Une mission d’un an qui répond aux besoins des enfants vulnérables

Angelina Jane Lê, coordinatrice du projet des enfants vulnérables de Médecins du Monde au Mali, est de retour en Belgique après une mission d’un an. Elle répond à nos questions sur l’action de Médecins du Monde à Bamako visant à renforcer les capacités d’associations maliennes qui accueillent les enfants des rues. L’objectif : répondre de manière efficace et adéquate aux besoins de ces enfants vulnérables, sur le plan médical, psychologique et social.

Au niveau de l’appui médical, quelles sont les priorités de Médecins du Monde ?

Médecins du Monde met l’accent sur la responsabilité médicale des infirmiers qui travaillent dans les structures d’accueil des enfants des rues. Nous veillons à ce qu’ils identifient correctement les cas à référer et prennent la décision à temps. Nous voulons également être proche des structures sanitaires publiques afin qu’elles facilitent la prise en charge de ces enfants.

Comment se passe la prise en charge psychologique des enfants vulnérables ?

Avant l’intervention de Médecins du Monde, les associations partenaires maliennes n’assuraient pas la prise en charge psychologique des enfants et ne dissociaient pas du tout un problème médical d’un problème de santé mentale. Chez un enfant, l’agressivité ou encore le repli sur soi était uniquement mis sur le compte de la mauvaise volonté, voire la mauvaise humeur de l’enfant. Sans chercher à comprendre.

La formation du personnel éducatif et le coaching par Médecins du Monde permettent aux éducateurs de mieux comprendre par quels stades de développement l’enfant passe, quels sont ses besoins ou encore ce qu’il y a lieu de faire pour répondre à son état de souffrance psychologique.

Pourriez-vous nous donner un exemple de méthode utilisée pour répondre à la souffrance psychologique des enfants ?

Une méthode très efficace est le Kotéba thérapeutique. A l’origine dans les villages au Mali, c’est un moyen pour les participants d’exprimer leur frustration ou leur détresse à travers des ateliers d’expression théâtrale et artistique. Cela permettait à chacun d’exprimer ce qu’il avait sur le cœur. C’est devenu une méthode thérapeutique reconnue sur le plan international.

Médecins du Monde a intégré cet outil dans la prise en charge psychologique chez les associations partenaires. Il permet d’identifier les enfants en souffrance au travers de ce qu’ils expriment, de leur langage du corps. Cela permet aussi aux enfants de s’exprimer. Il y avait des enfants qui étaient complètement repliés sur eux-mêmes, certains avec des handicaps physiques et au bout de quelques séances, ils ont pu s’exprimer et sont devenus très actifs. Ça a vraiment changé leur comportement.

Médecins du Monde agit également au niveau social. Pourquoi est-ce important ?

Médecins du Monde travaille avec des centres d’hébergement transitoires. Qui dit transitoire dit une phase momentanée dans la vie de l’enfant. Le social est la cause et la solution du problème. Les enfants sont en effet en rupture familiale, que ce soient ceux qui se retrouvent en situation de rue, les enfants talibés (c’est-à-dire qu’il est confié par ses parents à un maître coranique) ou encore les enfants en conflit avec la loi. A travers les cas que Médecins du Monde gère, nous nous rendons compte que souvent la cause du problème de l’enfant, la cause de sa rupture familiale vient vraiment de sa famille. Notre objectif est donc de restaurer ce lien avec la famille, à travers la médiation. Car la place de l’enfant se situe au sein de sa famille, de sa communauté.

Rendez-vous à Anvers.

Je suis déjà venu à Anvers précédemment. Trois fois. Toujours au Zoo, et il y a longtemps. Autant dire que je ne connais pas la ville, ni ses habitants. En route donc pour l’inconnu. J’ai toutefois un point de contact, le COZO*, situé au 56 de la Van Maerlantstraat.

Arrivé sur le trottoir avant l’ouverture du centre, je fais connaissance avec nombre de patients.
Il y a quelques Belges, mais aussi des Tibétains, des Gambiens, des Anglais, des Sud-Américains, et d’autres encore. Cette population hétéroclite me rassure. J’ai des difficultés à communiquer, mais eux aussi. Mélangeant « un peu de tout » (anglais, flamand et français), on sympathise très vite, et à l’arrivée de la responsable, nous avons déjà réalisé quelques photos, à même la rue.

