Ouzbekistan, sur la route d’or et de la soie

 

Boukhara © PhilBerki

Boukhara © PhilBerki

 

Boukhara-la-Sainte et Samarcande-la-Magnifique rivalisent de mystère et de majesté au carrefour de routes commerciales aussi mythiques que la Route de la Soie, la Voie Royale ou la Route d’Or. Terre de steppes, de déserts et de champs de cotons, irriguée par l’indomptable fleuve Amou Daria, l’Ouzbekistan révèle une histoire millénaire et un islam décomplexé. Au cœur de l’Asie centrale. A l’ouest la Perse, à l’est la Chine, au sud l’Inde… Restent trois haltes incontournables, trois des plus belles villes de cette partie du globe.

On peine à imaginer que l’on traverse l’« une des villes saintes les plus intéressantes du monde », pour paraphraser les grands voyageurs du passé, quand on pénètre l’entrelacs de ruelles poussiéreuses qui forment le cœur de la vieille ville. Il n’existe pourtant pas meilleur parcours initiatique pour saisir la magie de la perle de l’islam en Asie centrale, cette cité caravanière parmi les plus secrètes de l’antique Route de la Soie.

Boukhara © PhilBerki

Boukhara © PhilBerki

Boukhara-la-Sainte abrite, dit-on, une mosquée pour chaque jour de l’année. Et presque autant de medersas, ces anciennes écoles coraniques. Plafonds richement ouvragés, boiseries finement sculptées, cascades de stuc multicolore… Certaines n’ont plus de minaret. D’autres invitent à y grimper, offrant ici une vue sur le quartier, là un panorama sur toute la cité. Des tapis soyeux suggèrent la prière ou la méditation, il suffit de se déchausser. Hommes et femmes mélangés, on pénètre librement, guidés par le sourire des habitants qui nous observent, avec ce mélange de bonhomie et de curiosité que nous croisons partout. Et de  fières rangées de dents en or « à 20 dollars pièce », avoue une grand-mère. Il paraît qu’elles portent bonheur.

Cette ville à taille humaine condense l’Asie centrale. Chiens, chèvres et poules en liberté, enfants jouant dans la poussière… Assis à l’ombre des maisons de brique séchée, les hommes tapent le trictrac ou égrènent leurs chapelets, calotte monochrome vissée sur le front. Les femmes aux robes multicolores, de coton ou de soie brodée dans la vallée du Ferghana, proche de la frontière chinoise, n’hésitent pas à vous offrir le chaï (thé), voire le couvert. Pour goûter au plov (riz à la viande et aux épices) et aux chachliks (brochettes d’agneau grillé) locaux…

Un islam décomplexé

©PhilBerki

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Elles ne fuient pas les hommes : ici, l’islam est modéré, égalitaire, décomplexé. Les jeunes filles abordent sans fard les visiteurs de passage, engagent la conversation dans un sabir indescriptible, osent un bout de promenade. S’il n’y avait l’obstacle de la langue…Tous les habitants parlent ouzbek, tadjik ou russe, on en tire rarement un mot d’anglais autre que « hello-goodbye ». Mais l’on ne se perd pas dans ce labyrinthe animé. Il est toujours possible de repérer la silhouette ou les coupoles turquoise d’un bâtiment connu.

Bien des mosquées de quartier n’ont pas l’honneur des guides et valent pourtant le détour. Mais elles ne sont qu’un pâle échantillon des surprises que Boukhara-la-Traditionnelle, rivale ancestrale de Samarcande-la-Magnifique, largement plus connue, réserve à ceux qui l’honorent de leur passage. Les infidèles y furent interdits pendant des siècles, les voyageurs sont aujourd’hui des hôtes de marque.

A Samarcande la majesté, à Boukhara la variété. Natif de la première, Issokhon Niazov, guide francophile et auteur d’un recueil de proverbes, ne jure que par la seconde. « Pour sa beauté, son indolence, son atmosphère d’un autre âge ». Mausolées, mosquées, médersas, caravansérails, palais, forteresses, minarets, portails massifs, faïence, mosaïque et albâtre polychromes… Les styles d’architecture couvrent une dizaine de siècle. Encore la majeure partie de la ville fût-elle détruite par Gengis Khan en 1220 : c’est ici que le souverain mongol s’est autoproclamé « Fléau de Dieu », avant de tout raser. Mais dès qu’elle fut reprise au 14e par Tamerlan, l’autre grand conquérant mongol, sa vitalité culturelle ne s’est plus démentie.

