La question du mercredi : à quoi sert le grec ?

Si les langues anciennes ne soulèvent plus l’engouement d’antan, elles ont encore un sacré ressort. Au secondaire, le latin reste la deuxième option derrière les sciences, devant les maths et les sciences économiques. Le latin intéresse encore un élève sur cinq (environ 20.000 latinistes sur les plus de 100.000 élèves des 2 et 3e secondaires). S’il n’attire pas autant de fidèles, le grec semble constant (3.802 élèves en 2009, 3.591 en 2010, 3.518 en 2011, 4.033 en 2013).

Le grec s’étudie à partir de la 3e secondaire, généralement en complément du latin (en général, mais ce n’est pas la règle absolue, le grec n’est possible que si l’on suit le latin). Comment pour le latin, le débat sur l’intérêt du grec divise. À une vision «immédiatement utilitaire» de l’école (le grec ne sert à rien, il vaut mieux apprendre les langues modernes), les partisans des langues anciennes soulignent leur apport aux langues contemporaines et à notre culture en général. On résume le propos de cette enseignante : on mémorise mieux et plus vite les mots quand on en comprend l’origine et, donc, le sens. L’avertissement ne vaut pas seulement pour les élèves qui se destineront aux études de philo, de droit ou de lettres. Il s’adresse aussi, et peut-être même surtout, aux futurs scientifiques qui verront, plus clairement que quiconque, ce que nous devons aux civilisations antiques.

 «Une démarche culturelle»

Diane Licoppe est professeur de grec et de latin à l’Athénée de Tournai.

En quelle année commence-t-on à étudier le grec?

Je vais vous parler pour le réseau de la Communauté française où je travaille – ailleurs, les règles sont parfois différentes. Mais chez nous, on commence en 3e secondaire. Dans notre école, on enseigne le grec à raison de 2 heures/semaine – c’est un choix puisque certaines écoles montent à 4 heures. Pour être honnête, le grec à deux heures ne permet pas une étude pointue de la langue. Je fais plutôt de la civilisation, de la mythologie, de l’étymologie.

Avec, tout de même, les bases du grec ancien – grammaire, vocabulaire…

Bien sûr! Il y a tout de même de la lecture de textes. A mon niveau, ce sont très rarement des textes authentiques. J’utilise des textes adaptés. Les élèves apprennent à lire, apprennent la grammaire. Mais c’est un prétexte pour étudier beaucoup de mythologie, de la civilisation, du vocabulaire, de l’étymologie.

Diplômée en 1983, vous enseignez de façon régulière depuis une vingtaine d’années. Vous avez donc vu passer du monde devant vous. Est-ce que les élèves étudiant le grec représentent une certaine élite?

Non! Franchement non! J’ai des élèves qui ne sont pas du tout de milieu privilégié! Et je vous dis: avec la façon avec laquelle on l’enseigne, il n’y a pas besoin d’aide extérieure, de parents qui ont fait du grec. Si latin et grec peuvent être élitistes d’un point de vue intellectuel, ce n’est pas le cas d’un point de vue social.

Comment convaincre des jeunes d’étudier une langue ancienne, dont l’intérêt immédiat ne saute pas forcément aux yeux…

Votre interview tombe bien. Lundi matin, je suis allée avec des élèves de 4e présenter le cours de grec des élèves de 2e. Le grec est une bonne formation pour les futurs médecins – quand on doit écrire et retenir des mots difficiles, il vaut mieux les comprendre et c’est dans les domaines scientifiques que les mots grecs sont les plus importants. Je fais valoir le fait qu’il y a un côté ludique. Les élèves aiment beaucoup la mythologie. J’insiste toujours sur les ponts entre l’antiquité et l’époque contemporaine – je montre que l’antiquité a toujours des impacts sur notre vie.

Outre cela, il y a quand même l’apprentissage d’une langue…

Oui mais c’est un jeu. On mène des enquêtes pour découvrir le sens de mots français. Encore une fois, le cours a changé. Je ne passe pas du temps à faire de la grammaire pointue. On n’a plus l’aspect contraignant de devoir mémoriser les déclinaisons, des temps primitifs. En latin, ma démarche est beaucoup plus rigoureuse. En grec, elle est plus culturelle.

Des écoles proposent parfois un cours de «civilisation grecque». N’est-ce pas une alternative intéressante?