La salle d’attente est vaste mais devra refuser du monde. Nombreux sont ceux qui devront revenir demain, ou même lundi.

J’y côtoie Mamadou, un Sénégalais, heureux de rencontrer un francophone (Mamadou parle aussi le wolof, l’anglais, et est inscrit à un taalgroep. Son néerlandais, meilleur que le mien, est encore hésitant).

La conversation s’engage sur la Casamance, sa région d’origine qu’il a quittée l’an dernier, sur le climat sénégalais, l’ancien empire Mandingue, les nomades Peuls, les Bambaras qui ont contribués à la construction de voie ferrée vers le Mali, etc., etc., …

Je vais finalement lui demander pourquoi il a quitté son pays. C’est une question que je ne pose jamais, j’ai l’impression que cela revient à leur reprocher d’être venu « chez nous », ou d’être perçu comme tel.

Mais hier, sur internet, j’étais en contact avec un ami que je n’ai plus vu depuis 2007. Je lui conseillais de s’éloigner un peu de chez lui, le temps que cela s’arrange. Je ne parlais pas d’émigrer, juste de prendre des vacances, un peu plus loin.
Shiniki n’a pas voulu, il restera à Tokyo. Il ne veut pas abandonner ses amis, ses proches. Il verra plus tard, si la situation devient vraiment grave.

J’ai rencontré Shiniki au Mozambique, il venait de traverser la moitié du monde avec son sac à dos, et devait encore remonter les deux Amériques avant de rentrer au Japon. Il n’a donc pas peur de voyager vers l’inconnu. Mais après deux ans, il revenait au pays. Qu’il ne quittera que si cela devient vraiment grave.

C’est en repensant à tout cela que j’interrogeais Mamadou. Quelles motivations, quelles situations pouvaient être graves au point qu’un homme quitte définitivement son village et sa famille, abandonne ses proches et ses racines, probablement à tout jamais ?

Gérald, photographe pour MdM

* COZO : Centrum voor Onthaal, Zorg en Oriëntatie

DROIT DE FUITE

Du poste frontière de Saloum

Le poste frontière qui permet l’accès en Egypte des ressortissants étrangers fuyant les violences en Libye est situé à 4 kilomètres de la petite ville portuaire de Saloum, à l’extrême ouest des côtes méditerranéennes de l’Egypte. Ici, ce sont plus de 100.000 personnes qui ont déjà transité pour rejoindre leurs pays d’origine et fuir les violences en Libye. Loin de l’attention des média plus présents en Tunisie.

Plus de 30 nationalités au total, mais une majorité d’Egyptiens. Essentiellement des hommes, même si des familles arrivent désormais. Tous vivaient et travaillaient en Libye. Des travailleurs spécialisés, mais surtout une main d’œuvre bon marché, corvéable et silencieuse, souvent très pauvre, originaire des pays d’Asie mais aussi des pays d’Afrique Sub-saharienne.

La majorité de ces ressortissants étrangers a pu bénéficier sans trop de délais du soutien de leurs ambassades pour être rapatriée chez elle. Plus de 200.000 ont été évacués ces dernières semaines sur l’ensemble de la région.

En Egypte, ce sont prêt de 2.000 personnes qui continuent d’affluer chaque jour. Fin février, ils étaient 6.000. “Cela dépend des jours” nous dit-on.

Dans la zone d’attente entre les frontières libyenne et égyptienne, sur une colline désertique, plus de 5.000 personnes étaient encore présentes le 8 mars dernier. Vivant à même le sol, en plein air dans leur majorité, dans des conditions d’hygiène précaires, ils se protégeaient du froid, de la pluie et du vent, en constituant des protections avec leurs maigres bagages, des couvertures et des tapis de sol. Ils ont le soutien des Nations Unies, des autorités égyptiennes et d’ONG pour la nourriture, les soins, même si la situation reste un peu chaotique, entre arrivées et départs, difficultés de communication étant donné le nombre de nationalités présentes. Nombre de rescapés sont en état de choc, dépassés par ce qui s’est passé, et sans trop savoir ce que sera leur vie demain, “une fois rentré au pays”.

Nombreux sont ceux qui ont tout perdu, ont été dépouillés de tous leurs biens et titres de voyage dans leur fuite à travers la Libye, que ce soit dans les zones contrôlées par les hommes du régime ou celles de l’Est, dite “libérées”.

