C’est un moment historique… Bordel !

Reuters / Patrick de Noirmont

Comment les smartphones cassent le moral des journalistes sur le terrain. Toi, tu fais le pied de grue depuis trois heures dans la salle des Pas Perdus du Palais de Justice de Paris. Tu attends une seule chose : LA conclusion du rapport sur le Rwanda. Tu es SUR LE TERRAIN, devant la porte où tout se joue. Tu vas savoir dans moins d’une heure, c’est sûr. Et là, tu reçois un SMS de ta rédaction qui dit : « C’est sorti sur Twitter, missile tiré depuis Kanombe ». Ce qui signifie qu’à Bruxelles, assis derrière leur bureau, ils savent déjà. Avant toi. Le missile qui a abattu l’avion du président rwandais Habyarimana a été tiré depuis le camp des forces armées du président. Le tir émane de soldats Hutus extrémistes, qui le jugeaient trop modéré. Le tir ne vient pas des rebelles Tutsis, comme s’échine à le dire la France depuis 17 ans, pour protéger ses intérêts.
Alors si tout le monde sait via Twitter avant moi, qu’est-ce que je fous là ? Je vais confirmer ou infirmer Twitter, à la source. Et prendre du son pour que les avocats me confirment ce que dit Twitter, mais de vive voix. Là, c’est une autre bataille contre la déliquescence de mon métier qui commence. Un seul avocat va sortir, et on sera 40 à se jeter dessus. Ca donne un grand moment de poésie que je vous relate, mais que vous pouvez écouter ci-dessous en audio. C’est tellement plus poétique en live…
L’avocat de la défense sort, il vient de gagner un combat de 17 ans pour blanchir ses clients (l’entourage de l’actuel président rwandais Paul Kagamé) :
- « C’est un jour historique… »
- « Ouais mais nous on peut pas filmer, bordel ! » (un caméraman en verve)
- « Prenez votre temps, installez-vous ! »
- « Baissez la tête ! Non mais c’est nul, vous savez pas bosser les gars ! »
- Un peu plus tard… L’avocat : « C’est bon pour vous ? » Le même caméraman : « Non, pas du tout, c’est nul ! »
Voilà : Me Maingain s’avance pour une déclaration solennelle historique (en gros, on apprend que ce sont des Hutus extrémistes qui ont déclenché le génocide de 1994 en tirant un missile sur l’avion présidentiel, et non pas des rebelles Tutsis.) Mais le caméraman, il n’en a rien à caler, il doit ramener l’image, alors moment historique ou pas, il hurle dans les micros prêts à graver l’histoire : « On n’arrive pas à filmer, bordel ! » C’est beau à vivre, l’actu…

Ecoutez : Histoire&bordel

Cette entrée a été publiée dans Un pas de côté. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>