Au Kivu, avec les gorilles des Virungas

(c) PhilBerki

(c) PhilBerki

Lentement, le nord Kivu rouvre ses portes aux visiteurs. Cette région plantée à l’est de la République démocratique du Congo (RDC) abrite l’une des merveilles du monde, près de Goma : le parc national des Virungas, ses volcans actifs, ses gorilles aussi, et tant d’autres richesses sur les bords du lac Kivu. Un bout de Terre qui ressemblerait au paradis s’il n’avait si longtemps vécu l’enfer. Après près de 30 ans de guerres fratricides, la paix semble y avoir enfin repris ses droits. Tout le monde veut y croire et une bonne partie de la région est désormais sécurisée. Un signe qui ne trompe pas : les touristes commencent à revenir. Comme ils le faisaient déjà il y a 2 ou 3 ans, avant l’arrivée du M23, dernier mouvement rebelle en date, aujourd’hui à genoux. J’en étais, grâce à la micro agence belge Kivu Travel qui redémarre ses activités (1). Je ne saurais trop vous recommander de tenter l’expérience… Récit.

(c) PhilBerki

(c) PhilBerki

Suspendus entre ciel et terre. Et même les entrailles de la Terre. Ici, l’expression n’est pas galvaudée, elle prend physiquement tout son sens. Nous sommes juchés sur une plateforme rocheuse d’à peine 3 m de large sur 20 de long. A 3500 mètres d’altitude. En surplomb des nuages d’où émergent à l’horizon les sommets volcaniques de la chaine des Virungas, qui marque la frontière entre Rwanda et Congo. Ce n’est pas le manque d’oxygène qui coupe le souffle. Le spectacle est de ceux qu’on voit peu dans une vie.

(c) PhilBerki

(c) PhilBerki

D’un côté : le vide. Le flanc de la montagne, d’abord très raide puis plus incurvé pour s’achever en pente douce sur les rives du lac qu’on distingue là-bas au loin, sous les brumes matinales. On devine aussi la ville anarchiquement posée entre les deux. Puis la voie étroite et abrupte qui nous a conduits jusqu’ici, au terme de sept heures d’une ascension épique à travers jungle et scories. Une solide randonnée.

(c) PhilBerki

(c) PhilBerki

De l’autre : un à-pic de plus de 500 mètres. La vue plonge, vertigineuse, sur un autre genre de lac, infiniment plus impressionnant : le cratère du volcan Nyiragongo abrite le plus grand lac de lave en ébullition du monde. A ciel ouvert. C’est sur cet improbable promontoire qu’on a passé la nuit, dans des tentes igloo battues par un vent diabolique et des fumerolles saturées de soufre, mais assez solidement arrimées pour ne pas nous précipiter dans le gouffre. La nuit, le ballet incessant des explosions de magma rouge feu est plus prodigieux encore. Hypnotique. Infernal. Quelqu’un a eu l’idée saugrenue de lancer « Dance on a Volcano » à fond sur son Smartphone.

La nuit a été brève, inconfortable. Le lever de soleil nous cueille tout engourdis mais à peine repus de ce spectacle grandiose. On s’offre alors un tour du cratère en jouant les dahus pour jouir du panorama baigné par les lueurs de l’aube. La vue est à se damner, on aperçoit clairement les nombreux cônes volcaniques qui jalonnent la plaine jusqu’au lac Kivu et prouvent que la ville ne s’étend pas au pied du monstre, mais carrément sur ses flancs. Certains cratères émergent au cœur des quartiers, l’un d’eux forme une colline au centre de cette cité de 800.000 âmes. Goma, la capitale du Nord-Kivu.

(c) PhilBerki

(c) PhilBerki

La dernière éruption du Nyiragongo date de 2004, elle a coupé la ville en deux. Il en reste une immense coulée de lave sur laquelle les cabanes ont repoussé. Elle n’empêche pas les tshukudus, ces emblématiques trottinettes africaines omniprésentes, d’avancer cahin-caha, chargées de marchandises jusqu’au guidon. Ni la population de survivre dans un joyeux chaos.