Les récits des nouveaux arrivés sont alarmants. En particulier ceux des ces jeunes travailleurs africains, qui avant de se risquer à se mettre en route, se sont cachés pour éviter les violences. Ils font état parfois de descentes systématiques dans les maisons, leurs logements, d’hommes armés ou munis de bâtons, pour les pousser à fuir, pour les voler. “Ils nous accusent d’être des mercenaires du régime” me disait un jeune homme camerounais dont la compagne a été violée sous ses yeux. “Ils ne nous considèrent pas comme des êtres humains” disait un autre. Certains témoignent que des membres de leur communauté ont été tués parce qu’ils n’avaient pas d’argent ou tentaient de se défendre. Sans que l’on puisse le confirmer à ce stade.

On sait enfin que de nombreux étrangers, originaires du Tchad, mais aussi du Mali, ou de Syrie, doivent arrivés “dans les prochains jours”. Plusieurs dizaines de milliers de personnes.
Leur demande d’être écoutés est forte. A ce stade, les opérations de rapatriement ont mis de coté leurs revendications de témoigner de ce qu’ils ont vécu “là bas”.

Droit de fuite et calendrier électoral

Dans ce contexte, les déclarations des dirigeants français et d’autres pays européens faisant un lien entre les révolutions arabes et une possible vague d’immigration clandestine submergeant l’Europe sont particulièrement choquantes et scandaleuses.

Tout d’abord, elles ne correspondent simplement pas à la réalité observée.

Aujourd’hui, ceux qui fuient la Libye sont des ressortissants étrangers, travailleurs souvent très pauvres, qui cherchent juste à fuir la guerre, et les violences ou discriminations dont ils y font l’objet. Ils ne cherchent qu’à rentrer chez eux, alors qu’ils ont quasiment tout perdu.

Deuxièmement, les déclarations de nos gouvernements nient une autre réalité plus terrible. En situation de conflit, le droit de fuite existe et est reconnu par le droit international, afin de chercher refuge hors des frontières d’un pays livré à la violence. Ceci est d’autant plus important que se confirment les violences contre les civils dans de nombreuses villes de Libye, soumises aux bombardements aveugles, sans qu’il soit possible de leur venir en aide directement. Le travail des organismes de secours est entravé et leur mission médicale n’est pas respectée.

A ce stade, le nombre de libyens ayant quitté leur pays est faible. Tout juste quelques milliers dont l’accueil a été facilité en Egypte en particulier. Mais si les violences se poursuivent et faute de pouvoir leur venir en aide chez eux, peut-être observera-t-on plus de personnes tentées de chercher refuge dans les pays limitrophes. Il faudra alors leur porter assistance en tant que réfugiés, et certainement pas les présenter comme des clandestins.

Il faut aussi noter la situation particulière de nombreux ressortissants étrangers en fuite qui ne pourront pas retourner dans leur pays d’origine, lui même ravagé par la guerre (Somalie, Côte d’Ivoire par exemple). Ils demandent à pouvoir bénéficier d’un statut de réfugié et de la protection des Nations Unies.

Un dernier point, les déclarations de nos dirigeants européens sont, vu du Caire ou de Tunisie, une insulte aux révolutions en cours au Sud de la méditerranée, à cet élan de liberté et de changement qui souffle en Egypte, en Tunisie et en Libye en particulier; une incompréhension voir un mépris pour cette jeunesse qui a décidé de prendre son destin en main, et de refuser l’oppression de régimes corrompus et vieillissants. Croyez vous qu’ils ont envie de quitter leur pays aujourd’hui alors qu’ils sont en train d’écrire l’histoire ? Il suffit d’aller place Tahir pour avoir la réponse.

L’agenda pré électoral français a pris le pas sur une analyse rationnelle des faits. C’est choquant, loin des réalités du terrain, et des besoins de protection et d’assistance des populations qui fuient l’oppression ou luttent pour plus de libertés

Pierre Salignon, Directeur Général de Médecins du Monde

Karolina tente l’aventure du Brussels-to-Paris avec Médecins du Monde

Karolina, amatrice de cyclisme et passionnée d’humanitaire, a décidé de s’engager aux côtés de Médecins du Monde en participant cet été au Brussels-to-Paris Biketour 2011.

Pourquoi avez-vous décidé de vous engager dans cette aventure ?

