Après le 5.000 m de mercredi, qu’il avait bouclé en 8e position, il avait annoncé qu’il ferait mieux sur 10.000m trois jours plus tard. Pari tenu ! Samedi, il est constamment resté au contact des leaders avant de terminer 4e en 28.23.72, à un peu plus d’une seconde du Turc d’origine kenyane Arikan (28.22.27), le meilleur résultat d’un Belge à l’Euro sur la distance depuis la médaille d’argent de Vincent Rousseau sur la même piste d’Helsinki, en 1994.
« Je devais tenir mes promesses ! , a-t-il précisé. Je n’ai pas eu de grosses difficultés à suivre mais il m’a manqué ici et là un peu d’expérience, notamment dans les 200 derniers mètres. J’aurais peut-être dû attaquer plus tôt. Et une course plus rapide aurait sans doute plus joué en ma faveur. »
Venu initialement pour « faire un top 8 », Abdi a quitté Helsinki avec le sourire. Car son parcours est déjà, en soi, un petit miracle. Arrivé de Somalie à Gand, il y a dix ans, avec son père, ses deux frères et sa sœur, dans le cadre d’un regroupement familial avec sa mère qui les avait précédés, il n’a vraiment découvert l’athlétisme qu’à 17 ans.
« Jusque là, je faisais plutôt du foot, raconte-t-il. J’étais milieu de terrain. Et puis, je me suis blessé au genou. J’ai voulu reprendre avec le foot en salle, mais j’avais encore plus mal. J’ai commencé à chercher autre chose et je suis tombé sur l’athlétisme. Avec ma couleur de peau, je me suis dit que, vu la manière dont les Africains dominaient les cross et les longues distances, j’aurais un avantage ! »
Bashir Abdi avoue qu’il a sérieusement ramé à ses débuts. Et que s’il pèse aujourd’hui 12 kg de moins qu’à l’époque où il tapait dans un ballon – 58 kg pour 70 – ses débuts dans les labourés ont été homériques. « C’était à Zele, se souvient-il. Un cross court, en plus. Je pensais que ce serait facile. J’avais pris le départ avec des chaussures de football et un maillot de Beckham ; après 200 m, je me suis arrêté pour vomir… »
Depuis, il a appris à mieux choisir son équipement et à mieux gérer ses courses… même si l’an dernier, à l’Euro espoir d’Ostrava, il a chuté en finale du 5.000 m avant de finir 15e, ce qui l’incite désormais à la prudence quand il se retrouve dans un peloton, quitte à courir sur le côté pour ne pas être bousculé ou se ramasser un coup de spike sur le tibia. Cette année, il a été sacré champion de Belgique de cross, a battu son record personnel sur 5.000 m (13.29.09) et réussi d’emblée le minimum pour Helsinki lors de sa toute première sortie sur 10.000 m (28.18.50). Mais cela n’a pas suffi à convaincre le Bloso de lui offrir un contrat. « Ils m’ont dit que je n’étais pas assez bon… »
Frappé, qui plus est, par le décès inopiné de sa mère, l’an dernier, il a dû, pour subvenir à ses besoins, interrompre ses études de travailleur social et se mettre à enchaîner les jobs intérimaires. « Le dernier en date, c’est coursier », dit-il.
Il ne sait pas si sa situation pourrait changer avec les résultats qu’il a forgés à cet Euro. De toute façon, parce qu’il a sa fierté, il ne sollicitera rien. « Le rêve que j’ai aujourd’hui, c’est de pouvoir courir au Mémorial Van Damme. Devant mon public. »
Sacré mec.

Spécialisé en omnisports, Philippe Vande Weyer a couvert sept Jeux olympiques pour Le Soir, où il est journaliste professionnel depuis 1982.
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