Le plus vieux parc national d’Afrique

L’ascension du volcan est redevenue, toutes proportions gardées, l’une des attractions touristiques de cette magnifique région ravagée par près de 30 ans de guerre civile. Mais le Kivu est aujourd’hui en paix, le calme est revenu et la plupart des groupes belligérants ont été désarmés ou intégrés à l’armée nationale congolaise. Il reste certes, ci et là, quelques groupes rebelles isolés qui font encore parler d’eux. Mais Goma et ses alentours sont sécurisés. Ainsi que la majeure partie du parc des Virungas, jadis repère de groupes armés. Il vient tout juste d’être rouvert officiellement.

(c) PhilBerki

(c) PhilBerki

Cette immense réserve naturelle qui couvre le flanc est du Congo depuis le Rwanda au sud jusqu’à l’Ouganda au nord fut longtemps connue sous le nom de Parc national Albert (1er), sous le règne duquel elle fut inaugurée en 1925. C’est le deuxième plus ancien parc national du monde, après celui de Yellowstone aux Etats-Unis. Le premier d’Afrique. Et c’est un autre Belge qui en est aujourd’hui sinon le roi, du moins le responsable. Lui aussi de sang royal.

Emmanuel de Merode est l’un des héritiers de la célèbre lignée princière. Mais il ne doit qu’à ses compétences d’anthropologue d’avoir été nommé début 2008 directeur général de l’ICCN, l’Institut congolais pour la Conservation de la Nature, pour les Virungas. Cet anglophile de 40 ans formé au Kenya se bat depuis longtemps pour la préservation de la nature africaine, notamment contre les trafiquants de viande d’animaux sauvages et la déforestation. Il dirige aujourd’hui une petite armée de rangers congolais formés à l’américaine, extrêmement compétents et disciplinés, dont la mission principale consiste à entretenir et sécuriser les Virungas et leurs innombrables merveilles. En prêtant aussi main forte à l’armée congolaise en dehors du parc, pour veiller à la tranquillité de la région. Objectif : favoriser le retour du tourisme dans les meilleures conditions possibles, dans cette région d’une richesse et d’une beauté qui n’ont rien à envier aux célèbres destinations safaris des pays voisins.

« Pas une zone protégée au monde n’abrite une plus grande diversité d’espèces d’oiseaux, de mammifères ou de reptiles, affirme de Merode. C’est ici qu’ont été découverts les okapis et on en a encore photographiés il y a peu. On trouve aussi trois types de grands singes : gorilles des montagnes, gorilles des plaines et chimpanzés. Sans parler des grands fauves, des éléphants, des buffles ou des hippopotames, même si leurs populations ont été décimées pendant la guerre. Dans les années 60, les Virungas, qui constituent l’épine dorsale du Rift Albertin, étaient une destination phare ».

Il faudra un peu de temps pour qu’elle le redevienne. Même si elle le mérite vraiment. La région a accueilli près de 2000 voyageurs étrangers en 2010-2011. Son protecteur en chef espère tripler ce chiffre à court terme. Il a même construit un (éco)lodge aux portes du parc, pour les accueillir. Vue imprenable !

Gare au gorille

(c) PhilBerki

(c) PhilBerki

L’aube, le lendemain. Les premiers rayons du soleil illuminent la plaine infinie, coupée par les volcans posés sur l’horizon, où se mêlent toutes les nuances du vert. On distingue les contours de parcelles cultivées où travaillent des villageois. Et des prairies où paissent des troupeaux de zébus. Il n’est pas rare que les gorilles s’aventurent jusqu’ici.

Nous avons dormi sous tente, encore, mais dans de vrais lits (!) cette fois, à la lisière entre la plaine et la forêt qui marque la limite du parc, au pied d’une montagne dont il escalade doucement les flancs. L’endroit s’appelle Bukima.

