« Les médias ne sont pas indépendants »

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© Steven Hermans

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La presse francophone serait sous influence ? Le doute existe. Oui, les contraintes économiques menacent et
le politique presse. Mais la presse résiste.

Pendant 15 jours, « Le Soir » s’est penché sur les tabous de la société belge. La dernière enquête de cette série a été plébiscitée par les internautes, qui ont pu suivre et participer à son évolution sur ce blog.

Les médias belges francophones sont-ils indépendants ? A l’issue de douze enquêtes , les internautes du soir.be ont renvoyé le tabou dans le jardin de la presse. L’expression d’un doute, d’un malaise ou d’une incompréhension. « C’est plutôt une question saine, souligne Bernard Marchant, administrateur délégué du groupe Rossel, qui édite notamment Le Soir et les quotidiens Sud Presse. Cela signifie que les gens s’inquiètent du fait de savoir s’ils sont informés par des médias indépendants. Au niveau démocratique, c’est plutôt rassurant. »

« Il y a toujours eu et il y aura sans doute toujours des tentatives de réduire l’indépendance de journalistes, dit André Linard, président du Conseil de déontologie des journalistes, l’instance d’autorégulation. Cela est dû à l’importance qu’a la presse pour déterminer l’opinion publique. Et il y a toujours eu et il y aura toujours des résistances des journalistes, des rédactions face à ces tentatives. C’est une tension permanente. »

« Chacun met sous le terme “indépendance” quelque chose de différent, souligne Jean-François Dumont, secrétaire général adjoint de l’Association des journalistes (AJP). En résumé, est indépendant ce qui correspond à mon point de vue. Et puis, il y a tellement de fantasmes. Un journaliste indépendant serait un journaliste qui n’aurait pas d’employeur, pas d’annonceur mais qui aurait les moyens de faire une enquête, qui n’a pas trop de sources proches mais quand même superbement informé… Cette image idéalisée n’existe pas. Le journaliste est un équilibriste qui vit dans un système de contraintes. Il a des poids au bout de sa perche : l’employeur, les sources, le public, lui-même. Et il fait avec. »

Le capital :la Belgique bien lotie

Le capital des entreprises est-il de nature à faire pression sur les journalistes ? Si certains l’affirment haut et fort, le constat est pourtant celui d’un pays plutôt bien loti, avec son capitalisme familial. « L’indépendance financière est fondamentale pour soutenir l’indépendance éditoriale, le groupe Rossel est né là-dessus, insiste Bernard Marchant. Cela fait toujours partie de notre génétique et c’est ce modèle qui prévaut aujourd’hui en Belgique dans quasiment tous les groupes de presse. Dès le moment où on n’est plus rentable, on perd cette indépendance. Il n’y a pas, chez nous, de client très important dont on serait dépendant. Aucun ne dépasse 3 %. Etat compris. » L’aide de l’Etat au groupe Rossel, compensation à la publicité sur la RTBF, est de 2,68 % du budget.

« Dès le moment où vous êtes un média commercial et que vous voulez construire une relation de confiance avec le téléspectateur, vous devez avoir des barrières de séparation très nettes entre les intérêts privés et l’information, insiste Stéphane Rosenblatt, directeur de l’information à RTL. Chez nous, c’est bien le cas. »
« Une dotation publique, avec un contrat de gestion qui fixe les missions à remplir, c’est une solide garantie de pouvoir exercer son métier », surenchérit Jean-Pierre Jacqmin, son homologue de la RTBF. « En Belgique, nous sommes mieux lotis que dans d’autres pays, acquiesce André Linard. Les propriétaires d’entreprises de presse sont des groupes dont la presse est l’activité principale. Nous n’avons pas de vendeurs de canon, d’entrepreneurs de travaux publics… Pour eux, l’information est quelque chose d’important. Par contre, ces entreprises doivent être rentables. S’il y a une pression, c’est celle de faire ce qui se vend. »

La publicité : risque sournois, mais mineur

Tous nos interlocuteurs l’affirment : les séparations entre publicité et information sont nettes. Les résistances bien en place. « C’est vrai pour les grands médias, acquiesce André Linard. Mais il y a un très grand nombre de plus petites publications ou de magazines spécialisés qui vivent largement de bonnes relations avec les annonceurs. Cela peut représenter des intrusions dans l’indépendance des journalistes. On m’a rapporté des exemples où un sujet ne serait pas traité s’il n’est pas générateur de publicités. Des annonceurs peuvent faire pression en retirant leurs campagnes de publicité parce que des articles portent un regard critique sur leurs produits. Cela arrive. » « Je n’ai jamais connu le cas », rétorque Bernard Marchant.

