Rouge Arizona

Monument Valley (c)PhilBerki

Monument Valley (c)PhilBerki

Hormis un passage obligé par le Grand Canyon, l’Arizona est souvent délaissé par les voyageurs au profit de la Californie ou de l’Utah voisins. Cet Etat semi-désertique, traversé par la légendaire route 66, recèle pourtant d’incomparables merveilles. Cinq bonnes raisons de ne pas passer à côté.

Arizona (c)PhilBerki

Chelly Canyon (c)PhilBerki

Les Espagnols l’ont baptisé « arida zona », les Indiens « arizonac » qui signifie « eau rare ». Quelle que soit la route choisie pour pénétrer en Arizona, cet Etat américain posé sur le Mexique et contre la Californie, on ne peut que leur donner raison. C’est une région accablée de chaleur et constellée de déserts, dont l’emblème est un cactus : le saguaro géant. Il a fallu une solide dose de courage et de génie technique pour la dompter, en détournant le cours de fleuves, en construisant d’immenses barrages, en bâtissant des cités capables de protéger les gens de températures qui flirtent avec les 40 degrés. A l’ombre.

Mais quelle magie ! Sous ses dehors sauvages et secs, l’Arizona peut se targuer d’abriter quelques unes des plus exceptionnelles curiosités des Etats-Unis – voire du monde, si l’on songe seulement au Grand Canyon du Colorado qui y découpe une balafre de 400 km de long sur 1500 mètres de profondeur moyenne. Le reste est à l’avenant : l’abondante diversité de ses sites naturels n’a rien à envier à celle de l’Utah voisin. Beaucoup sont pourtant moins connus, donc moins submergés. Ou permettent d’approcher la richesse culturelle des peuples natifs de la région, installés dans des réserves où s’appliquent encore les lois tribales. Ce sont les indiens navajos, zunis et hopis et leurs traditions ancestrales.

Lake Powell (c)PhilBerki

Lake Powell (c)PhilBerki

1. Lake Powell et l’arc-en-ciel devenu pierre

Une option consiste à arriver en Arizona en voiture par le nord, depuis l’Utah. Des environs de Brice Canyon et ses dentelles rocheuses part une piste, carrossable (en 4×4) et sauvage, qui conduit à Page après cent kilomètres d’aventure. Ce bourg de 7.000 âmes, classé 3e « petite ville la plus sympathique du pays » par Newsweek, est une base idéale. Beverly et Ritchie, propriétaires du bien nommé Canyon Colors B&B et infatigables chroniqueurs des richesses locales, distillent joyeusement les bons tuyaux.

Avant de creuser le Grand Canyon plus au sud, le tumultueux Colorado a dessiné le Glen Canyon à la frontière entre Utah et Arizona. Moins époustouflant que son grand frère, mais plus beau pour la couleur, la variété et la forme des roches qui le surplombent. Irrigation oblige, un immense barrage est construit en 1963 à hauteur de Page. Il aura fallu 17 ans au lac de retenue pour remplir son bassin, créant 3.000 kilomètres de rives ciselées comme de la dentelle. Lake Powell – du nom du major manchot qui a hydrographié le fleuve au 19e siècle sur un rafiot de bois – est le lac artificiel le plus déchiqueté du monde, entouré d’une infinité de criques qu’on n’atteint qu’en bateau.

On peut louer à Page toutes sortes d’embarcations pour en explorer les merveilles. Dont le Rainbow Bridge, inscrit au patrimoine de l’humanité comme le plus grand pont naturel du monde, arche suspendue à 88 mètres baptisée « arc-en-ciel devenu pierre » par les Navajo. Un lieu sacré qu’on respecte en évitant de passer dessous : c’est supposé porter malheur. Ce décor digne d’Indiana Jones mérite au moins deux jours de canotage. On ne compte plus les films qui ont été tournés dans le coin.

Antelope Canyon (c)PhilBerki

Antelope Canyon (c)PhilBerki

2. Les puits de lumière d’Antelope Canyon

A quelques miles à l’est, en pays navajo, l’érosion a creusé une gorge parfois si étroite qu’on s’y faufile à quatre pattes. Baptisée Antelope Canyon pour les troupeaux qui peuplaient le coin quand elle fut découverte par une bergère indienne. Aux heures chaudes, le spectacle y est si unique que des photographes y ont consacré leur œuvre. Le soleil au zénith frappe les strates millénaires du grès rouge caractéristique de la région, pour dessiner des sculptures et des tableaux d’une richesse de teintes incomparable.

L’endroit, d’une fragilité extrême, ne se visite qu’en petits groupes accompagnés d’un guide indien. Les chasseurs d’images y passeront plusieurs heures pour profiter des variations de la lumière qui révèle des ondulations rocheuses invisibles dans l’ombre. Les autres se plairont à jouir simplement du spectacle de ces vagues surnaturelles.

Mieux vaut seulement les éviter par temps d’orage : Jake, le guide, nous a décrit comment des eaux sauvages submergent parfois le canyon en vagues qui ne sont plus de « sandstone », celles-là. Depuis le dernier accident, qui a coûté la vie à quatre Français, les visites sont interdites quand le tonnerre gronde.

Grand Canyon Antelope Canyon (c)PhilBerki

Grand Canyon Antelope Canyon (c)PhilBerki

3. Le Grand Canyon par la rive nord

D’accord l’Arizona est aride, mais son relief accidenté, ses montagnes et hauts plateaux expliquent la présence presqu’incongrue de magnifiques forêts de pins. De Page, plein sud, une route gravit lentement 150 km au cœur des bois pour atteindre les bords du Grand Canyon. Enfin ! L’une des sept merveilles naturelles du monde moderne bée à nos pieds. Du haut de ses berges vertigineuses, c’est 2 milliards d’années d’histoire de la Terre qu’on contemple. Cinq des sept âges géologiques du continent nord-américain sont à nu, creusés par le Colorado et l’érosion.

