Jacques Rogge : « L’unité du mouvement olympique? Je ne suis pas inquiet »

Jacques Rogge quittera la présidence du CIO le 10 septembre. En attendant, il a encore des choses à dire... Photo AP.

Jacques Rogge quittera la présidence du CIO le 10 septembre. En attendant, il a encore des choses à dire… Photo AP.

Ils sont six : Thomas Bach (Allemagne) Serguei Bubka (Ukraine), Richard Carrion (Porto-Rico), Ser Miang Ng (Singapour), Denis Oswald (Suisse) et CK Wu (Taïwan). Dans une bonne semaine, le 10 septembre, à Buenos Aires, c’est à l’un de ces hommes que Jacques Rogge cédera son poste de président du Comité international olympique (CIO) après l’avoir occupé pendant 12 ans, « une période suffisamment longue pour imprimer sa marque ».

« Mon successeur devra veiller aux mêmes choses que Juan Antonio Samaranch et moi, dit-il. A la qualité des Jeux, au développement des Jeux de la jeunesse, aux ressources financières, à la lutte pour les valeurs et contre le dopage. Sans doute mettra-t-il l’accent sur d’autres choses, mais cela va déjà bien meubler son temps ! »

Le futur ex-président du CIO nous a longuement reçu il y a deux semaines dans son bureau qui donne sur le lac Léman pour évoquer son bilan. Un entretien publié ce samedi dans Le Soir et que nous complétons avec ses réflexions sur d’autres thèmes qui, par manque de place, avaient dû être coupées.

Sur l’unité du mouvement olympique. Ils sont nombreux à s’être émus, il y a trois mois, lors de l’élection de l’Autrichien Marius Vizer à la tête de SportAccord, organisme qui regroupe toutes les fédérations internationales olympiques et non-olympiques, avec le projet d’organiser dans un même pays la même année les championnats du monde de toutes ces disciplines. Une vraie concurrence pour les Jeux ? « Il ne faut pas exagérer la portée de cette proposition, dit Rogge. Marius Vizer dit toujours que son plan ne sera jamais contre le CIO. Les fédérations internationales me disent qu’elles ne veulent pas de plan qui fassent ombrage au CIO. Je suis absolument certain que si quelque chose est créé – ce qui n’est pas encore le cas aujourd’hui – ça ne va pas nous faire du tort. Je ne suis pas du tout inquiet. » Le président du CIO n’est pas plus interpellé par les rumeurs faisant du cheikh koweïtien Ahmad Al-Fahad Al-Shabah, membre du CIO depuis 1992 et président de l’Association des comités nationaux olympiques, le nouveau « kingmaker » des cénacles olympiques, l’homme avec qui il faut s’entendre pour remporter une élection. « A tous mes collègues qui prétendent mobiliser des voix, je réponds : le vote est secret et individuel. Il est impossible de dire « J’ai autant de voix dans ma poche ».

Sur la révision du programme olympique. Le baseball/softball ? La lutte ? Le squash ? Au cours de la session de Buenos Aires, les membres du CIO décideront lequel de ces trois sports « finalistes » figurera au programme des JO de 2020 en vertu du nouveau principe de sa révision permanente. Ecartée dans un premier temps par la commission exécutive, la lutte, grâce à une énorme mobilisation de toutes ses forces vives et à quelques changements drastiques effectués en moins de 6 mois, pourrait sauver sa peau au grand dam des autres disciplines qui frappent à la porte des Jeux depuis longtemps et ont dépensé des fortunes en publicité et en lobbying. Si, comme on le pense, tel devait être le cas, ne serait-ce pas un échec du système mis en place ? « Regardons d’abord le résultat. Rien n’est couru d’avance et les deux autres sports finalistes sont très persuasifs. Si la lutte était réintégrée, je dirais malgré tout que c’est un exercice utile que nous avons fait, une recherche de qualité. Cela voudra dire que la lutte sera considérée par les membres du CIO comme étant plus forte que les 7 autres sports qui étaient en course au départ (NDLR : outre le baseball/softball et le squash, il y avait l’escalade, le karaté, le roller, le wakeboard et le wushu). Tout le monde a eu sa chance. Il s’agit d’un jugement de valeur. Il ne faut pas le changement pour le changement. »

Sur l’attractivité des Jeux auprès des jeunes. Un récent sondage a montré que les Jeux olympiques sont regardés en majorité par des adultes. Comment attirer des téléspectateurs plus jeunes ? « Nous avons fait un début de travail en ce sens en introduisant au programme des épreuves qui plaisent aux jeunes comme le VTT, le BMX ou, en hiver, le snowboard, le slopestyle, le ski acrobatique. En nombre absolu, il y a plus d’adultes que de jeunes surtout dans nos pays – qui regardent les Jeux mais je me réjouis du fait que les statistiques montrent également que nous avons une forte augmentation d’audience (7%) des jeunes de 13 à 24 ans. Par ailleurs, nous sommes très actifs via les réseaux sociaux (YouTube, Facebook, Twitter). Sur la chaîne sport du CIO sur YouTube, on en est à plus de 50 millions de vues »

