L’athlétisme belge doit des excuses à Nafi Thiam

A Götzis, Nafi Thiam a pris la pose avec le Tchèque Roman Sebrle, le premier homme à avoir dépassé la barre des 9.000 pts en décathlon. Un record validé... Photo Belga.

A Götzis, Nafi Thiam a pris la pose avec le Tchèque Roman Sebrle, le premier homme à avoir dépassé la barre des 9.000 pts en décathlon. Un record validé… Photo Belga.

L’athlétisme, on le sait, est un sport de chiffres et parmi toutes ses disciplines, les épreuves combinées en sont le paradigme ! Ce week-end, à Götzis, Nafi Thiam s’en est définitivement rendu compte. Dans la Mecque du décathlon/heptathlon , où on sait apprécier chaque course/saut/lancer à sa juste valeur et les disséquer jusqu’à l’os, elle a été mise à l’honneur et est montée sur le podium avec un plaisir non dissimulé à quatre reprises : pour sa cinquième place finale; pour sa victoire à la hauteur avec 1,93 m; pour son total de points à la hauteur (1.145), le plus élevé dans une épreuve individuelle, à égalité avec la Néerlandaise Daphne Schippers pour ses 22.35 sur 200 m; et enfin pour avoir été la meilleure débutante de cette édition 2014. Elle n’avait pas encore quitté l’Autriche qu’elle était déjà prête à y revenir !

L’exploit qu’elle y a réussi fera date. Pour obtenir le total impressionnant de 6.508 pts, soit dit en passant la… cinquième performance de cette année dans ce concours qui n’est que le troisième de l’histoire où 5 filles ont dépassé 6.500 points, elle a amélioré son record de Belgique de 210 pts et a battu un record personnel dans 6 des 7 épreuves. Elle aurait sans doute réussi l’heptathlon parfait si elle n’était pas partie trop loin de sa planche à la longueur. Cela lui donnera un peu de grain à moudre cet été, à l’Euro de Zurich, où la bagarre risque d’être sévère dans cette discipline largement dominée par les athlètes du Vieux continent. Ambitionner d’y terminer entre la 5e et la 8e place (en espérant évidemment monter de quelques crans) sera sans doute plus raisonnable que de viser le podium. Même si, avec 6.508 pts, elle aurait fini avec le bronze, l’été dernier, aux Mondiaux de Moscou, et qu’avec elle, il ne faut plus jurer de rien…

Au fil des mois et des compétitions, Nafi Thiam ne cesse, en effet, de reculer ses incroyables limites. Progresser lors de chaque sortie est évidemment plus facile quand on est jeune et que l’on part de loin mais, alors qu’elle n’a pas encore 20 ans, elle vient en l’espace d’un peu plus de deux ans, de gagner 602 points, ce qui est énorme. A l’exception notoire de la Suédoise Carolina Klüft, aucune grande heptathlonienne de l’histoire n’avait réussi jusqu’ici un total supérieur au sien à son âge. Et personne, à commencer par elle, ne sait jusqu’où elle peut aller. Dans l’euphorie de son résultat de Götzis, Roger Lespagnard, son entraîneur s’est risqué à un pronostic « pour dans deux ou trois ans » : 13.50 sur 100 m haies, 2,00 m à la hauteur, 16 m au poids, 24.10 sur 200 m, 6,70 m en longeur, 54 m au javelot et 2 min 15 sur 800 m. Soit un total de… 7089 points, qui ferait de Nafi la deuxième performeuse de l’histoire derrière l’Américaine Jackie Joyner-Kersee ! Le coach liégeois n’aurait-il pas un peu de sang marseillais dans les veines ?

Nafi Thiam serait complètement heureuse si, à côté de ses résultats en plein air, elle avait pu ajouter sur sa carte de visite la mention « recordwoman du monde junior du pentathlon en salle ». Elle aurait dû pouvoir le faire après ses 4.558 pts obtenus en février 2013 à Gand, un total supérieur au précédent record détenu depuis 2002 par Carolina Klüft. On sait ce qu’il en est advenu. Fidèle à son règlement, la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) n’a jamais voulu homologuer ce record parce que le contrôle antidopage obligatoire n’avait pas eu lieu dans la foulée de sa performance mais le lendemain matin à son domicile. Pourquoi ? D’abord, parce que la Ligue flamande (VAL), responsable de l’organisation de la réunion, n’avait pas prévu de médecin contrôleur flamand, seul habilité à exercer en Flandre, et que la personne qui était aux commandes des championnats de Belgique, ce jour-là, a été incapable d’en dénicher un (ou, selon de nombreux témoignages, n’a pas fait l’effort de se décarcasser et a rapidement plié bagages). Ensuite, parce que la Ligue francophone (LBFA), avec une méconnaissance coupable du règlement de l’IAAF, a accepté que le contrôle ait lieu le lendemain plutôt que de faire camper Nafi Thiam sur place jusqu’à ce que l’on fasse venir un médecin, fût-il francophone et donc en contradiction avec le décret antidopage flamand. Car l’IAAF aurait vraisemblablement privilégié son règlement et validé le record dans ce cas.

Leader à Götzis avant le 800 m, Nafi Thiam s'est arrachée pour terminer 5e. Photo Belga.

Leader à Götzis avant le 800 m, Nafi Thiam s’est arrachée pour terminer 5e. Photo Belga.

Pendant plus d’un an, les dirigeants de la LBFA ont tenté de faire changer la décision, d’abord via l’IAAF puis, quand ils ont vu que celle-ci ne plierait pas, via le Tribunal arbitral du sport (TAS) de Lausanne. Ils l’ont fait avec de l’argent public, le ministre des Sports André Antoine, l’un des rares à avoir pris ses responsabilités dans cette triste affaire, ayant promis de financer les onéreux appels et frais d’avocat. Mais la semaine dernière, les derniers espoirs se sont envolés, lorsque le TAS s’est déclaré incompétent pour traiter ce type de dossier.

Alors qu’elle est la principale victime de cette lamentable histoire, Nafi Thiam, après quelques grosses larmes versées lorsqu’elle a appris la décision de l’IAAF, est toujours restée digne dans l’attente hypothétique d’un revirement de celle-ci. Avec un peu d’amertume, certes, elle s’était lentement fait une raison sans jamais accuser qui que ce soit et a accueilli le verdict du TAS « sans être vraiment surprise ». Une attitude de grande classe, en parfaite adéquation avec celle qu’elle a sur la piste.

On eût aimé que les dirigeants de l’athlétisme belge s’en inspirent. Au lieu de cela, toute honte bue, flamands et francophones se sont rejetés la faute initiale à n’en plus finir en cherchant constamment à se dédouaner et en ne pensant surtout pas à Nafi Thiam, leur athlète la plus prometteuse, à laquelle, jusqu’ici, aucun mot d’excuse n’a été adressé. A l’incompétence s’est ajoutée la goujaterie.

Aujourd’hui que l’affaire est définitivement enterrée, la moindre des choses serait que LBFA et VAL, dans un acte de contrition commun et public, assument enfin leurs responsabilités et lui demandent pardon pour le tort immense qu’elles lui ont causé.

Que ses dirigeants se rassurent. Elle le leur accordera, parce qu’elle n’est pas rancunière. Mais c’est à eux de faire le pas. Maintenant. Vite.

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2 réponses à L’athlétisme belge doit des excuses à Nafi Thiam

  1. Philippe Hemelsoet dit :

    C’est le résumé de nos petites guèguères communautaires dont malheureusement certaines personnes méritantes font les frais

  2. marlier dit :

    elle et courageuse

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