Je travaille dans le domaine de la santé, pour la Fédération européenne des hôpitaux, c’est pourquoi ce sujet m’a directement touché. L’aide humanitaire a toujours attiré mon attention. C’est motivant de participer à un événement sportif afin de soutenir les actions de Médecins du Monde, rendre ces actions plus visibles, contribuer à une aide humanitaire, appartenir au monde des gens de bonne volonté. Je suis aussi motivée à l’idée de rencontrer des gens qui partagent mes intérêts, passions… et de faire un effort commun.

Comment allez-vous organiser votre entraînement ?

J’utilise quotidiennement le vélo pour mes déplacements, ça me fait un petit entraînement. De plus, cette année encore, je participerai aux 20km de Bruxelles… J’ai toujours eu l’esprit assez sportif !

Le vendredi, c’est jour de marché au Caso?

© Crédit:Gérald Talpaert

Comme promis, je suis revenu. En fin de semaine, cette fois.
La salle d’attente est remplie, le couloir engorgé et le distributeur de thé assiégé !
Il y a un drink aujourd’hui ? Pas de réponse, le bénévole à l’accueil m’a l’air un peu stressé.
Je vais télécharger les photos de la semaine dernière chez Sophie et redescend pour un nouveau shooting.

Quel brouhaha ! Ca discute dans tous les coins, par groupe de 2 ou 3. Principalement des Africains, sub-sahariens, essentiellement Camerounais. Ajoutez trois Algériennes, deux Marocains, un Sierra-léonais, un …sky (Russe ?), une amatrice de salsa (brésilienne ?), et moi (qui ne dit rien).

D’ailleurs, cela ne servirait à rien de parler, personnes ne m’entendrait. L’excitation finit par retomber, un semblant de calme par revenir, et j’en profite pour me présenter et m’inviter dans un groupe de Camerounais.

Je ne connais pas leur pays, mais ils se font un plaisir de m’en parler. L’un est originaire du littoral, un autre est de « la forêt ». Deux régions stables, agréables. Pas comme le nord, avec les coupeurs de route (des bandes de brigands qui dépouillent les voyageurs en direction du lac Tchad, avant de se réfugier au Niger, ou au Tchad).

Après une heure de palabres, les premières demandes de photographies arrivent. D’abord par une série de questions sur le matériel, le pourquoi des photos, leur destination, …

Première demande : une photo à titre privé, pour une couverture de cd.
- Ok, mais tu devrais changer de place, parce qu’avec les dessins d’enfants sur le mur en arrière-plan, ce n’est pas génial.
- Je voudrais ma photo devant un mur noir.
- !!! (il ne confondrait pas Caso* et studio?)

Après avoir visité les autres pièces du bâtiment, le choix se restreint au jaune pâle du couloir, au bleu ciel de l’entrée, à l’orange carnavalesque d’un mur du premier et un local interdit pour cause d’insalubrité (oups, désolé Sophie, ça m’a échappé).

Je propose d’utiliser une porte dont la couleur brun-orangé est uniforme, et dégagée de toute affiche.

Finalement, ils seront quatre à défiler devant la porte, à prendre la pose, sous le regard amusé de l’assemblée. Ensuite, ce sera le tour des médecins (dans leur bureau, pas devant la porte), car, finalement, c’est aussi pour eux qu’on est là.
En plus, ce sont les seuls qui bossent, pendant qu’on s’amuse dans la salle d’attente.

Je ne voudrais pas avoir l’air de faire de la pub pour du bénévolat chez MDM, mais vous ratez quelque chose !

Ange revient de consultation.
- Pas mal ta casquette, tu l’as achetée à Marseille ? (une casquette militaire, avec « Marseille » brodé sur le côté).
- Oui, en allant en Corse, l’an dernier.
- C’est beau la Corse, mais c’est cher.
- Oui, j’ai bien aimé. J’y suis resté trois mois.
- Beaucoup d’Italiens là-bas ?
- Oui, des Italiens, des Allemands, il y a beaucoup d’étrangers en Corse.
(Rien qu’avec « Marseille » sur ta casquette, Ange, tu es déjà un étranger pour tout Corse qui se respecte).

Entre-temps, il est passé seize heures. Chacun note son adresse mail dans mon carnet, afin de recevoir ses photos la semaine prochaine. Avant cela, nous les passons en revue, et ils décident lesquelles garder ou effacer. Un quart d’entre-elles seront supprimées de suite, plus de la moitié pourront uniquement leur être envoyée avant d’être effacée également. Une dizaine seulement sera mise à disposition de MDM.
Dommage, mais c’était le deal de départ. Chacun décidait des prises de vue, et de leur usage.