Deux rangers nous servent de guides. Précédés par des pisteurs, suivis par des porteurs, nous pénétrons la jungle sur les traces des primates. Depuis les derniers massacres perpétrés par les rebelles il y a deux ans, les gorilles sont à nouveau protégés et commencent à repeupler la région. « On en a recensé 86, compte Martin, le guide. Trois familles se sont déjà habituées à la présence de l’homme ». Moins qu’au Rwanda voisin, où les visiteurs sont désormais si nombreux qu’il faut réserver plusieurs mois à l’avance. Ici, on est encore seul au monde. Peut-être plus pour très longtemps…

(c) PhilBerki

(c) PhilBerki

La famille la plus nombreuse est celle des Kabiziri. Elle compte quatorze individus, dont un « silverback » (dos argenté), le mâle dominant, deux autres mâles, plusieurs femelles et des bébés. Nous les pistons dans la végétation touffue. Parfois à coup de machettes. On progresse lentement, précautionneusement. Tous les sens aux aguets. Les gorilles bougent beaucoup. Il nous faudra près de trois heures pour les trouver. Jusqu’à tomber dessus nez à… naseaux. Ou dessous : l’un d’eux s’est carrément laissé choir de son arbre à nos pieds. Curieux. Pas effrayé. Nous, totalement subjugués. Domptés. Nous passerons une heure – le temps maximum autorisé pour préserver leur tranquillité – au milieu d’eux. A les regarder jouer, s’épouiller, grogner, dormir ou se fâcher. Sans jamais nous sentir menacés. Mais prévenus : si un mâle se montre agressif, surtout, ne pas s’enfuir. S’accroupir en baissant les yeux. Lui montrer qu’il est le patron. Qu’on lui est soumis. Là-dessus, aucun doute… On s’en souviendra longtemps.

Le retour est joyeux. Et, déjà, nostalgique : on rêve d’y retourner. Au printemps, on pourra admirer d’autres groupes. Et puis les chimpanzés : après le volcan et les gorilles en deux endroits, depuis un an, leur coin sera à son tour rouvert au tourisme. Puis, progressivement, d’autres parties des Virungas. Si la paix dure, on se bousculera bientôt au portillon. Pour ces splendeurs et d’autres : le lac Kivu et les montagnes qui l’entourent, les célèbres alpages des Masisi, un peu plus au nord, dits la « Petite Suisse du Kivu »… Goma n’est qu’à trois heures de route de Kigali. Mais c’est encore un autre monde, au-dessous du volcan. Ou au-delà ?

Philippe Berkenbaum

 

(c) PhilBerki

(c) PhilBerki

 

 

Le Kivu en pratique

Renseignements.

Ambassade de la RD Congo : 30 rue Marie de Bourgogne, 1000 Bruxelles. www.ambardc.eu

Ambassade du Rwanda : 1 av. des Fleurs, 1150 Bruxelles. Tel : 02 763 07 21 ; www.ambarwanda.be

Sécurité

Les Affaires étrangères belges déconseillent de voyager dans l’est du Congo et au Kivu en raison de la présence de groupes rebelles résiduels, malgré la fin de la guerre civile depuis deux ans. Il est certain que la RDC n’est pas encore devenue une destination aussi sûre que le Rwanda voisin. Mais la région de Goma et les sites aujourd’hui ouverts au tourisme (volcan, gorilles, lac Kivu, etc.) sont calmes et sécurisés. Les rangers de l’ICCN veillent au grain. Evitez simplement de vous aventurer sans informations fiables dans les régions plus reculées qui ne bénéficient pas des mêmes garanties de sécurité, notamment plus au nord.

Formalités.

L’accès à la RDC nécessite un passeport valide au moins 12 mois après la fin du voyage. Si l’on arrive par Kigali, il faut obtenir un visa rwandais. Nécessité de disposer d’une attestation de prise en charge en RDC qui peut être délivrée par une autorité locale ou une agence.

Langue.

