A la chasse aux aurores boréales dans le Yukon au Canada

(c)Sundog Retreat

(c)Sundog Retreat

Un territoire grand comme l’Espagne où ne vivent que 35000 personnes et où les températures descendent jusqu’à -50°C l’hiver.

Ce n’est pas l’Alaska mais le Yukon, à l’extrême nord-ouest du Canada.

Le pays de la ruée vers l’or à la fin du 19e siècle, des bucherons, des trappeurs et des indiens, des motoneiges et des traineaux à chiens. Un rendez-vous intense avec une nature vierge. Et les couleurs des aurores boréales.

 

-35°c aux aurores (c)PhilBerki

-35°c aux aurores (c)PhilBerki

C’est la mi-février et il fait -30°. Et encore sommes-nous en plein jour : la nuit dernière, le thermomètre vaillamment accroché à la fenêtre de notre charmant cottage tout en bois, perdu au milieu des pins, affichait la température record de -42°C ! Je le sais parce que j’étais dehors, entre 2 et 3 h du matin. Blotti dans mes vêtements polaires parfaitement adaptés, qui n’ont pourtant pas empêché mon nez de friser l’engelure. Je ne dirai pas que c’était à deux doigts : malgré les gants, mes mains étaient dans le même état. Mais le froid en valait la chandelle : j’étais à la chasse aux aurores boréales. Bredouille, cette nuit-là. Mais quelle excitation !

Whitehorse (c)PhilBerki

Whitehorse (c)PhilBerki

La ville la plus proche est à près d’une heure de route couverte d’une épaisse couche de neige glacée. Whithehorse, 32 000 habitants, capitale d’un pays grand comme l’Espagne, qui n’en compte que 35 000 au total. Plus désert que le Sahara, avec des températures aussi extrêmes mais inversées. Du côté obscur du zéro. En fait, ce n’est pas un pays mais une province subarctique du grand nord canadien : le Yukon, coincé entre l’Alaska et les Territoires du Nord-Ouest, posé sur la Colombie britannique à la limite du cercle polaire. Le pays de la ruée vers l’or parodiée par Chaplin, où le ciel peut être d’or au cœur de la nuit.

(c)Sundog Retreat

(c)Sundog Retreat

(c)Sundog Retreat

(c)Sundog Retreat

L’aurore boréale naît du choc entre les particules projetées dans l’espace par les éruptions solaires et le champ magnétique de la Terre. Elles sont déviées dans leur course folle mais s’irisent en glissant sur l’atmosphère, et ce phénomène est d’autant plus visible qu’on se rapproche du pôle. C’est aussi vrai dans le grand nord scandinave que canadien, mais c’est plus exotique d’aller les traquer dans l’une des régions les moins explorées de la planète, les plus vierges de toute empreinte humaine.

Mucher et chercheur d’or

Fish Lake (c)PhilBerki

Fish Lake (c)PhilBerki

Rendez-vous ce matin au Sky High Wilderness Ranch, qui organise toutes sortes d’expéditions dans la toundra d’un blanc immaculé qui s’étend à perte de vue dans cette région montagneuse, creusée de lacs et de rivières gelées. Sébastien sera notre guide. Il n’est pas du coin : ce Québecquois de 35 ans, marié et père d’un enfant de 6 ans, est tombé amoureux du Yukon et de sa beauté sauvage. Il en a pourtant vu d’autres dans sa Belle Province natale, à l’autre bout du Canada. Pompier l’été, il était « mucher » l’hiver, entendez : meneur de chiens de traineau. La vie au grand air, ça le connaît.

Sébastien Nault (c)PhilBerki

Sébastien Nault (c)PhilBerki

 

« Cette région est unique, rares sont encore les endroits sur cette planète où l’on peut éprouver un tel sentiment de liberté, une telle communion avec l’environnement », témoigne-t-il. Seb n’a pas choisi le Yukon pour cette seule raison : il y a acheté une petite concession dont il devait entamer l’exploitation cet été. On trouve encore beaucoup d’or, par ici, pour qui veut en ramasser. Et bien d’autres richesses minières, dont l’exploitation menacera peut-être un jour l’intégrité de cet immense territoire. A commencer par du pétrole.