Gérald, photographe pour MDM.

* centre d’accueil, de soins et d’orientation

Shooting au Caso

© Crédit: Gérald Talpaert

Shooting au Caso.

Ce n’est pas le titre d’un roman noir, juste mon passage au Caso, pour une séance photo.

Les inscriptions sont terminées (seize au total pour cette après-midi), la salle d’attente est complète.

Les consultations médicales vont bientôt commencer. J’entre, salue l’assistance. Peu de réponses verbales, quelques signes et hochements de tête, un sourire.
Et puis, le silence. Personne ne parle, personne ne regarde personne. Rien ne se passe. Seuls deux enfants jouent. Calmement, en silence aussi.

Je m’assois sur une marche, ouvre mon sac et commence à nettoyer mon appareil photo.
La plupart m’observe à présent. Je les salue à nouveau, me présente, explique pourquoi je suis là. Les rassure aussi, à propos des prises de vue.

J’avertirai avant de photographier le médecin*, pour qu’ils puissent se retirer, ou détourner la tête. Mais si certains désirent être dans les publications de MDM, ils sont les bienvenus. Ou s’ils veulent simplement leur photo, elle sera disponible à l’accueil à partir du 4 mars. Pas de réactions.

Normal. Il n’y a jamais de premier pour prendre la parole dans une assemblée.
Il suffit d’attendre.

Une demi-heure s’écoule.
Je croise un regard. Qui se détourne aussitôt. Avant de revenir.
Je connais ce regard. J’ai déjà rencontré ce jeune homme. Je fouille ma mémoire, et vais m’asseoir à ses côtés.
- On se connaît, non ?
- Non. (évidemment, en terminant une question par un « non », que pouvais-je espérer d’autre comme réponse?)
Et puis, je me souviens, c’était à la gare centrale, lors d’une distribution de soupe, un soir de décembre.
Saïd se souvient également. La conversation s’engage. Nous parlons de son pays, du désert, de Djanet, de la fête des Touaregs. Il n’y a jamais été, Saïd est de l’est de l’Algérie, côté Libye, et le sud lui est interdit, sans autorisation. A cause du fer, du gaz, de l’uranium m’explique-t-il.
- Tu peux me prendre en photo, si tu veux.
- Pas moi, Saïd, si toi tu veux.
- C’est d’accord, pour MDM aussi.
Saïd me propose lui-même de poser devant une affiche de MDM, il trouve que ce sera mieux, pour la photo.

Pour ce faire, nous devons demander à un Russe de se reculer. Problème de langue ! Comment font-ils chez MDM ? Moi, c’est Saïd qui me dépanne : il connaît quelques mots de russe. D’allemand, d’italien, et de flamand aussi d’ailleurs.
Evidemment, la conversation glisse sur les problèmes communautaires en Belgique.
A ma droite, Gilbert, Congolais, vous savez, la RDC, trois ou quatre cent ethnies, et autant de dialectes, se marre.

Gilbert est en Belgique depuis plus de vingt ans (six pour Saïd), et est originaire de Kisangani.
Nous parlons des Rwenzoris, que j’ai visités dernièrement, du Nyiragongo dont il a assisté à l’éruption de 2002, du parc des Virungas, des gorilles, de l’expédition du musée de Tervuren sur le fleuve l’an dernier, de Kinshasa aussi.
- Bientôt les élections chez vous (en RDC).
- Oui, à la fin de l’année.
- Vous aurez un gouvernement avant nous !
Tout le monde rigole. Enfin, ceux qui comprenne le français.

Gilbert parti en consultation, je me retrouve à côté des deux enfants, et de leurs parents.
Ils viennent d’Afghanistan. Parlent un peu le français, et beaucoup le farsi. La conversation sera des plus limitée. Salâm.
Quatre photos en trois heures. Je devrai revenir.
Ce n’est pas très productif, mais quelle après-midi !

Gérald, photographe pour MDM.

*En dehors des consultations.

49, rue des Champs

20h00, je me gare rue des Champs. Je suis pratiquement en face du centre d’accueil.
Ce dernier est ouvert de nuit seulement. De 20h30 à 8h00, comme indiqué sur la façade. Un horaire, un numéro de GSM, inscrit au feutre noir, comme seul lien, comme seul espoir en attendant la nuit.