Sur l’exemple que donnent des athlètes comme Usain Bolt et Michael Phelps. Le sprinter jamaïquain et le nageur américain sont les figures emblématiques du « règne » de Jacques Rogge et il considère comme « un privilège » de les avoir vus à l’œuvre. « Le déclic pour l’olympisme, chez moi, s’est produit en 1960, quand j’ai vu Herb Elliott s’en aller majestueusement dans le 1.500 m des Jeux de Rome en laissant Michel Jazy derrière lui, un peu comme David Rudisha l’a fait en 2012 à Londres. En le voyant, je me suis dit « Moi aussi, je veux participer un jour aux Jeux ». Je peux m’imaginer que des jeunes qui ont vu Bolt et Phelps se sont dit la même chose. Ce sont deux figures emblématiques. Dans mes vieux jours, je pourrai me dire “Cette course de Bolt, cette dernière ligne droite de Phelps, c’était quand même quelque chose !” Comme le dernier smash de Justine Henin contre Amélie Mauresmo en 2004, ou le saut à 2,05 m de Tia Hellebaut en 2008, ce sont des choses que je n’oublierai pas. »

Sur les craintes de voir un jour Bolt contrôlé positif et des conséquences que cela pourrait avoir sur le sport en général et l’athlétisme en particulier. Après les contrôles positifs de plusieurs sprinters jamaïquains (Veronica Campbell-Brown, Asafa Powell, Sherone Simpson) cet été et les révélations sur le très faible nombre de contrôles effectués par l’Agence antidopage jamaïquaine (Jadco), les craintes de voir un jour « tomber » Usain Bolt ont grandi. « Ce serait un coup très dur, clairement, admet Jacques Rogge. Mais je n’y crois vraiment pas. Voilà un athlète qui, à 15 ans, réussissait des temps fabuleux, qui, à 17 ans, courait en moins de 20 secondes sur 200 m, alors qu’il n’était certainement pas dans une structure qui pouvait le doper. Bolt n’est pas quelqu’un qui est sorti de nulle part ; tout le monde sait depuis longtemps qu’il a un talent fou. S’il était contrôlé positif, ce serait un coup très dur mais – et sans vouloir minimiser le problème – le sport se relèverait comme il s’est relevé de beaucoup de choses, d’un attentat sanglant à Munich, de l’affaire Ben Johnson à Séoul, de la disqualification injuste de Paavo Nurmi et Jim Thorpe (NDLR : le Finlandais et l’Américain avaient tous les deux été accusés de professionnalisme au début du XXe siècle avant d’être réhabilités). Le sport est très fort. »

Sur le forcing que fait le Qatar pour avoir un jour les Jeux. Alors qu’il a déjà obtenu la Coupe du monde de football 2022 (qui devrait être déplacée en hiver) et qu’il ambitionne d’organiser les Mondiaux d’athlétisme en 2019, le Qatar, pour qui rien n’est trop cher, rêve aussi d’organiser un jour les Jeux olympiques pour lesquels il a d’ailleurs déjà postulé. Des JO par 50°, verra-t-on ça un jour ? « Par 50°, non, et c’est la raison pour laquelle le CIO a préféré, par deux fois, ne pas retenir la candidature de Doha. Nous avons étudié la température, nous avons offert aux Qataris d’organiser la compétition plus tard dans l’année et ils ont choisi un créneau aux alentours d’octobre. Malgré tout, la température nous obligeait, à cette époque-là, d’organiser un maximum d’épreuves très tôt le matin ou très tard le soir, ce qui était pratiquement impossible parce que tout se serait chevauché et que, pour les télévisions, cela aurait été dramatique. » Verra-t-on, du coup, des Jeux olympiques en décembre, à l’instar de la Coupe du monde de football ? « Tout est possible dans la vie, mais ce serait extrêmement difficile d’un point de vue programmation sportive. La Fifa peut modifier son programme parce qu’elle en est le seul maître. Nous, nous aurions 28 sports à changer ; ce ne serait pas évident. »

Quel avenir pour Pierre-Olivier Beckers au CIO ? Devenu membre du CIO l’été dernier, à la veille des Jeux de Londres, Pierre-Olivier Beckers, le président du COIB, sera le seul représentant belge au sein de l’institution à partir du 10 septembre. « Je lui prédis un très bel avenir, soutient Jacques Rogge. Il est clair qu’il n’est qu’au début de sa carrière olympique mais c’est un homme qui va gagner en influence. Je l’ai nommé dans la commission des finances pour ses capacités d’homme d’affaires et on verra ce que fera mon successeur. Pierre-Olivier est un homme qui a beaucoup, de qualités humaines et professionnelles, dont le CIO pourra certainement faire un très bon usage. »

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