Cela ne se fait pas partout. Je pense que c’est une solution, oui. Ce serait ouvert à tous – ceci a un côté positif. En même temps, l’avantage de l’option grecque, d’un vrai cours de langue, c’est d’avoir un public réellement motivé.

Pour se faire une idée: en 3e secondaire, vous avez combien d’élèves en latin, combien en grec?

J’en ai 46 en latin, 7 en grec. Dans une école qui en tout compte environ 600 élèves.

Vous aimez votre cours?

Je vous avoue que je préfère le latin.

Ha, pourquoi?

Le latin demande de la rigueur… Tous les jours, je me pose la question de savoir pour quoi j’enseigne encore le latin au XXIe siècle. Eh bien, outre l’aspect culturel, linguistique, etc., il y a ceci: une version latine, c’est une résolution de problème.

Et il y a une façon de s’y prendre qui est réutilisable dans n’importe quelle autre situation scolaire ou, même, de la vie.

Pierre Bouillon

 

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8 réponses à La question du mercredi : à quoi sert le grec ?

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  2. Daro dit :

    …Ce qui est interpellant, c’est que cette question (“à quoi sert le grec?”, ou “à quoi sert le latin?”) est systématiquement posée… pour le latin et/ou le grec. Je n’ai jamais entendu ça pour les mathématiques, par exemple; or, qui utlise les intégrales, les dérivées ou la trigonométrie dans sa vie professionnelle ou privée? En revanche, on sait l’universalisme, l’enrichissement de la pensée, l’aide à la résolution de problèmes, la connaissance du français (racines – étymologie), de la pensée occidentale, etc., que véhicule l’étude des langues anciennes. On le SAIT, et depuis (très) longtemps.
    Alors…?
    Alors, les langues anciennes sont associées à un certain type d’études traditionnelles qui s’efforcent d’élever culturellement et intellectuellement celles et ceux qui les pratiquent: insupportable pour certains décideurs politiques…

    • Sally dit :

      Sans vouloir soutenir cette formulation (“A quoi sert le grec/latin?”), je pense que l’on l’utilise souvent parce le grec/latin sont des options. Et, aussi stupide que cela puisse être, lorsque vient le moment de choisir une option, ce que la plupart des profs mettent en avant, ce n’est pas le côté intéressant et éducatif de la matière en elle-même, mais son côté soi-disant “pratique”. “Prenez “anglais”, ça va vous servir plus tard!”; “Prenez latin, ça vous sera utile si vous faites droit!”; “Prenez économie, ça vous aidera beaucoup quand vous serez grands!”. Comme si une matière n’avait d’intérêt que parce qu’elle pourrait nous aider “pratiquement” dans notre vie ! Non scolae sed uitae discimus, si je me souviens bien.

  3. breydel dit :

    à vider les caisses de U.E.

    • Virginie R. dit :

      Bonjour,

      Je trouve ça un peu fort de répondre “à vider les caisses de l’U.E.” quand on voit le nombre de dépenses inutiles faites par chaque Etat de manière très régulière…
      Si on ne consacre plus d’argent à la formation des jeunes, à quoi est-il encore intéressant de le consacrer?
      Vous jugez sans doute le grec inutile, c’est une opinion comme une autre, mais parlez-vous en connaissance de cause? Avez-vous un jour essayé de traduire un texte – qu’il soit grec, latin ou même simplement d’une langue autre que la vôtre? Si oui, j’accepte totalement votre avis; si non, j’apprécierais que vous nous donniez à nouveau votre avis après avoir tenté l’exercice.
      Toute langue – ancienne ou moderne – a un réel apport à donner à celui/ celle qui y consacre du temps. L’apprentissage d’une langue, c’est l’ouverture vers l’autre, son mode de pensée, sa culture, vers la communication. Dans un monde qui se veut résolument “international”, l’étude des langues devrait être remise au 1er plan, ne fût-ce qu’en tant qu’outil de communication!
      Et oui, le latin, le grec ont une réelle utilité à ce niveau, tout comme des cours consacrés à la “grammaire comparée des langues indo-européennes”. Une fois qu’on a appris une “langue mère”, on apprend plus facilement les langues qui en découlent. Apprendre une langue autre que la sienne, c’est apprendre une logique autre et donc se former l’esprit et l’habituer à résoudre des énigmes.
      Pourquoi apprend-t-on aux petits enfants de maternelle à faire des puzzles? Parce qu’ils ont besoin de logique pour les résoudre, de réflexion. Il en va de même pour l’établissement d’une traduction correcte, cela demande un effort de concentration et d’imprégnation du contexte, de la logique, etc.
      Un de mes professeurs disait: “Quand on est bon en grec, on ne sait pas être mauvais en math”. Cette phrase nous choquait, nous, jeunes rebelles aux mathématiques. Et pourtant… c’est loin d’être faux, les maths sont considérées comme filles légitimes de la logique, de la réflexion et de l’intellect, mais si on est capable de comprendre les différentes structures d’une langue, on peut comprendre les mécanismes à l’œuvre dans les mathématiques, pour peu qu’on accepte d’y consacrer le temps et la concentration indispensables face à toute situation nouvelle et un minimum complexe.

