Janvier touche à sa fin. Et avec lui, la période des vœux. De bonnes résolutions qui se consument en moins de douze mois et que l’on peut recycler au dernier soir de décembre suivant, sans vergogne, voire sans s’en souvenir. « Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d’inoubliables chagrins. Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants », écrivait Pagnol à la fin du “Château de ma mère”.
Ou plutôt, si. Il faut le leur dire. Car d’autres désillusions les attendent. Ces enfants grandiront. Et entreront un jour sur le marché du travail. Et là, pour les jeunes, c’est pas la joie en ce moment. Et depuis un moment, aussi. « Le chômage des jeunes constitue une priorité mondiale », constate d’ailleurs le secrétaire général du Bureau International du Travail, Juan Somavia. Le nombre de sans emploi parmi les 15 à 24 ans a certes baissé de 79,6 millions en 2009 à 77,7 millions en 2010, soit un taux de 12,6%.
Là, on est limite soulagé : la situation s’améliore. Ou plutôt, elle est « moins pire »… Le BIT signale toutefois qu’en 2007, c’est-à-dire avant la crise – comment, M. Di Rupo ? Ah oui, « libérale » – la planète affichait le nombre de 73,5 millions encore frais. Aujourd’hui, le sort réservé aux jeunes à leur arrivée sur le marché de l’emploi pousse un nombre croissant d’entre eux au découragement. Fin psychologue, Juan Somavia en déduit, chiffres à l’appui, que certains, parmi ces jeunots, pourraient céder au découragement et ne plus chercher de boulot : dans 56 pays pour lesquels les données existent, l’organisation a ainsi constaté un déficit de 1,7 million de jeunes sur le marché du travail, en un an. Ben tiens ! On se lasserait pour moins que ça, non ?
Pas folichon, tout ça. Et en Wallonie, cet îlot protégé des vents mauvais par le paravent du Plan Marshall ? Il ne fait guère mieux vivre pour la jeunesse. La dernière livrée des statistiques de l’Iweps (Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique) le confirme. Quelques exemples ? Trois Wallons sur dix âgés de 15 à 24 ans sont au chômage (pour 32% à Bruxelles et 16% en Flandre). Un sur quatre appartient à un ménage sous le seuil de pauvreté. Un sur trois émarge au revenu d’insertion sociale. Le taux d’emploi des jeunes wallons âgés de 20 à 29 ans s’élève à 54,8% (contre 68,5% en Flandre). Et 28.000 d’entre eux auraient même renoncé à chercher un emploi.
Bref, pour paraphraser Léo Ferré, c’est un peu « La vie d’artiste », avec des fins de mois « qui nous reviennent sept fois par semaine ».
Ces chiffres font l’effet d’un coup de poing dans la figure. Ils ne sont pourtant que le reflet de notre société, plus hostile que jamais aux ados et pré-adultes. La revue Politique y consacre d’ailleurs un large dossier dans son numéro de janvier-février (1). Tandis qu’on bombarde ces consommateurs en herbe de stimuli publicitaires (pour leur apprendre à avoir toujours plus), on les prive bien souvent de cette raison d’être – un travail, le sentiment d’une utilité, un pouvoir d’achat – nécessaire à leur devenir. En raison d’exigences patronales de plus en plus grandes à leur égard mais aussi parce que nombre d’entre eux quittent précocement l’école et arrivent trop tôt sur le marché du travail. En 2009, 13,8% des 18-24 ans wallons disposaient, au mieux, d’un diplôme de l’enseignement secondaire inférieur. A Bruxelles, ce chiffre est carrément de 15,6%. Quasi le double de la Flandre (8,6%).
Face à ces statistiques inquiétantes, signes mathématiques d’une société largement fermée aux jeunes (elle était nettement plus ouverte dans les années 60), l’accompagnement individualisé des chômeurs est attendu avec impatience et au tournant. Certes, ce coaching privilégié est né sous les quolibets, en raison de ses modalités pratiques (segmentation des chômeurs dans différents parcours vers l’emploi, risque de discriminations ou de statistiques tronquées). Certes, il doit encore démontrer son efficacité. Pour cette mesure comme pour son prolixe et prolifique géniteur (le ministre wallon de l’Emploi, André Antoine), l’intégration des 18-24 ans dans le monde du travail constitue un sérieux test de crédibilité. Si ce GPS personnalisé ne parvient pas à ramener vers le travail une part importante de ces mômes – ceux qui y croient comme ceux qui en sont revenus -, ce sera l’échec.
Pour le ministre ? Pas seulement et, vu son âge et son expérience dans le métier, il s’en remettra. Pour la société en général et pour les employeurs en particulier. Ce petit monde qui a perdu de vue la place et le rôle réels de l’économie : générer du bien-être et de la prospérité équitablement partagés. Alors, quand un modèle social ne parvient plus à intégrer sa jeunesse, au point de lui donner envie de passer de l’enfance à la sénescence, c’est qu’il a échoué.
Pascal Lorent
(1) http://politique.eu.org