François Narmon, le président malgré lui

La victoire de Justine Henin à Athènes, sans doute l'un des moments les plus forts de la présidence de François Narmon au COIB. Photo Belga.

L’une des faveurs accordées aux membres du Comité international olympique (CIO) est, tous les quatre ans, de pouvoir remettre au moins une des quelque 300 médailles d’or qui sont décernées lors des JO d’été. Quelques jours avant que ceux-ci ne commencent, ils sont invités à faire savoir, auprès des services ad hoc, s’il est une discipline ou une épreuve qui a leur préférence, sans que celle-ci ne leur soit toutefois garantie. Et la plupart d’entre eux, en toute logique, désignent un sport où un de leurs « nationaux » a le plus de chances de briller.

Juste avant les Jeux d’Athènes, en 2004, François Narmon, le président du Comité olympique et interfédéral belge (COIB) de l’époque, qui avait été admis au CIO un peu à l’insu de son plein gré deux ans plus tôt, avait fait savoir qu’il se verrait bien participer à la cérémonie protocolaire du simple dames, en tennis. Même si Justine Henin avait passé l’essentiel de sa saison, jusque-là, à se battre contre un cytomégalovirus qui l’avait considérablement affaiblie, et que ses chances de victoire finale avaient diminué au fil des mois, il avait conservé « un bon pressentiment » et ne voulait pas rater ça. Bien vu ! Après avoir frôlé de très peu l’élimination en demi-finale contre la Russe Anastasia Myskina, la Rochefortoise allait s’imposer plus facilement en finale contre la Française Amélie Mauresmo. Et François Narmon allait, comme espéré, lui remettre la seule médaille d’or belge de ces Jeux. Regardez les photos de cette cérémonie : entre l’athlète et le dirigeant, on ne sait pas qui est le plus heureux des deux…

François Narmon n’avait cependant pas l’habitude de rire quand il endossait son rôle de président du COIB et cette image en est l’un des rares contre-exemples. Il arborait plutôt généralement, au contraire, une mine sévère, voire un peu triste, qui imposait une certaine distance. Comme si ce costume ne lui seyait pas. Comme s’il regrettait perpétuellement « le temps d’avant », celui où il pouvait se « contenter » d’être le trésorier de l’institution et de faire ce qu’il aimait le mieux, aux côtés de son complice et ami Adrien Vanden Eede : manier brillamment les chiffres.

C’est pour ça, prioritairement, que Raoul Mollet, le flamboyant et visionnaire président du COIB, l’avait attiré dans ses filets, en 1974, en compagnie de Vanden Eede, mais aussi de Jacques Rogge, Guido De Bondt et Piet Moons. Ces « Mollet boys », comme on les appelait à l’époque, allaient tous, sous la direction de leur père spirituel, révolutionner ce comité olympique pour en faire l’un des mieux gérés et des plus performants de tous.

François Narmon, futur patron du Crédit communal, allait rapidement passer d’administrateur à trésorier en 1976, ce qui était loin d’être un cadeau. A l’époque, le COIB n’avait pas l’assise financière qu’il a aujourd’hui. Il remplissait, certes, son rôle mais vivotait surtout grâce aux subsides publics qui lui étaient attribués. Et, quand peu avant les Jeux olympiques de Moscou, en 1980, le gouvernement dirigé à l’époque par Wilfried Martens les coupa, se rangeant derrière les recommandations du président américain Jimmy Carter de boycotter les JO en raison de l’invasion soviétique en Afghanistan, il se retrouva subitement face à un gros problème. Où trouver les fonds pour envoyer 59 athlètes en URSS ? Sans le génie financier de Narmon, ses dirigeants, qui avaient décidé de faire fi de la demande des politiques de ne pas aller à Moscou, seraient sans doute restés en rade. Mais en priorisant leurs objectifs – concentrer tout l’argent de la préparation olympique sur Robert Van de Walle – et en raclant les fonds de tiroir, ils allaient parvenir à leurs fins et, grâce à leur trésorier, à boucler leur budget, ce qui était loin d’être une mince affaire.

