux se font en fourgon cellulaire, souvent avec des menottes. L’angoisse dans son vrai sens du terme, l’anticipation d’un lendemain mauvais, est partout et est palpable. Ceux qui ont engagé un processus de demande de protection subsidiaire sont terrorisés à l’idée de devoir retourner dans leur pays d’origine avec des risques d’atteintes graves telles que peine de mort ou exécution, torture ou traitements inhumains. La vie collective est obligatoire, les lieux d’isolement ou d’intimité possibles sont rares. Le recours aux anxiolytiques est quasi systématique, les antidépresseurs sont les rustines des dépressions, les nuits sont difficiles, le sommeil n’est pas bon. C’est dans ce contexte que certains sans-papiers en viennent à décompenser une maladie mentale préexistante ou latente, des états névrotiques les plus classiques aux manifestations psychotiques les plus florides avec hallucinations, délires, ou dépersonnalisation, ou en viennent à réaliser des actes extrêmes, voire inconsidérés et dangereux pour eux-mêmes comme les grèves de la faim, les automutilations ou les tentatives de suicide.
Les enfants vivant dans ce contexte sont particulièrement vulnérables. Leur subjectivité en construction est durablement, voire définitivement touchée par les conditions de vie en situation de non-droit. Tout le travail de l’enfant (grandir, se construire, apprendre) pour devenir un adulte citoyen et responsable est souvent gravement entravé. L’angoisse, la peur sont aussi au centre des expressions chez ces enfants qui malgré les tentatives d’adaptation, payent un prix très fort quant à leur devenir. Ils sont en grande majorité anxieux et psychiquement ne vont pas bien malgré une apparente vitalité. Ceci est aussi vrai pour les tout petits qui manifestent déjà des troubles psychiques importants dans la sphère alimentaire, du sommeil ou de la relation précoce, et qui nécessiteraient dès ce moment une prise en charge psychologique pour éviter la survenue de troubles psychiatriques plus graves. Des aides psychologiques potentielles existent pour toutes ces personnes, mais le manque de confiance dans la structure fait qu’elles sont bien peu, trop peu demandées malgré la bonne volonté de la plupart des soignants.
Sur le plan médical plus organique, la situation est transposable puisque les médecins suscitent a priori la méfiance dans la mesure où ils sont employés par l’administration du pays d’accueil. Se sachant structurellement en position de faiblesse dans le cadre d’une relation intrinsèquement non thérapeutique, ces médecins la compensent par un professionnalisme extrême et une très grande conscience, parfois jusqu’à la minutie pour éviter toute erreur, malgré l’absence du lien classique médecin-patient. Leur situation est inconfortable, celle des patients intenable, les malentendus sont inévitables, les prises en charge souvent erratiques. Le manque de confiance est entretenu par le non-accès au dossier, le peu d’explications sur les diagnostics et les traitements (parfois pour cause linguistique), la sensation du personnel médical d’être instrumentalisé.
Ces constatations peuvent se faire à l’occasion de chacune des visites dans les centres fermés, où, parfois, une petite explication ou simplement l’explicitation des procédures suivies suffit à débloquer une situation dans l’impasse. Mais parfois c’est la personne elle-même qui ne communique pas des éléments pourtant fondamentaux, comme les violences sexuelles ou les tortures. Il semble que là, c’est soit la crainte de ne pas être cru, soit une certaine volonté de ne pas divulguer une intimité déjà mise à mal qui explique ces rétentions d’épisodes qui pourraient parfois peser positivement dans une décision de reconnaissance et de droit à la non-expulsion. La brutalité de certaines expulsions est évidente, amenant à la rédaction par les médecins visiteurs de documents attestant la réalité des lésions déclarées, ce qui, d’ailleurs, s’est parfois soldé par la libération rapide de la personne violentée. Ces expulsions sont souvent annoncées au dernier moment et sont l’objet de toutes les supputations et de la matérialisation de toutes les angoisses.
Et puis les centres fermés, au-delà de toute la misère humaine rassemblée, concentrent aussi les maladies sexuellement transmissibles, dont en premier le SIDA, les maladies du stress (les ulcères digestifs), certaines maladies infectieuses de proximité (comme la tuberculose).
Paradoxalement, on en arrive devant certaines situations humainement insupportables à être content de mettre une maladie grave en évidence, car elle sera déterminante pour une libération du centre fermé.
On ne revient jamais indemne d’une visite dans un centre fermé. Derrière chaque migrant que l’on rencontre, avec qui l’on parle, que l’on est amené à examiner se trouve un être humain en souffrance profonde, souffrance toujours mentale avec une dimension existentielle massive, souffrance souvent physique avec des maladies importées dans le chemin vers la Belgique, ou acquise dans notre pays d’accueil en relation avec les conditions de vie qui lui sont imposées. Et on ne peut qu’être convaincu que ces centres sont en radicale opposition avec les droits élémentaires de la personne, avec le respect de la dignité qui habite tous les êtres humains, et la santé fait partie de ces droits et de cette dignité-là.
Dr Michel Roland






