Dans l’élan de Tia Hellebaut

Le jour de son titre olympique, à Pékin. Le premier pour une sportive belge en athlétisme. Photo Belga.

Il y a des moments, dans une carrière de journaliste, que l’on n’oublie pas. Quand Tia Hellebaut, le 23 août 2008, est devenue championne olympique à Pékin, je me suis instantanément souvenu de la première fois que j’avais vu cette grande brindille dans un championnat majeur. C’était cinq ans plus tôt, en 2003, aux Mondiaux de Paris Saint-Denis, où, en déversant toutes les larmes de son corps, elle avait dû abandonner, blessée, en plein milieu de l’heptathlon qu’allait remporter quelques heures plus tard la Suédoise Carolina Klüft. Ni moi ni personne, à ce moment-là, n’aurait parié 1 euro sur les chances de voir cette athlète en sanglots (sans lunettes à l’époque !), manquant visiblement de confiance en ses moyens qui plus est, arriver un jour au plus haut niveau. Elle semblait complètement perdue dans l’immensité du stade de France, donnant même l’impression de se dire qu’elle n’y arriverait jamais. Comme quoi…

Difficile de savoir aujourd’hui si cette malheureuse aventure parisienne a été décisive pour elle, mais dès l’année suivante, elle allait se tourner définitivement vers la hauteur (tout en s’offrant encore, jusqu’en 2008, de temps à autre une escapade vers les épreuves combinées, on ne se refait pas…) en se hissant d’emblée en finale des Jeux d’Athènes. Elle avait trouvé sa voie et n’allait plus la quitter.

A partir de 2006, ça a été l’avalanche. D’abord à l’Euro de Göteborg où, cinq bonnes minutes avant la victoire de Kim Gevaert sur 200 m, elle était sortie victorieuse d’un terrible match face à la Bulgare Venelina Veneva et, surtout, la Suédoise Kajsa Bergqvist, auprès de laquelle elle s’était empressée d’aller s’excuser de l’avoir battue devant son public. Deux titres européens pour la Belgique en quelques minutes… un vendredi soir en pleine heure de bouclage ; il y en a quelques-uns, ce jour-là, sur les bancs de la presse belge, qui ont ressenti une grosse poussée d’adrénaline !

L’hiver suivant, c’est à Birmingham qu’elle a poursuivi son ascension, en se promenant lors de l’Euro en salle 2007. Ce jour-là, elle a, selon moi, livré le plus beau concours de sa carrière sur le plan technique. Alors que ses adversaires avaient toutes été éliminées à 1,96 m, elle a franchi coup sur coup, en l’espace de 5 bonnes minutes trois barres à 2,01 m, 2,03 m et 2,05 m, chaque fois à son premier essai. Elle était dans ce qu’elle appelle « la zone », en clair dans une autre dimension, en train de découvrir de nouveaux horizons. C’était magnifique à voir, un vrai moment de grâce car, libérée de la pression de la compétition, elle avait pu laisser libre cours à son talent et à sa technique. On a souvent dit – elle la première – que sa rage de vaincre et le fait qu’elle était une « bête de concours » étaient ses principaux atouts ; ce jour-là, Tia a démontré qu’elle en avait d’autres. Si elle avait dû battre le record du monde, c’était sans doute ce jour-là. Mais on ne refait pas l’Histoire.

Et puis, en 2008, après son titre mondial en salle au pentathlon (avec un 800 m qu’elle avait terminé comme la Suissesse Gaby Andersen-Scheiss avait terminé le marathon des JO de Los Angeles 1984 !), il y a évidemment eu l’éblouissement de Pékin. Au-delà du résultat, ce qui m’a surtout marqué aux JO 2008, c’est la minutie avec laquelle tout avait prévu et préparé dans les moindres détails par Tia et, surtout, Wim Vandeven, son coach/compagnon. Quand on arrive à ce niveau, c’est souvent parce que l’on n’a rien laissé au hasard, parce que l’on s’est préparé pour l’imprévisible, et c’est exactement ce qui s’est passé. Tia, dans le « Nid d’oiseau », aurait eu réponse à tout. Elle était dans sa bulle, imperturbable, réglée comme du papier à musique, super affûtée. Et, surtout, elle a, avec l’aide de Wim, remporté une incroyable guerre des nerfs, une bataille tactique en parvenant à déstabiliser sa principale adversaire, la Croate Blanka Vlasic, quand il le fallait. En franchissant le cap des qualifications, sous la pluie, sans louper un essai et en survêtement. En saluant avec le sourire toutes ses concurrentes lors de la présentation de la finale au lieu de tout de suite retourner vers son banc comme les autres. Et, après avoir pris la tête du concours en franchissant 2,05 m à son premier essai, en obligeant Vlasic à sauter deux fois de suite, à 2,07 m en passant son tour. Dans les catacombes du stade, après son improbable défaite, celle-ci a mis du temps à s’en remettre…

Parmi les images de cette folle soirée, j’ai aussi été frappé par le contraste saisissant entre la rage que l’on avait pu voir sur son visage quand elle a passé 2,05 m, et la béatitude – plus que la joie – que l’on y a retrouvé quand elle est montée sur le podium. Elle était comme apaisée. Tout pouvait s’arrêter. Elle était bien, presque en train de flotter. Comme quoi, un titre olympique, c’est vraiment autre chose !

Dans sa deuxième et sa troisième carrière, Tia Hellebaut n’a forcément plus jamais retrouvé le niveau qui lui avait permis de planer sur le saut en hauteur mondial pendant trois saisons. Elle ne s’était, je pense, fait aucune illusion. Ses occupations familiales prenaient de plus en plus le dessus et l’obligeaient à sacrifier ces petits détails qui, au sommet, font la différence. Mais son bonheur, après la naissance de ses deux filles, était de pouvoir rester active et, comme elle n’avait quand même pas perdu toutes ses qualités et restait compétitive, de pouvoir continue à vivre le plus longtemps possible la vie d’une athlète de haut niveau, de stages en meetings, en les appréciant autrement, peut-être plus intensivement. En s’offrant, au passage, une troisième participation consécutive aux Jeux avec, en bout de course, une 5e place loin d’être déshonorante et pour laquelle beaucoup, dans le camp belge, auraient signé des deux mains.

Une fois qu’elle a senti que le feu sacré l’avait quitté, en cet après-midi du 3 mars 2013, à Göteborg, elle a préféré arrêter. Une décision brutale et définitive que personne ne peut juger. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que cette grande dame du sport belge va sacrément manquer…

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