Un usage barbare
posté le 29 juin 2012 |
catégorie les chroniques
Les Romains étaient des barbares. Quand il arrivait à leurs légions de perdre une bataille, les soldats étaient durement punis. On prélevait dans les rangs un légionnaire sur dix, par tirage au sort. Les victimes étaient battues à mort ou lapidées. On appelait ça la décimation, nom découlant de decimere, verbe latin inspiré de decem (dix).
Les historiens signalent que cet usage a connu des engouements variables – le commandement militaire a fini par admettre que la décimation était un moyen assez sûr d’affaiblir ses propres rangs. Il n’empêche : la décimation a bel et bien sévi ; on y voyait un puissant moyen de motiver le soldat.
Les premières évocations historiques de la décimation remontent à – 471 avant J.-C. L’usage resta en vigueur tout au long de la République. Alors qu’il s’essoufflait, il réapparut lors de la troisième guerre servile (de – 73 à – 71), provoquée par la rébellion des gladiateurs de Lentulus Batiatus, dont le fameux Spartacus prit la tête.
On sait l’histoire : ce qui était un incident purement local (comme dirait le FBI) dégénéra en révolte, Spartacus emmenant dans son sillage quelques milliers d’esclaves résolus à vivre libres. Rome tenta à plusieurs reprises de mater ça. Il faudra attendre l’intervention de Marcus Licinius Crassus, lequel, avant de coincer Spartacus dans le sud de la péninsule, subit plusieurs revers qu’il fit payer à ses troupes en faisant sortir du rang un légionnaire sur dix.
L’usage de la décimation s’est perdu dans les plis du temps, mais sans jamais vraiment disparaître au fond. Parmi d’autres exemples, le commandement italien a pratiqué la décimation à l’automne 1917, après la défaite de Caporetto – le général Luigi Cardona châtia ses troupes défaillantes en faisant fusiller un troufion sur dix.
L’usage a aussi été réhabilité par la Communauté française.
Laquelle, sans vergogne, ni compassion, éclaircit méthodiquement nos cohortes scolaires en éliminant, en fin de primaire, un légionnaire sur dix exactement – ainsi que l’établit encore, et comme chaque année d’ailleurs, le résultat du dernier CEB de fin de primaire.
Un taux de réussite de 91 %.
Beaucoup ont estimé que ce taux était très élevé, trop élevé, et qu’il signalait de façon définitive que le CEB était trop facile, que l’école n’apprend plus rien, qu’elle nivelle par le bas et que, en gros, la civilisation est foutue.
C’est un point de vue.
Il y en a un autre. On peut se dire que 91 %, c’est peu. Qu’il est effrayant d’observer qu’après neuf années de scolarité (trois en maternelle, six en primaire), un enfant sur dix n’obtient pas 50 % à un test portant sur les savoirs de base.
Un élève sur dix, c’est interpellant.
C’est deux mioches par classe en moyenne.
C’est beaucoup.
C’est la décimation.
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