Nageur francophone, le dernier sacerdoce

François Heersbrandt, un sportif qui a bien du mérite... Photo René Breny.

Votre patron vous demande d’écrire un rapport mais, à l’heure de vous installer derrière votre ordinateur, vous vous rendez compte qu’un stagiaire a fait main basse dessus et que deux de ses collègues font la file derrière lui pour l’emprunter à leur tour. Vous vous rendez au bureau mais, au moment de monter dans votre voiture, vous réalisez que son siège social a changé et qu’il faut vous rendre à l’autre bout de la province aujourd’hui ; avant d’encore émigrer ailleurs demain. Vous êtes prêts pour votre « 9 to 5 » mais, pas de chance, le siège de l’entreprise n’ouvre qu’à 20 h aujourd’hui ; la semaine dernière, c’était même à 6h du matin et le concierge vous avait donné les clés du bâtiment parce qu’il n’avait pas envie de se lever à l’aube…

Inimaginable ce scénario pour un travailleur ? Pas s’il est nageur d’élite et francophone. Prenez François Heersbrandt, le recordman de Belgique du 100 m papillon, demi-finaliste l’été dernier aux Jeux de Londres, en bref le n°1 de son sport dans le sud du pays puisqu’il est le seul à avoir un contrat d’élite auprès de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Au fil des ans, il a appris à composer avec les difficultés inhérentes à un sport qui se pratique dans un lieu difficile à rentabiliser sauf si on l’ouvre au plus grand nombre, le grand public et les écoles en priorité, au détriment des meilleurs.

Parce qu’il ne parvient pas à obtenir dans une seule et même piscine une ligne d’eau aux heures où il aimerait s’entraîner, le Wavrien est obligé de répartir ses dix sessions hebdomadaires à trois endroits différents : Nivelles, Woluwe et Louvain-la-Neuve. Souvent, il doit s’y rendre à l’heure où ses condisciples sportifs d’élite goûtent un repos bien mérité. Parfois, il doit même partager son couloir avec des jeunes prometteurs mais beaucoup moins rapides que lui, ce qui le gêne forcément dans ses évolutions.

« C’est vrai que ça pourrait être beaucoup mieux », admet-il. Mais comme c’est un homme bien élevé, il essaie de ne pas trop faire de vagues. « Je ne veux pas passer pour un éternel insatisfait ; on n’a jamais tout d’un coup en Belgique. »

Philippe Midrez, son directeur technique, est conscient du problème. Mais il avoue son impuissance. Permettre à ses meilleurs éléments de pouvoir travailler dans des conditions décentes ne relève pas de sa compétence.

« Dans beaucoup de communes, les clubs se marchent dessus, explique-t-il. Certains voudraient faire du haut niveau mais n’y arrivent pas parce qu’ils n’ont droit qu’à un nombre limité d’heures d’occupation par jour de leurs installations. Comme nous, ils ne peuvent rien faire parce que la gestion des piscines dépend la plupart du temps de la vision de la ville ou de la commune… voire du directeur des lieux. Souvent, pour ne pas dire toujours, on opte pour la rentabilité. Tout cela dépasse nos compétences, c’est une décision politique qui nous échappe. Même pour nos stages fédéraux, nous sommes contraints de nous exiler. Récemment, j’ai dû envoyer une équipe de jeunes à Vichy parce qu’il était impossible, pendant les vacances, de bloquer 3 couloirs deux fois deux heures par jour à Seraing… »

La Fédération francophone de natation a longtemps espéré qu’elle aurait enfin un toit (en clair une piscine réservée à ses élites) lorsqu’est née l’idée du centre sportif de haut niveau. Cela aurait pu résoudre bien des problèmes. Mais elle a dû déchanter quand, pour des raisons budgétaires, le projet a été raboté et ramené à une salle d’athlétisme couverte, qui sera érigée à Louvain-la-Neuve.

Cette situation a forcément des répercussions sur le développement de futurs champions. Certains clubs se découragent et abandonnent les groupes de compétition. Une décision d’autant plus facile à prendre que pour eux, avoir un maximum de nageurs récréatifs et un minimum de compétiteurs est également plus avantageux sur le plan financier. « Nous n’avons jamais eu autant de clubs et de membres – plus de 21.000 au dernier recensement – et… si peu de compétiteurs », regrette Philippe Midrez qui tente de sauver les meubles avec un « team du futur », projet qu’il a présenté à la Communauté française via son plan programme. « Il prévoit l’engagement d’un entraîneur professionnel et la création de trois centres d’entraînement. Nous attendons la réponse. »

Un qui n’attend pas ou plus, c’est André Henveaux. Le patron de Liège Natation, l’un des hommes qui a « sorti » le plus de nageurs de premier plan dans le sud du pays (Arnould, Cam, Bonvoisin, Grandjean, …) depuis plus de 30 ans, est, avec Alain Soret, son collègue de Dison-Welkenraedt, et le club de Waremme à l’origine de la création d’un nouveau pôle liégeois, le Pôle Swimming Liège (PSL), porté sur les fonts baptismaux le 22 mars dernier.

« L’idée, c’est de regrouper tous les meilleurs nageurs de la province sous la même bannière mais sans les retirer de leur club d’origine, un peu sur le modèle du Brabo et du Mega en Flandre, dit Henveaux. Nous visons l’excellence, donc ce pôle est réservé aux nageurs, nés en 2001 et avant, qui figurent dans le top 8 belge de leur catégorie respective. »

Actuellement, une bonne trentaine de nageurs ont répondu présent à l’appel du PSL. Ceux-ci, répartis en trois groupes, sont réunis tous les vendredis de 16 à 21 h à la piscine de Crisnée pour un entraînement en commun.

« Après la déception née de la non-concrétisation du centre francophone de haut niveau et avec le manque de projets de la Fédération et l’éternel problème des infrastructures en Wallonie, il fallait agir, dit encore Henveaux. La natation de compétition est en train de disparaître en Communauté française. Nous espérons que notre projet créera une certaine dynamique. »

L’objectif à court terme est de passer à deux entraînements/semaine mais aussi d’effectuer des stages pour créer un véritable esprit club. Par ailleurs, s’il est actuellement financé par les différentes écoles de natation à l’origine du projet, le PSL espère bien convaincre quelques partenaires via la création d’un « business club ».

« Nous espérons pouvoir bientôt rivaliser avec les meilleurs clubs du nord du pays, conclut André Henveaux. Et si, d’ici 2020, nous avons deux nageurs aux Jeux olympiques, nous aurons réussi. »

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Une réponse à Nageur francophone, le dernier sacerdoce

  1. Cuvelier dit :

    Entirement d’accord avec votre article. On peut aussi ajouter que Braine l’Alleud, commune la plus peuplée du BW avec près de 40.000 habitants a proposé la construction d’une piscine olympique pour remplacer l’existante, devenue inutilisable: Refus des instances .

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