Une vingtaine de personnes attendent près de la porte. Elles forment une file silencieuse, disciplinée, presque irréelle dans le noir et le froid.

D’ici quelques minutes d’autres encore attendront sur le trottoir, dans la rue. Dans la rue, ils y sont déjà. Toute la journée dans la rue, une éternité. En fait, le quotidien, juste le quotidien. Depuis combien de temps, combien d’années pour certains ?

- Vous êtes de Médecins du Monde ? Je me retourne. Près de l’entrée, un des gardiens m’apostrophe.
- J’ai rendez-vous avec Paula, de chez Médecins du Monde.
- Vous pouvez entrer, elle vous attend. Au troisième étage.
- Merci.

Je passe devant tout le monde, un peu gêné. Me voilà au chaud. Pas seulement à l’intérieur. Au chaud. Deux mots qui prennent un sens démesuré ce soir.

Après de courtes présentations, nous préparons la séance de prises de vue. Nous prendrons des photos lors de consultation, et dans les couloirs.

Dès la salle d’attente, un constat s’impose. Sortis de la rue, à l’intérieur, les sans-abri ne semblent plus les mêmes. Les différences se marquent moins avec les passants pressés. Plus rien ne les distinguent des autres gens. Plusieurs d’entre eux travaillent, mais à temps partiel. Impossible de payer un loyer avec si peu de revenu. Et rares sont les propriétaires qui acceptent de louer sans une fiche de paie conséquente. Alors, eux aussi, ils se retrouvent ici l’hiver.

A peine entrés, ils installent leur lit, retrouvent leurs voisins de chambre, échangent quelques mots.
Direction le réfectoire ensuite, ou la salle de bain. Je traîne avec eux dans les étages. Nous discutons un peu. On finit par rigoler. L’ambiance est bonne.

Cela peut paraître surprenant mais il en était de même à La Bourse, ou à la Gare du Nord.
Comment font-ils pour garder le moral ?

Pas question cependant de comparer le centre d’accueil du Samu Social avec la Gare du Nord. L’aménagement ici est rigoureux, ordonné. L’encadrement se fait dès l’accueil, et à tous les étages. Contrôle de l’identité (réservation obligatoire avant 18h00), distribution de draps, tenue d’un réfectoire et permanence médicale jusque 22h30.

22h approche et 8 personnes attendent leur tour. D’autres arrivent encore pour une consultation. Malgré deux médecins et un infirmier, ce soir encore, il faudra faire des choix.
Certains peuvent attendre. Ils reviendront demain. Un autre est redirigé vers un dentiste, ce sera pour demain aussi, en journée.

Entre-nous, un nouveau rendez-vous est fixé. Je reviendrai la semaine prochaine.
J’en parle à Kim, le coordinateur local.

Il est d’accord. A vendredi.

Gérald. Photographe pour MdM.

© Crédit: Gérald Talpaert

Pour sortir de l’urgence : tenir les promesses faites aux Haïtiens

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Bruxelles, quartier de la Bourse. Fin novembre 2010.

Les décorations de Noël font leur apparition. Les premiers vins chauds sont proposés à la vente. Je n’arrête pas de tourner en rond, de continuer à marcher. J’ai trouvé ce que je cherchais. Mais je n’ose pas m’arrêter. Pas facile d’aller à la rencontre de sans-abris. 

Un coup de vent fait rouler un gobelet en carton. Je m’accroupis et le remet à sa place, devant Kader, assis sur le trottoir. 

Il me remercie, me tend la main. Je leste le gobelet de trente cents, et m’assied à ses côtés, dos au mur. 

Le hasard a décidé pour moi. Je resterai 3 heures à parler avec Kader, à faire la manche aussi. 

Les gens passent, le regard figé devant eux. Au moins, ils ne me voient pas. Je n’ai pas envie qu’ils me voient. 

Je reviens le lendemain. Kader n’est plus là. Il pleut, il a dû s’abriter. 

Le jeudi, je rencontre Jan, il est polonais. Il y a tout un groupe de Polonais. 

Samedi, je suis assis avec eux. Nous discutons longuement. Le lundi aussi. 

Jan a travaillé pour MSF dans le passé. Il parle de sa dernière mission, pendant la guerre civile au Surinam. Christophe était photographe, avant, dans son pays. J’ai deux « bons » gratuits pour des pizzas. Nous mangeons à même le trottoir. Une bouteille de vodka circule. 

