Jacques Borlée: “L’argent du haut niveau est très mal utilisé”

Quatre Borlée à Moscou pour les Mondiaux d'athlétisme (de haut en bas: Dylan, Kevin, Jonathan, Jacques): une performance qui a marqué l'année 2013. Photo Belga.

Quatre Borlée à Moscou pour les Mondiaux d’athlétisme (de haut en bas: Dylan, Kevin, Jonathan, Jacques): une performance qui a marqué l’année 2013. Photo Belga.

Depuis le 20 décembre, la famille Borlée est en Afrique du Sud pour un stage préparatoire de plus d’un mois en vue de la saison 2014. Une saison qui sera capitale puisqu’elle culminera avec les championnats d’Europe, à Zurich, à la mi-août, une compétition « à la main » de Kevin et Jonathan, qui dominent le 400 m sur le Vieux Continent depuis 2009 et qui seront, sauf pépins, les grands favoris de l’épreuve. Elle sera également très importante pour Dylan, qui rêve de confirmer son statut de n°3 belge derrière ses frères avec lesquels il aura par ailleurs un gros coup à jouer sur 4 x 400 m, et pour Olivia qui, après une opération aux tendons d’Achille cet automne, n’a certainement pas abandonné l’idée de revenir à son meilleur niveau en sprint. Mais avant d’envisager toutes ces perspectives, nous sommes revenus avec Jacques Borlée, leur père/entraîneur, sur le bilan d’une année 2013 un peu chahutée.

La famille Borlée a connu des hauts et des bas en 2013: qu’en retenez-vous en particulier?
Tout d’abord, il ne faut pas oublier que Jonathan , avec ses 44.54 en finale des Mondiaux de Moscou, a réalisé le meilleur résultat de l’ensemble des finales que nous avons courues depuis 2009. De plus, Dylan a amélioré son record de plus de 2 secondes, ce qui est énorme. Avec le White Star, nous avons battu le record de Belgique des clubs du 4 x 400 m. Avant la saison 2013, je pensais qu’il allait être très difficile de se maintenir dans le top 8 mondial du 4 x 400 m. Or nous sommes 5es au monde et avec des perspectives extraordinaires pour les prochaines années. Le relais a un projet, une vision. Je ris franchement quand certains mettent le doigt sur nos moins bons points. La raison est que nous faisons de la recherche et de l’innovation dans l’entraînement. Et il est logique que la sauce ne prenne pas d’un coup de baguette magique. Tout le monde s’est attardé sur les performances de Kevin et Jo en début de saison, lorsque leurs chronomètres restaient bloqués au-dessus de 45 secondes. Les modifications d’entraînement n’ont pas été profitables à Kevin, mais Jo a très bien repris le dessus et surtout les expériences que l’on a faites avec Dylan vont être transférées sur Kevin et Jo l’année prochaine. A part les problèmes avec ma fédération, je ne retiens que du positif, parce que nous avons fait un pas de géant dans la technologie. Et c’est un élément essentiel dans la progression d’un athlète de haut niveau.

Une année post-olympique est-elle par essence toujours délicate et si oui, pourquoi?
Les saisons 2009 et 2013 ont été très difficiles à gérer. Après les Jeux, il est toujours difficile de relancer la mécanique et de préciser les objectifs. Il y a une longue période de flottement, de la part de tout le monde, les institutions, les experts, les entraîneurs. Il y a comme un retard à l’allumage. De plus, le stress de l’année olympique est beaucoup plus compliqué à gérer et cela dure pendant une très longue période. Nous sommes des enfants de Zeus et l’histoire nous colle à la peau et l’année olympique n’est pas comme les autres années.

Trois frères dans un relais aux Mondiaux, une grande première à ce niveau, c’est votre plus belle réalisation?
Cette sélection a été quelque chose d’incroyable, j’ai dû parfois me gratter pour me dire que c’était la réalité, C’est bien simple, nous avons fait la une de nombreux journaux internationaux. La course a été émouvante pour moi, surtout quand j’ai vu que nous étions deuxièmes derrière les Etats-Unis après trois tours. Nous avions sans doute la possibilité de faire mieux mais Jo était très démoralisé après sa 4e place sur 400 m et la médaille de bronze loupée pour deux centièmes, et il a un peu craqué dans les 120 derniers mètres de son relais Je ne cherche pas d’excuse, mais le premier couloir nous a pas été favorable. Malgré cela, Kevin est parvenu à faire un parcours incroyable, alors qu’il s’était fait tasser au rabattement, et, surtout, l’attitude de Dylan a été remarquable. Comme un grand, il est venu se positionner en deuxième place, il s’est fait respecter dans la bousculade du passage de témoin et il a montré au monde entier qu’il n’avait pas qu’un nom mais aussi un prénom. En allant rattraper et suivre l’Américain, j’aurais espéré que Will (Oyowe) soit deuxième pour avoir la possibilité de déployer sa grande foulée. Malheureusement le passage n’a pas été bon et il s’est retrouvé troisième derrière le Russe, ce qui ne lui a pas facilité le relâchement et l’a obligé à courir trop crispé.

Votre année a aussi été marquée par les conflits avec la fédération. Comment les éviter à l’avenir? Quels sont vos souhaits?
Le haut niveau, c’est la perfection dans tous les domaines. Nous sommes souvent incompris et, dès lors, considérés comme des emmerdeurs. Nous pratiquons un art, l’art du mouvement, et nous cherchons une certaine reconnaissance que nous n’avons pas auprès de nos fédérations. Pour moi, le constat est effrayant. De nombreux athlètes, tous sports confondus, se plaignent de l’organisation du sport de haut niveau. Il y a de plus en plus d’aide, mais pas de gouvernance. Le ministre des Sports, l’Adeps, le COIB donnent de l’argent aux fédérations et les comités directeurs sont nommés par des clubs qui ne soutiennent pas le haut niveau. Mon président de fédération me dit très clairement qu’il n’est pas élu par le haut niveau mais par les clubs. Or, 99% de son budget va être consacré aux sportifs de haut niveau et 99% de son temps va être tourné vers les problèmes du sport de très haut niveau. C’est complètement dichotomique. Comment éviter ces problèmes à l’avenir ? Ne plus ouvrir ma bouche et espérer avoir un responsable de haut niveau qui aura les compétences nécessaires. Mes souhaits : créer auprès des fédérations une plate-forme de très haut niveau (très peu de personnes connaissent le haut niveau, ses difficultés, ses exigences) qui aiderait à nommer un responsable de haut niveau auprès des fédérations et les directeurs techniques dans la guidance de leur job. Ce responsable, nommé pour 4 ans, ne pourrait être reconduit que pour un seul mandat de 4 ans s’il a réalisé ses objectifs. L’argent du sport de haut niveau est très mal utilisé chez nous et le rendement est très faible, comparé à un pays comme les Pays-Bas.

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Une réponse à Jacques Borlée: “L’argent du haut niveau est très mal utilisé”

  1. Stanislas Bauer dit :

    Et si on pensait un peu aux budgets de la culture pour aider les jeunes à perçer au lieu d’arroser toujours les mêmes “stars” ?

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