Le président Roosevelt disait du Grand Canyon qu’il est « le seul site que tout Américain doit visiter un jour ». C’est exactement ce qui se passe. Douze mille spectateurs quotidiens ! Sauf que : l’immense majorité se concentre sur la rive sud, qu’on atteint depuis Flagstaff. D’où l’intérêt d’une première approche par la rive nord (« north rim ») au départ de Page. Même si elle est un peu plus éloignée du cœur du monstre, le fleuve qui serpente tout au fond, le point de vue est plus élevé (à 2.400 m) et le spectacle pas moins époustouflant. Un morceau d’éternité gravé dans la mémoire.

On en jouit (presque) dans l’intimité. Un beau lodge de pierre et de bois, caché dans les sapins, permet d’y passer la nuit. Sujets au vertige, s’abstenir : un chemin de pierre rejoint une corniche suspendue dans le vide. On peut s’y trouver seul au cœur de l’été. Pas comme en face, sur l’autre berge, 16 km à vol d’oiseau, un pas de géant. On est poussière. Une piste, en contrebas, mène à Bright Angel Point, autre point de vue. D’autres invitent à descendre au fond des gorges. Le must. Qui ne s’improvise pas : c’est une excursion d’au moins deux jours aller-retour qu’il faut préparer.

Monument Valley Antelope Canyon (c)PhilBerki

Monument Valley Antelope Canyon (c)PhilBerki

4. Le pays des esprits navajos et hopis

La plus grande réserve indienne des Etats-Unis est celle des Navajo. Elle couvre le sixième de l’Arizona, 17.000 km². On y circule librement, pourvu qu’on n’amène pas d’eau de feu – d’alcool. Les « native Americans »administrent leur territoire et les sites qui s’y trouvent. Il y a par exemple deux façons de visiter Monument Valley, symbole par excellence des paysages du coin dont les images, rendues célèbres par les westerns de John Ford, illustrent la couverture de la plupart des guides du sud-ouest américain.

On peut suivre en voiture la piste qui serpente entre les incroyables monolithes de grès rouge qui culminent à 300 mètres, et c’est déjà fabuleux. On peut aussi louer les services d’un guide local pour une randonnée à pied ou à cheval. Et approcher l’histoire mouvementée et la culture d’un peuple de bergers que la conquête de l’ouest a transformés en guerriers. Leurs descendants vivent dans la réserve, d’élevage et d’artisanat. On y croise de nombreux hogans, ces édifices de cérémonie ronds, en rondins et torchis. Les femmes tissent des couvertures et tapis de laine chatoyants et forgent des bijoux d’argent incrusté de turquoise, d’une finesse incomparable.

Chelly Canyon (c)PhilBerki

Chelly Canyon (c)PhilBerki

Le pays navajo abrite une autre réserve, celle des indiens hopis. Derniers descendants des Anasazi qui peuplèrent la région il y a 1000 ans et seuls représentants de l’ethnie pueblo en Arizona. Le canyon de Chelly abrite les vestiges de villages troglodytes creusés à même les falaises verticales. Il s’ouvre sur la réserve, où 12 villages hopis survivent perchés sur trois mesas rocheuses, sortes de pitons plats plantés au milieu de la plaine. L’accueil y est aussi chaleureux que les moyens dérisoires des habitants le permettent.

Y vivent les sculpteurs de kachinas, ces poupées d’une extrême fragilité qui incarnent les esprits auxquels croient les Hopi et se vendent très cher dans les boutiques de Santa Fe, au Nouveau-Mexique voisin. Elles sont la lune, le soleil et la terre, le loup, l’ours ou le serpent, la fleur, l’arbre ou le cactus. Elles sont l’âme de toutes les formes de vie, même minérales. L’âme collective d’un peuple millénaire.

Sedona Antelope Canyon (c)PhilBerki

Sedona Antelope Canyon (c)PhilBerki

5. Les vortex de Sedona

Les dieux des Hopi vivent dans les San Francisco Peaks, point culminant d’Arizona au dessus de la ville de Flagstaff. On y skie en hiver, mais au printemps, les esprits viennent écouter les chants et les prières de leur peuple, qui s’y rassemblent pour plusieurs jours de danses sacrées. Incontournable carrefour de la région, au cœur de la plus grande forêt de pins jaunes du monde, Flagstaff était une étape-clé sur la légendaire route 66 Chicago-Los Angeles. Il n’en reste que des vestiges. Elle marque aussi la césure entre l’Arizona des montagnes et hauts plateaux et celui des déserts.

Pas entre les esprits. La faille géologique qui s’ouvre au sud, creusant un dénivelé de 1.000 mètres que l’on franchit en quelques kilomètres d’une route fascinante, conduit à Sedona, marquée par le rouge vif des formations rocheuses qui l’entourent. Depuis un siècle, ce village concentre les peintres et artistes venus de partout, inspirés par l’extraordinaire beauté des lieux. Ils ont été rejoints, dans les années 80, par les adeptes du New Age, attirés par la force mystique qui émane des rochers. Ils ont identifié de nombreux vortex, où la Terre est censée diffuser une bienveillante énergie magnétique.

Le ciel et la terre se rencontrent en Arizona. Est-ce le pouvoir des kachinas ?

Philippe Berkenbaum

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Se loger : à Gallup, l’hotel El Rancho est le rendez-vous des stars du cinéma.

Boire un verreThe Museum Club, à 3 miles du centre de Flagstaff sur la route 66, pour écouter la meilleure country des environs.

And to take a ride…La Route 66 en Harley

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