 

En motoneige sur le lac (c) PhilBerki

En motoneige sur le lac (c) PhilBerki

En motoneige (c)PhilBerki

En motoneige (c)PhilBerki

Equipement polaire de pied en cap pour l’expédition. Pour les mains, Andrew, l’hôte de notre séjour, nous a prêté des moufles en peau de castor fabriquées par les indiens du crû. Mieux que des gants synthétiques et tellement plus soyeux ! On enfourche nos traineaux… mécaniques : cette fois, nous avons troqué les chiens pour des chevaux vapeur et c’est en motoneige qu’on affronte la poudreuse. Le moyen de locomotion le plus utilisé dans la région. Mais nous ne croiserons pas âme qui vive. Humaine, du moins : à peine gravie la pente d’une première colline, nous ferons fuir un couple d’élans. Enormes ! Les loups sont nombreux aussi mais ils se cachent, on les aperçoit difficilement. Les renards, en revanche, se repèrent de loin, taches rousses flamboyantes sur fond blanc. Et les ours hibernent profondément en cette saison, à l’abri du froid.

La cabane du Dernier Trappeur à Fish Lake

La cabane du Dernier Trappeur à Fish Lake

Halte au sommet, quelques solides dénivelés plus loin, les rares poils qui dépassent collés de givre, pour une séance de contemplation ébahie comme il y en aura beaucoup cette semaine. Figé dans une éternité glacée, Fish Lake étale ses méandres entre les collines sous la lumière rasante d’un pâle soleil… boréal. L’Oscar du plus beau décor naturel serait amplement mérité : c’est très précisément ici qu’ont été tournées les aventures du Dernier Trappeur, le film de Nicolas Vanier. Sa cabane repose toujours sur la rive, on peut y accéder avant de filer sur la glace. Elle est striée de fissures mais ne risque pas de céder, vu son mètre d’épaisseur. Ça n’empêche pas les parties de pêche à la truite ou à l’omble, dans un trou de 20 cm de diamètre. Imaginez la taille du foret ! Un jouet, pour Sébastien.

Chasse aux aurores boréales

Sundog Retreat en été

Sundog Retreat en été

Retour en fin de journée au Sundog Retreat, petite auberge formée de sept cabanes en rondins plantées au milieu de nulle part, au bord de la rivière Whitehorse, à une demi heure de la ville. C’est la modeste mais chaleureuse retraite construite de leurs mains par Andrew et Heather Finton pour accueillir les chasseurs d’aurores boréales. On y arrive par la mythique Alaskan Highway, cette route de 2500 km construite en 8 mois par l’armée américaine après Pearl Harbour, pour protéger l’Alaska et empêcher les Japonais d’y débarquer.

S.S. Klondike (c)PhilBerki

S.S. Klondike (c)PhilBerki

Elle traverse la Colombie britannique puis le Yukon de part en part, via le Klondike où les premières pépites furent découvertes fin 19e, déclenchant la plus célèbre ruée vers l’or de l’histoire de la conquête de l’Ouest. Cent mille personne accoururent dans le coin pour creuser la terre au péril de leur vie. Témoin de cette époque épique, le S.S. Klondike, qui descendait le fleuve pour convoyer les chercheurs d’or et le ravitaillement jusqu’à la ville champignon de Dawson, est toujours à quai à Whitehorse, converti en musée. D’autres vestiges émaillent la cité, imprégnée par l’esprit pionnier.

