Aux armes, citoyens !

La semaine écoulée est à marquer d’une pierre blanche. L’information a accompli deux pas de géant. En l’espace de quelques jours, toute la Wallonie, à commencer par ses dirigeants, a appris que, primo, la Libye était une dictature ; secundo, que les armes, même à létalité réduite, tuaient… Face à ces « découvertes », on a pu observer deux réactions. La naïve : « Quoi, on a vendu des armes à la Libye sans même voir que c’était une dictature ? ». Et la cynique : « Quand on a octroyé les licences d’exportation, toute l’Europe commerçait avec la Libye ; dès lors, pourquoi pas nous ? ». On caricature à peine.
Hypocrisie que tout cela. Que la Libye soit une dictature, que Kadhafi ait du sang sur les mains et les bottes, c’est écrit depuis plus de trente ans dans les rapports d’Amnesty International. Que les armes vendues à des régimes dont les Droits de l’Hommes ne constituent pas la priorité première, puissent se retrouver braquées sur des civils, pas besoin d’avoir étudié science po’ pour le comprendre. Le mérite des médias est ici d’avoir fait tomber les masques, quoi qu’en écrivent ceux qui leur reprochent de trop souvent noircir le paysage politique wallon.
Tout ça pour dire quoi ? Qu’un minimum de cohérence s’impose, même si le prix à payer peut s’avérer lourd. Si l’on estime que les Droits de l’Homme constituent une valeur universelle et supérieure à toutes les autres, il faut se rendre à l’évidence : il ne faut plus commercer avec une bonne partie de la planète et ne plus vendre des armes qu’aux casques bleus de l’ONU, en prenant soin de les récupérer quand leur mission est terminée. Et assumer cette position tranchée face à la direction, aux syndicats et aux 7.000 personnes qui travaillent dans le secteur des armes en Wallonie.
Si, par contre, on pense que ce commerce fait vivre des familles wallonnes, grâce aux activités d’une entreprise contrôlée par la Région, et que de l’emploi ici vaut mieux qu’ailleurs, sachant qu’une « âme charitable » se chargera, quoi qu’il arrive, de vendre des armes aux clients belligérants, alors, il faut assumer le fait que l’économie et l’emploi hic et nunc priment sur toute autre considération. Et ne pas venir jouer les vierges effarouchées quand au JT ou sur Youtube, des mains viriles agitent une pétoire à la létalité notoire.
Entre ces postures, on le sait désormais, le gouvernement wallon a choisi une voie médiane. Il a mis en place une procédure qui accentue le contrôle du marché à passer et de l’acheteur, en s’octroyant la possibilité de bloquer la procédure à n’importe quel moment. Dans les faits, ça n’empêchera pas des armes wallonnes de se retrouver dans de sales pognes (du point de vue occidental, s’entend). Tout au plus, cela limitera le risque. Par contre, les dirigeants en délicatesse avec les Droits de l’Homme risquent fort, désormais, de ne plus venir faire leur marché à Herstal, par crainte que la commande ne soit ensuite stoppée par un des gardes-barrière du gouvernement wallon. Et ces gens-là, sur le marché du coup de feu, ça fait quand même une bonne petite clientèle. Bref, on serait curieux de voir, dans quelques années, l’état du chiffre d’affaire et de l’emploi à la FN.
Prêcher les Droits de l’Homme en public tout en commerçant avec des dictateurs alors appelés pudiquement « chefs d’Etat », puis feindre l’étonnement quand on est pris la main dans le sac de munition, c’est considérer que les Wallons ont la tête aussi vide qu’une douille usagée. Payant à court terme, ça finit tôt ou tard à énerver. Et un citoyen, quand ça se fâche, ça utilise la première arme qui lui passe par la main : le bulletin de vote. Alors, aux armes…
Pascal Lorent

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