Les moyens financiers : nerf de la guerre

S’il y a bien une menace qui pèse sur les médias, c’est la diminution des moyens. Une conséquence de la baisse de la diffusion. Du basculement de modèle économique. « Il y a eu diminution du nombre de salariés jusqu’en 2000, analyse Jean-François Dumont. Depuis, on constate une légère augmentation. Mais il y a eu une diminution impressionnante du personnel ouvrier et un transfert de tâches techniques de l’atelier vers la rédaction. On voit donc des journalistes de plus en plus immobiles. L’offre de contenus n’a cessé d’augmenter avec des équipes qui ne grandissent pas. Voilà la dégradation. Sans oublier les développements numériques qui ont accru les charges… Pour les pigistes, c’est pire : les mêmes tarifs sont en vigueur depuis cinq ans, dix ans, vingt ans… Sans augmentation ni indexation. C’est un frein à l’indépendance. »

« L’information indépendante de qualité restera payante, c’est impossible de faire autrement, assène Bernard Marchant. Nous ne réclamons pas de subsides, mais un environnement économique favorable. » Au sujet des plans sociaux qui ont affecté le groupe Rossel, il précise : « Cela ne touche pas les journalistes. Il y a vingt ans, pour faire un journal, il fallait un technicien pour un journaliste. Aujourd’hui, on a trois journalistes pour un technicien. »

Partout, on est à la corde. « La RTBF est trop court, clame Jean-Pierre Jacqmin. C’est le service public le moins bien financé d’Europe après le Portugal. Nous sommes sous-financés. La part de la RTBF dans le budget de la Communauté française est passée de 3 à 4% à 2,17% en vingt ans ! Regardez France 2 : nous avons une rédaction de 240 journalistes, eux, ils sont plus de 2000. »

La politisation : des relations complexes

Les relations entre le pouvoir, politique, et les médias sont le fruit d’une alchimie complexe. On se côtoie, on se respecte, on a besoin les un des autres. Mais on se craint, aussi. « Notre travail, c’est de rendre lisible le message politique pour les citoyens, souligne Ermeline Gosselin porte-parole du Parti socialiste. Rien ne vaut une manchette de journal ou un billet d’une minute trente à un JT pour le faire passer. » Les rapports de confiance sont importants, dit-elle. De la manipulation ? « C’est prendre les journalistes pour plus naïfs qu’ils ne sont. Si vous saviez le nombre de fois que je hurle en découvrant les journaux du matin. »

« Tous ceux qui veulent toucher l’opinion pour mettre en avant une action, une personne, un programme… souhaitent que les médias le répercutent, si possible sans distance critique, analyse André Linard. Il y a des bons contacts, des relations harmonieuses et des tentatives de pression. Mais que ce soit clair : je ne vois pas pour l’instant un média qui soit tenu comme une marionnette par un parti, un syndicat… Qu’il y ait des coups de fil insistants, oui. Que l’on invoque le fait qu’un ministre ne se soit plus exprimé depuis longtemps, oui. Que l’on élude certaines questions, aussi… Là encore, les journalistes doivent mettre en œuvre des résistances. »

« Il peut y avoir aussi des pressions des médias sur les politiques, glisse Marc Janssen, président du Conseil supérieur de l’audiovisuel. Au moment de la répartition des fréquences radios, ils étaient prêts à tout. »

La presse d’opinion n’est plus de mise en Belgique. L’indépendance éditoriale est devenue un « must » dont tous les médias se revendiquent. Même à la RTBF, où le pacte culturel qui veillait à un équilibre des forces politiques au sein de la rédaction n’est plus de mise. « Jamais la question de mon appartenance politique ne m’a été posée, clame Jean-Pierre Jacqmin. Je suis formel. C’est clair : je n’ai pas de carte de parti ! En tant que directeur de l’information, je peux aussi dire catégoriquement que je n’ai jamais demandé la couleur politique d’aucun journaliste. » Il y a peu, Le Soir Magazine avait mis en avant la couleur politique de certains journalistes. Le Conseil de déontologie a dénoncé la tentative. « Cela suppose que l’on suspecte a priori les journalistes de ne pas faire correctement leur travail, dit André Linard. C’est injuste. Le fait d’avoir une carte de parti, c’est un acte privé. Sauf si cela a une influence sur la pratique. » Jusqu’ici, le Conseil n’a jamais eu à traiter un cas de pressions politiques.