Aurore boréale (c)PhilBerki

Aurore boréale (c)PhilBerki

A l’écart des lumières de la ville, le poste est idéal pour scruter le ciel dès que descend la nuit. C’est une chasse ingrate : de nombreuses heures d’affut dans un froid intense pour un tableau très aléatoire. Notre cottage est bien chauffé, le frigo bien rempli, on se relaie jusqu’aux petites heures pour recommencer le lendemain. Autant le dire tout de suite : nous n’avons pas eu beaucoup de chance. Une patience héroïque, des nuits d’encre ou trop couvertes pour distinguer quoi que ce soit. Mais quand soudain l’éther se colore d’un vert d’abord timide puis plus intense, même si on est loin des images spectaculaires dont on rêvait, si rares et courtes, le bonheur est intense. Autant que le froid : nos appareils photos sont gelés. Couverts de givre. N’en doutez pourtant pas, le jeu en vaut largement la chandelle, l’expérience est unique. Qui sait : peut-être votre patience sera-t-elle mieux récompensée que la nôtre.

(c)PhilBerki

(c)PhilBerki

On se console avec la nature. Ballades en raquettes sur les traces des biches et des cerfs, visite des réserves naturelles dont le Kluane National Park, inscrit au patrimoine de l’humanité, qui débouche sur les plus hauts sommets du Canada et abrite le plus vaste champ de glace du monde en dehors des pôles. On peut y randonner 2h ou 10 jours, les itinéraires sont parfaitement balisés, il faut juste faire attention au froid en hiver, aux animaux sauvages en été. Vous ne risquez rien avec les lynx et les loups si vous n’avez pas emmené votre chien – Andrew en a déjà perdu deux comme ça –, mais gare au grizzli, il est ici chez lui.

La culture retrouvée des natifs

(c)PhilBerki

(c)PhilBerki

Mais le must, l’expérience ultime dans cette région qui organise chaque année la Yukon Quest, la course d’attelage la plus difficile au monde – 1000 miles = 1648 kilomètres sans assistance à travers la toundra gelée, arrivée à Whitehorse une année sur deux, l’autre en Alaska –, c’est bien sûr la rando en traineau à chiens. Pas une simple promenade de santé derrière un mucher comme on peut en pratiquer dans les Alpes, non. Ici, chacun reçoit ses six chiens, apprend à les soigner et les guider à la voix, à piloter le traineau, à ne pas le laisser filer en cas de chute et c’est parti pour l’aventure.

Une journée ou huit jours avec logement en refuges, selon votre appétit de grands espaces. Sur les traces du dernier trappeur. Nous y avons passé la journée, guidés par Katharina, une jeune Allemande devenue meneuse de chiens par amour de la région – encore une ! –, tirés par nos huskys sibériens, malamutes d’Alaska, groenlandais et autres samoyèdes. Des races taillées pour l’attelage dans les conditions météo les plus rudes et qui adore ça, il suffit de les voir japper dès qu’on les harnache. Autre chose que la motoneige : ici, le conducteur travaille, il faut aider les chiens dans les montées en poussant le traineau, les gamelles sont fréquentes, amorties par la poudreuse, et les sensations décoiffantes. La glisse dans les descentes ou sur les lacs gelés, le slalom entre les arbres écrasés sous la neige, autant d’expériences uniques en leur genre. Sans parler du contact avec les chiens.

Reste qu’au Yukon, les plus belles rencontres se font avec les hommes. Non contents de gérer leur auberge au fond des bois, Heather et Andrew ont longtemps été investis dans des associations qu’ils ont créées, avec d’autres, pour venir en aide à la jeunesse désœuvrée. « Avant l’arrivée des colons, il y avait au Yukon 14 tribus de ‘native people’, ceux que vous appelez ‘les Indiens’, évoque Andrew. Pendant 150 ans, ils ont vécu l’assimilation forcée : les enfants étaient enlevés à leurs parents et placés dans des ‘residentials schools’, des internats où ils étaient victimes de sévices et de brimades, forcés à devenir de bons petits Canadiens. La dernière de ces écoles a brûlé il y a peu… »

Il n’y a pas longtemps non plus, moins de 25 ans, que le gouvernement a mis fin au programme, reconnu ses torts et commencé à dédommager les natifs en leur rendant des terres, en construisant pour eux des centres communautaires (chaque tribu ou « nation » a le sien), en leur versant de l’argent. Mais beaucoup de jeunes, faute de parvenir à retrouver leurs racines et leur identité, ont sombré dans l’alcoolisme, la délinquance et le désœuvrement. « On dit que quand un natif a passé 8 jours en ville, il lui en faut autant pour se réacclimater à la nature – et inversement. Alors imaginez le résultat après un siècle et demi ! », peste Andrew.

