Grandeur

Allez, une dernière couche avant de passer à autre chose.

C’était dimanche dernier, à Tulle, lors de la première allocution de François Hollande après la proclamation des résultats.

Le nouveau président sert le propos que l’on sait – « Je mesure l’honneur qui m’est fait et la tâche qui m’attend, etc. »

A 9 : 45 (chronométrage YouTube), Hollande balance ceci, en douce : « Nous ne sommes pas n’importe quel pays de la planète. N’importe quelle nation du monde. Nous sommes la France ! »

Bon dieu…

Que nous dit-il, là ?…

Il nous dit que la France est singulière. Que la France est quelque chose d’unique.

Mais qu’est-ce qui est unique ?

Sa géographie ? Son climat ? Son industrie ? Sa puissance militaire ? Tel n’est pas le propos, évidemment. Ce que dit Hollande, dimanche soir, à Tulle, c’est que la France est une nation particulière, que la France rassemblerait en somme un genre humain singulier. Unique. Différent. Autant dire : différent en mieux. Et donc, supérieur.

Et voilà donc un discours parfaitement banal a priori et qui, sans doute inconsciemment dans le chef du locuteur, crachote les sales petits microbes du mépris. Au surplus, il serait même contraire aux « valeurs républicaines » auxquelles s’accrochait l’orateur un instant plus tôt, et qui suggèrent depuis l’été 1789 que tous les êtres humains sont également pareils, pareillement égaux et banalement semblables. Mais non : collectivement, les Français seraient donc « au-dessus ».

A l’évidence, Hollande cherchait à exalter cette fierté d’être Français, cette fierté d’appartenir à cette république maçonnée sur les valeurs d’égalité et de fraternité (valeurs que rappelaient deux semaines plus tôt ces 18 % de suffrages qui font de l’extrême droite le troisième parti politique de l’Hexagone. Mais là, on rigole. Ou plutôt non : on ne rigole plus. Mais soit.)

C’est un fait : les Français sont assez fiers d’être Français.

C’est bien, la fierté. Mais c’est un peu dangereux, aussi. Etre fier d’appartenir à un groupe, c’est singulariser celui-ci. C’est dire qu’il est différent. Autant dire : différent en mieux. Et donc, supérieur.

La vérité, c’est que la fierté est souvent pathogène. Et rappelons-nous que quand on sort un drapeau de son râtelier, c’est souvent pour aller frapper un voisin.

En Belgique, heureusement, nous sommes bien à l’abri des ivresses cocardières. A un cheveu, nous aurions pu être Français et nous poser, nous aussi, en fiers héritiers des Lumières et en arrogants citoyens d’un pays « singulier. » Les convulsions du XIXe en ont décidé autrement. Nous ne sommes donc les héritiers de rien. Nous ne sommes qu’un agglomérat de trois langues qui n’ont jamais fait une nation. Nous sommes moyens. Autant dire que nous ne sommes rien. Nous n’avons pas d’identité forte, pas de fierté bien particulière.

Notez : ce n’était pas fatal. Et, même immense comme un bout de chique, ce pays pourrait être grand. Etre une terre d’excellence. Etre une terre d’innovation, d’anticipation, d’avant-gardisme scientifique, industriel. Etre un modèle. Un modèle scolaire, un modèle de gouvernance, un modèle de n’importe quoi, un modèle qu’on regarde. Et dont, quelle horreur, on serait fiers.

Allez : pourquoi se faire peur ?

Grâce à nos gouvernements, nos querelles au ras du bitume et nos politiques d’épicier, le danger d’orgueil, en ce qui nous concerne, est strictement égal à zéro. Dormons en paix.

BOUILLON,PIERRE

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