Jason Collins, un « coming out » salvateur

"The Gay Athlete", la "une" de Sports Illustrated" de cette semaine consacrée à Jason Collins. Photo SI

“The Gay Athlete”, la “une” de Sports Illustrated” de cette semaine consacrée à Jason Collins. Photo SI

L’événement a fait grand bruit, cette semaine, aux Etats-Unis. Jason Collins, 34 ans, pivot des Washington Wizards, est devenu le premier athlète masculin provenant d’un sport collectif américain majeur – le basket, en l’occurrence – à faire son « coming out » et à révéler publiquement son homosexualité. Un véritable « exploit » dans le monde machiste des sports d’équipes, qui a été salué par la Maison Blanche elle-même et par quelques collègues de la NBA de premier plan, dont Kobe Bryant, mais qui a aussi suscité des messages anonymes haineux sur les réseaux sociaux…

La manière dont cette révélation s’est produite témoigne, à elle seule, de la difficulté de cette décision. L’agent de Jason Collins a contacté, il y a trois semaines, dans le plus grand secret le magazine Sports Illustrated en lui «offrant» le scoop, sans révéler le nom du basketteur en question. Quelques jours plus tard, il a donné à l’un des journalistes de l’hebdomadaire l’adresse d’une maison privée à Los Angeles où allait se dérouler l’interview et c’est en arrivant sur place que celui-ci a vu de quel athlète il s’agissait. Collins a alors demandé que l’article soit rédigé à la première personne (pour éviter toute possibilité de mauvaise interprétation) et qu’il ne soit pas diffusé avant le premier match à domicile des Boston Celtics suivant l’attentat du marathon du 15 avril pour ne pas accaparer l’attention dans ce moment de deuil. Lui-même, il faut le savoir, a été joueur dans la ville du Massachusetts durant sa carrière.

Après avoir longtemps tu ses préférences sexuelles « par loyauté envers les équipes dans lesquelles j’évoluais, pour ne pas faire office de distraction », c’est en 2011, au moment du « lockout » (grève) qui frappait la NBA, que Collins affirme qu’il a commencé à réfléchir à qui il était, parce qu’il était sorti d’une routine qui, jusque-là, l’avait empêché de se poser trop de questions. L’attentat du marathon de Boston a fini de le convaincre qu’il était temps de parler. « J’ai compris qu’il ne fallait pas que j’attende éternellement que les circonstances soient parfaites, explique-t-il. Les choses peuvent changer en un instant. »

Depuis la parution de sa mise au point qui débute par « Je suis un pivot de 34 ans évoluant en NBA. Je suis noir. Et je suis gay », Jason Collins affirme ne plus vivre avec la peur. « Vivre avec un tel secret exige beaucoup d’énergie. Je pensais que mon monde s’écroulerait si quelqu’un savait. Mais quand j’ai avoué mon homosexualité, je me suis senti entier pour la première fois. »

« Ce que ce basketteur a fait est formidable, précise le psychologue du sport Jef Brouwers. Je le lui ai d’ailleurs fait savoir via Twitter. Son « coming out » peut ouvrir des portes vers une diminution de la pression psychologique qui pèse sur les sportifs homosexuels dans les sports d’équipes. » Une pression qui reste encore, pour beaucoup, insupportable, comme on l’a vu récemment avec le joueur de football américain Robbie Rogers qui évoluait en Angleterre, à Leeds, et qui a mis un terme à sa carrière en même temps qu’il révélait son homosexualité.

Ce qui est le plus remarquable dans la situation de Collins, c’est qu’il a accepté de parler alors qu’il est toujours en activité dans un milieu machiste et à l’environnement très viril. L’un de ses prédécesseurs, le Britannique John Amaechi, avait préféré attendre la fin de sa carrière avant de révéler son homosexualité dans un livre intitulé « Man in the middle »… ce qui ne l’avait pas empêché de subir les propos homophobes de l’ancienne star retraitée Tim Hardaway qui avait déclaré « détester les gays » sur une radio floridienne. Une sortie qui avait valu à ce dernier une désapprobation quasi générale à l’époque et qu’il paie encore aujourd’hui puisqu’il est toujours ostracisé dans les milieux du basket US.