(c)PhilBerki

(c)PhilBerki

Lui qui fut charpentier a notamment créé un centre pour apprendre aux jeunes la sculpture et le travail du bois. C’est au Plaza Center que nous avons rencontré Brian, Walker, Jerry et Juste, devenus maîtres dans l’art tribal traditionnel. Certains élèves, actuels ou anciens, diffusent leurs œuvres dans le monde entier et sont exposés dans les musées, à Whitehorse et ailleurs. S’ils ont perdu leurs racines, ils ont regagné une culture et la reconnaissance se lit entre les lignes lorsqu’ils nous racontent leur parcours chaotique. Et si, disent-ils, leur travail évoque librement les esprits auxquels ils croient, c’est qu’ils sont à nouveau « connectés avec les forces du ciel et de la Terre ». Au centre de la ville, ils ont érigé un totem sculpté figurant les animaux qu’ils vénèrent. L’aigle et le loup, incarnation de leur liberté retrouvée.

Philippe Berkenbaum

Le Yukon en pratique

Ambassade du Canada : av. de Tervuren, 2, 1040 Bruxelles. Tél. 02  741 06 11. bru@international.gc.ca – www.canadainternational.gc.ca/belgium-belgique

Formalités. Passeport valable 6 mois. Pas de visa nécessaire pour les séjours de moins de 6 mois.

Langue. On parle l’anglais au Yukon, rarement le français.

Monnaie. 1 $ canadien vaut 0,71 €.

Décalage horaire. - 9h en hiver.

Climat. De novembre à mars, l’hiver est généralement sec (il neige relativement peu) mais les températures extrêmes, il faut être équipé. Votre équipement de ski ne suffira pas, mais vos hôtes locaux vous loueront les parkas, pantalons, bottes et gants nécessaires pour résister au froid polaire.

Y aller. Via Montréal, Toronto ou Vancouver, avec Air Canada et Air North, vols quotidiens, compter +/- 1000 €. www.aircanada.com, www.flyairnorth.com

Se loger. Chez Andrew et Heather Finton, dans les charmants cottages du Sundog Retreat, au milieu d’une nature magnifique et assez loin des lumières de la ville pour observer les aurores boréales dans les meilleurs conditions. Demander la cabane Cranberry, la mieux orientée. Heather vous propose ses plats mijotés à la carte durant votre séjour, mais vous pouvez aussi cuisiner. Essayez le steack de caribou au BBQ par -35°C, l’expérience est unique. Et si vous n’avez pas loué de voiture, Andrew se fera un plaisir de vous véhiculer jusqu’à Whitehorse et dans la région.

Sundog Retreat, Lot 1160 Policeman’s Point Rd, Whitehorse. Tel : +1 867-633-4183 – www.sundogretreat.cominfo@sundogretreat.com

Se restaurer. A Whitehorse, dans un décor agrémenté de toiles d’artistes locaux, goûtez à l’excellente cuisine indienne mâtinée d’influences diverses d’Antoinette’s : 4121 4th Avenue‬, Whitehorse. Tel : +1 867-668-3505 – www.facebook.com/Antoinettes.Whitehorse

A voir, à faire

- Pour les activités nature, les randonnées en motoneige et en traineau à chiens ou la pêche sur les lacs gelés : Sky High Wilderness Ranch, Km 16 Fish Lake Rd., Whitehorse. Tel : +1 867-667-4321 – www.skyhighwilderness.com

- N’hésitez pas à pousser au nord jusqu’à Dawson, au cœur du Klondike, pour retrouver l’atmosphère pionnière du temps de la ruée vers l’or, dont elle était la ville charnière.

 

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