On parle le français dans tout le Kivu et, de plus en plus, l’anglais sous l’influence du voisin rwandais.

Monnaie.

1 € = 1250 francs congolais. L’utilisation de la carte de crédit et de chèques est quasi impossible en RDC. La devise usuelle est le $ US.

Santé.

Vaccin contre la fièvre jaune obligatoire. Ceux contre l’hépatite A et B, la fièvre typhoïde et le tétanos recommandés, de même que le traitement anti-paludique. Carnet de vaccination obligatoire.

Décalage horaire.

- 1 heure en été, 0 en hiver.

Climat.

Tropical mais assez tempéré grâce à l’altitude. Goma et le lac Kivu sont à 1.500 m d’altitude, d’où une température idéale de 20 à 30 ° toute l’année.
Saisons des pluies de mi-septembre à mi-décembre et de mars à mai, donnant lieu à de fortes averses passagères.

Kivu 45Y aller.

Le passage par Kigali est le plus rapide. Vols directs Brussels Airlines 4 fois par semaine à partir de 800 euros. De Kigali, on peut prendre un taxi ou une navette jusqu’à la frontière (Gysenyi), qui marque l’entrée à Goma. Vu le faible développement touristique actuel, Kivu Travel, créée par des Belges, est l’agence idéale pour organiser votre voyage dans la région. Adepte d’un tourisme responsable, elle reverse 10 $ par participant et par jour de voyage à des projets de développement locaux que vous aurez la possibilité de visiter. www.kivutravel.net ; info@kivutravel.com

Se loger.

L’infrastructure est encore spartiate et les beaux hôtels de Goma, plantés au bord du lac Kivu, souvent défraichis. Mention pour l’hôtel Karibu et son magnifique jardin envahi d’oiseaux exotiques. A l’extrémité ouest de Goma, av. Katindo Gauche. Tel : +243 (0)81 31 36 506 ; hotel.karibu@caramail.com

Se restaurer.

Le Petit Bruxelles. Une institution à Goma, à deux pas du « Rond point des banques », bières belges à l’ombre de Manneken Pis. Goûter les boulettes locales… 1 av. du Rond Point, Tél. : +243 (0)813197148

A faire.

Pour les amateurs, on peut également escalader un autre volcan en activité, le Nyamulagira. La traversée du lac Kivu en bateau à moteur pour rejoindre Bukavu, capitale du Sud-Kivu, vaut le détour, en profiter pour visiter les îles qui le parsèment. Dans l’état actuel des possibilités, l’idéal est de consacrer 4 ou 5 jours à visiter la région, en extension par exemple d’un séjour au Rwanda ou en Ouganda, voire au Kenya, en profitant de la ligne Brussels Airlines qui passe par Nairobi. Rien que pour les gorilles, cela mérite le crochet…

A lire aussi: Le Belge qui veut vous emmener au Kivu

 

Vous aimerez aussi :

Cette entrée a été publiée dans Afrique, avec comme mot(s)-clef(s) , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

5 réponses à Au Kivu, avec les gorilles des Virungas

  1. Ping : Au Kivu, avec les gorilles des Virungas | Voyag...

  2. Didier dit :

    Bravo et merci pour ce superbe compte rendu….Curieusement samedi dernier un reportage sur la 5 sur le même sujet…J’ai été subjugué par les images…C’est certain ce pays fait dorénavant partie de maTo Do list !!

  3. Ping : Le Belge qui veut vous emmener au Kivu | voyage voyage

  4. Ping : Lorem ipsum dolor sit er elit lamet, consecteta...

  5. La dernière éruption fissurale du volcan Nyiragongo date de 17 Janvier 2002 à 8h25; temps local soit 6h25 min , temps universel et non de 2004. Merci de rectifier cette faute dans votre texte. Du Chercheur Volcanologue Célestin KASEREKA MAHINDA, Observatoire Volcanologique de Goma. Tél +243 810 572 241; e-mail: mahindageophys@gmail.com

Laisser un commentaire