      Donc non, cela ne sert à rien, mais cela peut apporter beaucoup à tout un chacun et ce n’est pas “juste une ruine pour l’U.E…”

  4. Si le grec ne sert à rien, cela signifie qu’il est pratiqué par des hommes libres, c’est-à-dire par les derniers êtres qui ne serviront (à) personne. On comprend que les régimes qui ne désirent qu’à fabriquer des esclaves taxés et bêtes, découragent, voir suppriment l’étude gratuite, le loisir (c’est le sens du mot SCHOLÊ, école, en grec). Devoir ne fût-ce que justifier son apprentissage, montre à quel point on va toujours de plus en plus loin, c’est-à-dire qu’on s’éloigne, ou plus exactement qu’on est très loin de cette liberté.
    Depuis 18 ans je me donne, à SCHOLA NOVA, à conserver avec enthousiasme cette espèce si menacée des latino-hellénistes, qui est si belle, tellement plus belle que lés éléphants du Zimbabwé. Quel plaisir de les voir grandir! Ils parlent latin et sont près à reprendre la relève, quand l’imbécillocratie se sera renversée d’elle-même par le poids démesuré (et surtout le nombre si coûteux!) de ceux qui y culminent. L’Europe dont les deux langues traditionnelles ont alimenté tant de bibliothèques, revivra alors avec une telle vie, que tous se demanderont comment on a pu supporter une telle entreprise de “dissolution finale”. J’imagine très bien de grands musées où le grand public viendra se recueillir avec des soupirs horrifiés en s’exclamant: “Comment a-t-on pu en arriver là? Heureusement que ce régime totalitaire s’est renversé!”.
    Le latin, c’est bien. Sans le grec, c’est sec. Avec l’hébreu c’est mieux! Vive l’Europe nouvelle et le Collège des Trois Langues!

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  6. poupilavraie@yahoo.fr dit :

    Bien sur on peut dire que le latin et le grec ne servent pas grand chose. En soi, c’est vrai quand va-t-on lire ou communiquer dans une langue morte dans la vrai vie ? Jamais. Mais d’un autre côté ce type de langue exerce un certain type de compétence logique et analytique et développe l’intérêt, la curiosité pour le fond, le contexte des choses. C’est un peu comme les math, pour un grand nombre d’élève. Le niveau des mathématique du secondaire général est bien plus élevé que ce qu’un grand nombre d’élève ont réellement besoin, mais il s’agit de formation du cerveaux, d’exercice de compétences logiques et analytiques. Je ne trouve pas qu’il faut inciter tous les élèves à faire du latin et du grec, mais il ne faut pas non plus décrier ces matières. De plus, je pense qu’il serait bien que tous les élèves puissent s’y essayer. Pourquoi ? Parce que ce sont souvent les parents qui décide pour leurs enfants, que peut-être l’élève, lui, pourra apprécier ces matières. Je ne pense pas qu’il faut les supprimer. Pourquoi ? Parce que supprimer ces matières (et ne pas rendre leur initiation obligatoire), c’est renforcer le rôle discriminant des mathématiques. Supprimer les latin-grec, c’est de facto relégué les élèves qui choisisse cette option et qui sont souvent des élèves très brillants (mais pas matheux), soit à l’échec dans des options plus scientifique, soit à la relégation dans des options considérée comme beaucoup plus faible (sciences éco, sciences humaines, langues).

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