Malgré l’évolution des mœurs, l’exemple de sportifs de haut niveau affichant ouvertement leur homosexualité reste rarissime, et certainement chez les hommes pratiquant un sport collectif. Et ce n’est pas une étude française récente, qui a démontré que le milieu du football restait très homophobe avec 41 % des joueurs pros (et 50 % des joueurs en centre de formation) interrogés avouant avoir des pensées hostiles envers les homosexuels, qui risque de changer radicalement les choses. La pression est telle dans ces milieux que les gays pratiquant un sport d’équipe préfèrent vivre une vie asexuée plutôt que de faire leur coming out ou mettre un terme prématuré à leur carrière quand ils font clairement le choix de leur vie affective et sexuelle. Qui sait combien de carrières qui auraient pu être brillantes se sont ainsi brisées sur l’autel de l’intolérance ?

Cette homophobie, selon la sociologue norvégienne Ulla-Britt Lilleaas, de l’Université d’Oslo, serait dûe à la nature même de ces sports et au style de vie qu’ils imposent et qui généreraient une sorte d’auto-protection. « Les sports collectifs impliquent de nombreux contacts avec des individus du même sexe, dans les vestiaires, les douches, en voyage, dans les chambres d’hôtel. A cause de cela, il est important pour certains de se distancier de l’homosexualité, notamment au travers de réflexions de plus ou moins bon goût, ce qui peut déboucher sur l’homophobie. »

Longtemps, aussi, à côté de la pression du vestiaire, c’est la crainte de perdre des revenus financiers qui a incité les sportifs gays à ne pas sortir du bois. C’est ainsi que l’on estime que l’ancienne joueuse de tennis Billie Jean King aurait perdu d’1 million de dollars en revenus publicitaires au cours des trois années qui ont suivi la révélation de son homosexualité, durant les années 70… Cette « sanction » ne serait cependant plus d’actualité aujourd’hui.

« Au contraire, insiste Bob Verbeeck, patron de l’agence Golazo Sports et représentant d’athlètes, parmi lesquels la basketteuse Ann Wauters, ouvertement lesbienne et vivant en couple avec sa compagne et leurs deux enfants. Avec une communication de plus en plus ciblée, la révélation de l’homosexualité d’un sportif ne représente plus du tout un danger sur le plan commercial ; je dirais même que le marché est suffisamment grand pour en bénéficier ! »

Sans aller jusqu’à prétendre que Jason Collins, qui était « sur le retour » sur le plan sportif, a agi consciemment afin d’augmenter sa valeur médiatique marchande, il faut ainsi souligner que Nike lui a rapidement délivré un message de soutien après son «coming out». Et, au pays où les contes de fée font toujours recette à Hollywood, des scénaristes seraient déjà prêts à racheter son histoire pour la transposer sur grand écran, avec monnaie sonnante et trébuchante à la clé.

« Dans le contexte actuel, la sortie de Collins, qui est fantastique dans un pays comme les Etats-Unis, peut faire avancer le débat, ajoute encore Verbeeck. Mais au-delà du poids que représente un « coming out », il faut respecter le choix de chaque homosexuel de le faire ou non. Sur ce plan, je n’ai aucun conseil à donner. Car cela reste, avant tout, une affaire privée, éminemment privée. »

La vraie révolution, en fait, ne se produira-t-elle pas quand ce type de « révélation » se sera tellement banalisée qu’elle n’intéressera plus personne ? Même si on en est sans doute encore loin, on peut toujours rêver. Et remercier Jason Collins d’avoir fait un peu plus avancer le débat.

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