Il fait de plus en plus froid. La neige tient au sol. Certains se réfugient dans le métro pour dormir. Moi, je rentre chez moi. Tout simplement. 

Christophe avait disparu. Je le retrouve par hasard à la Gare du Nord. Ils sont nombreux. Trente, quarante peut-être, avec les demandeurs d’asiles. Ici, il y a des lits de camps, et 2 canons à chaleur. Je reviens plusieurs soirs par semaine. 

Je rencontre 2 Irakiens. Ils ont fuit leur pays. Ils ont 22 et 23 ans. 

Je sympathise aussi avec Karwan, Shao et Hardy. Karwan parle un peu anglais, Hardy seulement le farsi. Ils viennent d’Afghanistan. Le lendemain, ils logeront dans un centre d’accueil. 

Le lendemain, c’est mon anniversaire. J’ai préparé du vin chaud. L’après-midi, je suis de nouveau à la Bourse. Jan dors, à même le sol. Pas question de le déranger. Il rate le vin chaud. 

Cela m’attriste un peu. Cela fait plusieurs fois qu’il dort quand je passe. Cela m’inquiète aussi. 

A la Gare du Nord, la valse des réfugiés s’est ralentie. Le calme est revenu. 

Il est temps pour moi de partir également. J’ai trop sympathisé, je suis devenu trop proche. 

J’annonce mon départ à Christophe et à Darius. 

Une poignée de main, un sourire, quelques mots. A plus tard. 

J’étais venu pour une après-midi, je suis resté 25 jours. 

Lundi, j’ai rendez-vous chez Médecins du Monde. 

Je vais leur proposer mes services de photographe.

Gérald

Crédits : Gérald Talpaert

Le Plan Hiver, sous la neige.

Cela fait plusieurs semaines que la neige, la pluie et les basses températures rendent notre quotidien difficile. Un dimanche soir presque comme les autres, je mets une heure et demi à arriver à La Chasse, là ou se trouve le Plan Hiver de Médecins du Monde. Rien n’a pu m’empêcher d’arriver, ni la neige, ni le froid, ni le découragement devant tous ces transports en commun roulant au ralenti. Au fond de moi, quelque chose me poussait à arriver. Les personnes que j’allais aider ce soir-là vivent la plupart du temps dans la rue. Tout le temps. Le jour et la nuit. Avoir une place dans le centre d’hébergement d’urgence du Samu Social représente un léger soulagement, un sursis, pour tenir tout au long de ce rude hiver. Ils se douchent, mangent, dorment et reçoivent des soins. Je voulais voir comment cela se passait, remettre mes propres pendules à l’heure, relativiser.

Les consultations paramédicales filent à toute vitesse. Ce soir-là, grâce à Marie et Isabelle, nos deux infirmières bénévoles, nous soignerons 18 personnes. C’est beaucoup mais jamais assez. Les problèmes rencontrés sont divers, mais ce qui me choque le plus, c’est l’origine de ces problèmes. Des plaies ouvertes, des problèmes aux pieds, des bronchites qui trainent depuis des semaines, des irritations, des douleurs musculaires… Je me rends compte qu’avec le froid et les conditions de vie dans la rue, ces problèmes médicaux sont réellement handicapants, et notre Plan Hiver représente leur seule possibilité de se soigner. Souvent, c’est la vie dans la rue qui est la cause principale de leurs souffrances. Il fait froid et humide, les personnes que nous soignons dorment dans des endroits insalubres, ne se nourrissent pas en suffisance. De plus, la rue est aussi source de toute sorte de dépendances, rendant ces personnes faibles lorsqu’il faut lutter contre la maladie.

A 23h, je sors du bâtiment avec un sentiment étrange. Nous avons aidé, ce soir. Ils nous ont dit merci. Nous avons répondu que c’était avec plaisir. Mais non, nous voudrions ne pas avoir à faire ça. Nous voudrions qu’ils puissent bénéficier d’une visite chez le docteur chaque fois que c’est nécessaire.  Nous voudrions que le Plan Hiver n’existe pas, que personne n’en ai besoin.

Des bénévoles de Médecins du Monde soignerons jusqu’en mars les personnes hébergées par le Samu Social. Chaque soir.

Manon

Bénévole MdM