©PhilBerki

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On dit qu’ici, la lumière ne descend pas du ciel, elle y monte. Il faut voir miroiter les quatre coupoles de faïence de la mosquée Chor Minor pour le croire. Ou celles de l’ensemble Po-i-Kalyan, traduisez : « Piédestal du Très-Haut ». L’imposant minaret de 50 mètres y domine la cité tel un point d’exclamation géant planté entre une mosquée et une école coranique parmi les plus raffinées. On peut en gravir les 105 marches pour un spectacle à damner tous les saints. De l’islam.

Entre Perse, Chine, Inde et URSS

Khiva ©PhilBerki

Khiva ©PhilBerki

Bienvenue en Ouzbekistan, terre de steppes, de déserts et de champs de cotons, irriguée par l’indomptable fleuve Amou Daria. Une jeune nation dont les cités-phares furent des étapes majeures sur les plus grandes routes commerciales dès l’antiquité : la Route d’or, la Voie royale et la mythique Route de la Soie. Le pays des Ouzbeks est au carrefour : à l’ouest vers la Perse, à l’est vers la Chine, au sud vers l’Inde. Restent trois haltes incontournables, trois des plus belles villes de cette partie du globe, qu’on rallie en voiture ou en avion.  Khiva la ville musée au nord, si petite, gracieuse et délicate qu’on ne la dérangera pas plus d’un jour ou deux ; Samarcande au sud, majestueuse capitale impériale, et, à mi-chemin, Boukhara-la-Commerçante.

C’est ici qu’on fera les plus beaux achats. Pas une medersa dont les cellules, jadis réservées aux étudiants, n’abrite un marchand ou un artiste. Soieries, bijoux, manteaux d’astrakan, antiquités, objets d’art ou artisanat délicat, dont la peinture sur papier de soie… Allez au bazar des joailliers, logé dans l’ancien caravansérail indien, ex-ghetto des usuriers hindous ; voyez celui des chapeliers, où l’on trouve les plus belles chapkas, fourrure de loup ou laine frisée d’agneau ; celui des changeurs, où rivalisent de finesse les artisans.

Ici, pas de souk inextricable. On passe de l’un à l’autre entre deux monuments. Le grand marché qui s’étale au pied du plus vieux mausolée du monde musulman, celui des Samanides, tient plus du marché kolkhozien. Fruits et légumes, viandes et poissons frais, épices odorantes et pâtisseries dégoulinantes de crème s’amoncellent sur d’impeccables étals de carrelage blanc, aucun déchet ne résiste à l’incessant balai des nettoyeuses. Les chameaux ont des allures de camions frigos.

C’est l’héritage d’un pays qui fut soviétique pendant trois quarts de siècle, avant de déclarer son indépendance en 1991. Un pays conquis tant de fois, depuis Alexandre le Grand jusqu’à Tamerlan, en passant par Attila puis les Arabes après l’Hégire, qu’il cultive volontiers un certain nationalisme bon enfant. Une fierté nationale retrouvée, qui s’exprime dans le culte voué à Timour le Boîteux – dit Tamerlan, monarque d’un des empires les plus étendus de l’histoire, qui fit de Samarcande sa capitale -, dans l’empressement des Ouzbeks à se vêtir de costumes traditionnels pour marquer leur identité culturelle, dans le soin apporté à la restauration des splendeurs historiques.

La princesse et les éléphants

Samarcande ©PhilBerki

Samarcande, place du Registan ©PhilBerki

A Samarcande, dernière étape avant la (vraie) capitale Tachkent, cet héritage est marqué. Louée par Marco Polo, chantée par Amin Maalouf, pleurée par le poète Omar Kayyam, aucune cité mythique n’évoque mieux la splendeur des grandes civilisations traversées par la Route de la Soie. Mais le productivisme soviétique est passé. Quasi tous les monuments ont retrouvé leur lustre d’origine, mais ils sont disséminés aux quatre coins d’une ville de 400.000 habitants au schéma stalinien. Plan concentrique à grands boulevards, immeubles sans âme, le béton a remplacé la brique séchée. Les jeunes ont troqué leurs tenues traditionnelles contre des chemises et survêtements russes. On croise des filles en mini-jupe. Mais ni tchador, ni burqa.