Ce premier grand tour de force de François Narmon a parfois été oublié mais il n’est pas faux de penser qu’il a probablement conditionné une partie de l’avenir du COIB et de certains de ses dirigeants. Sans lui, Jacques Rogge serait-il devenu un jour président du CIO ? Pas sûr, quand on sait que la participation belge aux Jeux de Moscou en dépit de l’interdiction des autorités publiques, a souvent été portée à son crédit (NDLR : il était, à l’époque, vice-président et responsable de la commission de sélection du COIB) et lui a assuré beaucoup de sympathie de la part des membres du CIO avant son élection en 2001.

Pour le COIB, lui-même, cet épisode a également servi d’électrochoc. C’est à partir de là qu’il a compris la nécessité de devenir financièrement indépendant des pouvoirs publics. Avec Mollet, puis Rogge à la présidence, Adrien Vanden Eede, le secrétaire général, va alors s’ingénier à convaincre une multitude de sponsors de le soutenir. Et, à ses côtés, François Narmon va remplir les caisses de l’institution et lui tricoter un gros bas de laine. Une véritable garantie de ne plus jamais devoir faire face aux problèmes rencontrés en 1980. Et une orthodoxie financière qui va également servir d’exemple à Jacques Rogge quand il prendra les rênes du CIO, en 2001.

Quand ce dernier, aspiré vers d’autres ambitions, quitte la présidence du COIB en 1992, on pense que François Narmon va lui succéder. Mais, malgré la demande d’Adrien Vanden Eede, il refuse, prétextant une multitude de raisons, professionnelles et familiales. « Si j’ai un regret, c’est de ne pas avoir accepté », dira-t-il plus tard. L’expérience, il est vrai, va être fatale à Vanden Eede, qui va rapidement être confronté à des problèmes de santé en raison d’une trop grande consommation d’alcool, et qu’il va finalement devoir remplacer en avril 1998 parce qu’il n’est plus capable de « fonctionner » et qu’il met le COIB « en péril ». Il avait pourtant été le dernier, avec le prince Alexandre de Mérode, à le soutenir.

Président malgré lui, Narmon arrive, il le reconnaît, à la tête du COIB sans véritable programme, «pour servir» une institution qui a pris des coups et qui a perdu une bonne partie de sa crédibilité après les derniers mois de l’ère Vanden Eede, qui a généré des tensions de tous côtés. Il va s’atteler à la restaurer pas à pas.

Réélu en 2000 pour un deuxième (et dernier) mandat, il transforme alors profondément l’organisation interne du COIB et rebat les cartes au sein de son conseil d’administration, au risque de se fâcher avec certains de ses membres comme Eddy Merckx, qui claque la porte par ce qu’il estime que les décisions échappent aux membres élus. François Narmon, il est vrai, délègue beaucoup et se repose plus que ses prédécesseurs sur le staff administratif qui prend de plus en plus d’importance.

En outre, sa présidence coïncide avec un refroidissement des rapports du COIB avec les communautés ; celles-ci ont compris, au fil des ans, l’importance que pouvait avoir le sport de haut niveau en termes d’image et d’identification et entendent gérer elles-mêmes leur politique sportive puisque celle-ci a été communautarisée. Il faudra plusieurs années pour que ces tensions s’atténuent et que chacun (re)trouve sa place en bonne intelligence.

Le 17 décembre 2004, à 70 ans, atteint par la limite d’âge, François Narmon quitte son poste et Pierre-Olivier Beckers lui succède. Six mois plus tôt, il avait publiquement adoubé le patron de Delhaize, cadenassant ainsi sa succession. Un ultime coup de force que le 9e président de l’histoire du COIB, qui s’est éteint ce jeudi 14 mars 2013, n’a jamais regretté.

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