Olivier Mouton

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8 réponses à « Les médias ne sont pas indépendants »

  1. Le 13eme cavalier dit :

    “Cela suppose que l’on suspecte a priori les journalistes de ne pas faire correctement leur travail, dit André Linard. C’est injuste.” ;
    1. La somme des tendances politiques n’a jamais été une garantie de la pluralité des tendances ; cette “somme des tendances” devenant elle-même, par ce fait, “une tendance politique” qui exclus “les autres tendances”. Ce à l’instar de l’union des mouvements politiques “à vocation régionale” qui ne sera jamais représentative des mouvements “unionistes”. La pluralité dont ils se targuent se définissant dès lors, non pas “de la pluralité” mais bien comme “une pluralité sélective” en fonction d’une orientation prédéterminée…
    2. Quand on est témoin d’un fait et que l’on voit ce qui en est relaté dans la presse, force est de constater un “certain nombre” d’erreur, d’inexactitude, d’omission ou carrément que l’on relate “autre chose que ce qu’il s’est vraiment passé”.
    Je n’épargnerai pas non plus les quotidiens télévisés puisqu’il n’est que très rarement mentionné “images d’archive” sur les images présentées (En ce qui concerne plus spécialement le “journal télévisé”, on peut même s’apercevoir qu’il s’agit des images d’un reportage diffusé parfois l’avant veille mais assortit d’un nouveau commentaire). “Nul pourra venir se plaindre d’une chose qu’il a lui-même fait”, dit-on…

  2. Vinch dit :

    “Cela suppose que l’on suspecte a priori les journalistes de ne pas faire correctement leur travail”

    C’est sorti de son contexte, mais, en tant que lecteur épisodique, je pense sincèrement que nombreuses personnes font mal leur travail dans la recherche et la publication des infos. Honnêtement, je suis atterré pratiquement chaque fois que j’ouvre Le Soir.

    Et la télé, n’en parlons pas, ce serait une perte de temps…

  3. Oliv21 dit :

    Presse traditionnelle subventionnée = dinosaures. Internet = météorite

  4. Oliv21 dit :

    « Une dotation publique [...], c’est une solide garantie de pouvoir exercer son métier » (sic). La bonne blague.

  5. skyman dit :

    Mes pensées vont dans le sens des commentaires précédents. Il serait bon aussi pour sa crédibilité, que la presse fasse autre chose que du copier-coller racoleur en front page, des agences de presse, et nous gratifient de forums illisibles en arrière boutique pour se donner bonne conscience du débat démocratique. Perso, j’aime que la presse soit plus investigatrice et se pose plus de questions. Bien entendu, ça suggère avoir des moyens et des hommes – pas toujours compatible avec les business plan envisagés par les grands groupes de presse.

  6. A dude dit :

    “Regardez France 2: Nous avons une redaction de 240 journalistes, eux, ils sont plus de 2000.”
    Bel argument. Je ne serai pas étonné que les USA aient plus de journalistes que la france. Est-ce que le nombre de journalistes est une garantie de qualité, ça j’en suis moins sure.
    Quand la neige tombe sur la Belgique, la Rtbf nous sors le grand jeu… C’est vrai…

  7. geof dit :

    Ouais ouais ouais… Et on n’entend jamais que le son de cloche de l’industrie de l’amusement se lamentant sur les “énormes pertes” (qui sont en fait des “manques à gagner”) et les “nouveaux talents privés de revenus” sinon pas d’interviews. Rarement un mot msur le combat permanent de l’EFF, des autres associations et personnes qui défedent nos libertés et notre culture. Et on ne lis jamais “virus Windows” mais “virus PC” sinon pas de cahier spécial de promo à la prochaine version. On ne lit jamais “les PC sous Linux ne sont pas vulnérables”.

    Et on ânonne sans vérifier des chiffres et des communiqués de propagande, sans même imaginer qu’ils y a un point de vue critique, voire opposé, qu’un journaliste compétent et indépendant se ferait une DEVOIR de présenter!

    Les analyses libres et honnêtes sont cantonées auxs editos, cartes blanche et autres courriers. Là on peut encore s’exprimer librement.

  8. Hoens dit :

    Lecteur assidu de la presse francophone depuis plus de trente ans (Le Soir, La Libre Belgique, La Dernière Heure), j’ai la conviction que, depuis ces dernières années, ces journaux évitent constamment d’évoquer les conséquences sociales dramatiques de la crise finançière et économique au sein de notre pays et plus particulièrement en Wallonnie. Par exemple dans cette région, 30 % des pensionnés actuels du secteur privé se trouvent en-dessous du seuil de pauvreté (975 euros pour un isolé).
    De même, des travailleuses et travailleurs actifs se retrouvent également de plus en plus nombreux sous ce seuil de pauvreté (travail précaire et temps partiels).
    Pendant ce temps, le gouvernement, avec la complicité silencieuse des médias, continue à tolérer une fraude fiscale et des intérêts notionnels qui se situent à plus de 30 milliards d’euros par an !

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