©PhilBerki

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Musulmane, la population l’est à 85 %, mais seul un Ouzbek sur dix pratique. « C’est l’islam soviétique, ironise Issokhon, ce que le communisme nous a laissé de mieux. Avec la vodka ». Tout comme la bière, elle coule à flots. A Boukhara, la population aime à se retrouver le soir dans les coussins des tchaïkanas (maisons de thé) qui entourent le Liab-i-Haouz, un bassin bordé de mûriers centenaires et de fontaines qui distillent leur fraîcheur après les heures chaudes. On y vient en famille, on y conte les potins, on ne se refuse pas un verre d’alcool, bercé par l’indolence de l’Orient. A Samarcande, les tchaïkanas sont des bars, souvent à ciel ouvert, qui accueillent une jeunesse festive dans les nombreux parcs de la ville à la nuit tombée. Autre ambiance.

De la ville « grande et splendide » décrite par Marco Polo, il reste tant de merveilles architecturales sans équivalent, que l’on doit surtout à Tamerlan. Le Registan (« place de sable ») est la plus connue, immense esplanade entourée de trois somptueuses medersas aux portails gigantesques et d’une mosquée dont les minarets singent Pise. Accès interdit, mais les soldats qui surveillent le site vous laisseront grimper pour quelques pièces. A tenter au lever du soleil, quand les innombrables coupoles bleues de la ville émergent de la brume matinale.

©PhilBerki

Nécropole Chakhi-Zinda ©PhilBerki

De Timour, il reste aussi le mausolée Gour Emir, où il repose, et surtout la nécropole Chakhi-Zinda, qui marque l’apothéose de l’art de la céramique. Mais encore la mosquée Bibi Khanoum, la plus belle de l’époque, du nom de la princesse chinoise épousée par l’empereur avant d’être précipitée d’un minaret pour s’être laissée embrasser par l’architecte… du mausolée de son mari ! Elle fut construite par 500 artisans aidés de 95 éléphants ramenés d’Inde pour convoyer le marbre nécessaire.

A Samarcande, les coupoles sont crénelées et les princesses encore vivantes. Valentina Romanenko en est convaincue, qui habille ses contemporaines d’une féérie de robes, de tuniques, pantalons bouffants et soieries dignes des mille et une nuits. Et pourtant si modernes. On ne se lassera pas de les essayer dans sa minuscule boutique du quartier russe ou, mieux, d’admirer les mannequins qui leur prêtent vie. « Les femmes ouzbèkes redécouvrent le raffinement qui régnait ici au temps de la Route de la Soie, se réjouit la styliste. La différence, c’est qu’aujourd’hui elles sont libres ». Faut-il comprendre : « libérées » ?

Philippe Berkenbaum

L’Ouzbekistan en pratique

Y aller

Plusieurs compagnies proposent des vols depuis Bruxelles jusque Tashkent avec escale. Entre 500 et 800 euros A/R. L’agence Preference Travel Team propose des circuits-découverte au printemps 2017. Preference Travel Team – Rue de l’Abbaye, 77 – 1050 Bruxelles. www.preference.be - Tél. 02/647.30.00 – email : info@preference.be

 

Se loger

Petits hôtels de charme et chambres d’hôtes se répandent. Loger et manger chez l’habitant est un must. Nombreuses agences compétentes. www.dreambukhara.org

Boire un verre

Dans les tchaïkhanas autour du Liab-i-Haouz à Boukhara, au Blue’s Cafe à Samarcande, 66 rue Amur Timur.

Se renseigner

Ambassade av. Franklin Roosevelt 99, 1050 Bruxelles, 02 672 39 46

www.uzbekistan.be ou www.ouzbekistan.fr

 

 

 

 

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2 réponses à Ouzbekistan, sur la route d’or et de la soie

  1. Laurent dit :

    Immeubles sans âme à Samarcande, c’est vrai, mais ce n’est pas le seul problème je trouve. Ce qui m’a pas mal perturbé, ce sont tous ces murs qui entourent Gour-e-Amir pour cacher la vieille ville aux touristes ainsi que la rue de Tachkent entre le Registan et Bibi Khanoum qui ressemble plus à une rue d’Eurodisney qu’à une rue d’Ouzbékistan.
    Les mosquées et medersas sont splendides, mais autour, ils en ont fait quelque chose d’un peu grotesque et surtout honteux vis-à-vis des habitants de ces quartiers. Mais ce n’était pas, j’imagine, la plus grande préoccupation lors de l’exécution de ces travaux.
    Boukhara fort heureusement, n’a pas eu droit à ce traitement de choc.

  2. quertain dit :

    Jean Paul dit;
    C’est un pays fantastique , les gens y sont immensément acceuillants,et fiers de leur nation et de leur histoire nous avons plongés dans un superbe livre ou les couleurs les lumières nous ont émerveillés pendant ces quinzes jours.Paysages a vous couper le souffle , pays rude,culturellement super intéressant.On en revient épatés et enrichis.

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