La natation, ce sport où le plaisir s’offre au compte-gouttes

La natation, un sport d'exigence dans lequel il faut constamment  s'accrocher pour ne pas craquer. Photo Pierre-Yves Thienpont.

La natation, un sport d’exigence dans lequel il faut s’accrocher pour ne pas craquer. Photo Pierre-Yves Thienpont.

Ça ressemble – un peu – à une épidémie. Kim Janssens en mai. Yoris Grandjean en juillet. Et, le mois dernier, Maaike Ramael, Jolien Sysmans, Egon Van der Straeten et Ward Bauwens (qui venait de reprendre). Six jeunes nageurs belges de bon ou haut niveau, habitués aux sélections internationales, qui décident presque simultanément de ranger le maillot. Lassés. Epuisés. En panne de perspectives. Et donc, de motivation pour continuer à arpenter, jour après jour, aux petites heures et en soirée, des couloirs d’eau chlorée.

Ce type de saignée, la natation, plus que tout autre sport sans doute, le craint perpétuellement. Parce que son manque d’exposition médiatique et ses débouchés riquiqui en termes financiers alliés à la nécessité d’avaler les kilomètres de manière pantagruélique génèrent vite le dégoût quand il n’y a plus d’objectif. Ou même quand il y en a.

« Je crois que le grand public sous-estime la dureté de notre sport, explique Pieter Timmers, le fer de lance de la natation belge et sa seule véritable « vedette » à l’heure actuelle. Et je ne parle pas que des tonnes d’heures d’entraînement qu’il nécessite. Chez moi, la natation détermine toute ma vie, l’heure à laquelle je dois me coucher, ce que je peux (ou pas) manger, quand je peux enfin prendre des vacances. Elle m’empêche même, aujourd’hui, de réaliser mon souhait d’avoir un enfant parce que, à moins de deux ans des Jeux de Rio, ce ne serait pas raisonnable. Certains, dans mon entourage sportif, ne l’admettraient pas… »

Egon Van der Straeten, le recordman de Belgique du 200 m papillon en petit bassin, n’a pas eu le courage de « prendre sur lui » comme son illustre équipier du Brabo. A 23 ans, en partie « parce que la natation exige beaucoup de sacrifices pour peu de retours », il a préféré en rester là. « Il y a un ensemble de raisons qui m’ont poussé à prendre cette décision, ajoute-t-il. Physiquement, je souffrais de l’épaule, du genou et des sinus, malgré une opération. Moralement, ce n’était pas plus brillant ; je me rendais à l’entraînement avec des pieds de plomb, d’autant que je ne bénéficiais pas d’un contrat de la Communauté flamande. Et puis, la natation est un sport lassant tant il est répétitif. Plus jeune, j’ai fait de la gymnastique : c’était beaucoup plus amusant.»

Ronald Gaastra, « head coach » du Brabo, le club qui a vu son groupe d’élites se réduire de moitié ces derniers temps, refuse de se laisser attendrir par le désenchantement de ses troupes. « Je m’occupe de sport d’élite, lance-t-il avec son assurance toute hollandaise. Ceux qui ont arrêté n’avaient pas ou plus le niveau et se sont surtout rendu compte qu’ils mettaient du temps et de l’énergie dans ce qui était devenu une mission impossible. Ils arrivent à l’entrée de ce que j’appelle l’ “entonnoir” ; ils ne sont pas nombreux ceux qui franchissent ce cap… »

Mais l’homme est depuis suffisamment longtemps dans le milieu pour savoir aussi que natation rime rarement avec passion. « Neuf nageurs du top sur dix ne nagent pas pour le plaisir mais uniquement parce qu’ils sont doués et qu’ils ont un objectif bien précis. Ils veulent voir où est leur plafond. Il y a bien sûr des exceptions, comme Kimberly Buys (NDLR : qui a décroché… 8 titres nationaux aux championnats de Belgique en petit bassin ce week-end) qui adore ce qu’elle fait, mais elles sont rares.»

Pieter Timmers: "La natation régit toute ma vie". Photo  Pierre-Yves Thienpont.

Pieter Timmers: “La natation régit toute ma vie”. Photo Pierre-Yves Thienpont.

L’entraîneur qui a porté, dans les années 90, Fred Deburghgraeve au sommet de la brasse mondiale, avoue, de par son implacable sévérité, avoir une part de responsabilité dans le départ de plusieurs de ses nageurs. « Mais j’ai l’obligation d’être honnête et responsable, dit-il. Dans le sport de haut niveau, il y a peu de place pour les sentiments. Mais je suis toujours là pour ceux qui s’accrochent et qui ont un vrai potentiel, pour les accompagner sur le terrain social, médical, alimentaire ou financier. »

« L’envie, elle est (ou non) dans la tête des nageurs, confirme Ronald Claes, le responsable « haut niveau » à la Fédération francophone. La plus grande motivation, c’est la progression. Une fois qu’elle s’arrête, il est très difficile de continuer tant ce sport est exigeant. » Selon lui, la maîtrise du geste est également un facteur essentiel pour éviter le dégoût. « C’est un sport tellement technique que si tu ne nages pas bien, cela peut rapidement devenir chiant. Par contre, quand tu vas vite, quand tu te sens glisser sur l’eau, c’est autre chose ! »

Progresser. C’est cette perspective qui a convaincu François Heersbrandt, le meilleur nageur francophone, de s’exiler en Italie dans une structure professionnelle qui lui a notamment fait oublier les difficiles conditions d’entraînement qu’il connaissait en Belgique et qui auraient pu finir par le lasser même si « j’aime ce que je fais ». « D’un point de vue psychologique, il était nécessaire que je parte. Il est plus amusant de nager avec d’autres pros que de se battre pour avoir des couloirs ! »

Au-delà de ces considérations logistiques, Heersbrandt avoue ressentir un vrai bonheur quand il se retrouve dans l’eau. Pas tant quand il doit aligner les longues séries à l’entraînement où il doit, comme les autres, s’accrocher, que lorsqu’arrivent les compétitions qu’il dit « aimer, même au niveau le plus basique ». « Etre dans l’eau me procure de belles sensations. Il m’arrive de nager en fermant les yeux. Ca me parle. Je suis alors entièrement relâché, complètement à l’aise. »

En changeant de routine, en travaillant désormais plus le crawl que le papillon dans son nouvel environnement, le Wavrien a sans doute relancé sa carrière, qui plafonnait depuis deux ans. « Ma principale motivation, c’était l’envie de devenir un meilleur nageur. »

Un postulat imparable qui, contrairement à d’autres, lui permet d’être toujours dans les bassins aujourd’hui.

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Une réponse à La natation, ce sport où le plaisir s’offre au compte-gouttes

  1. Titou dit :

    Merci pour cet article intéressant !
    Je trouves dommage que certaine personne arrive au point d’être dégoutée, le sport doit faire du bien et procurer du plaisir selon moi.
    Mais tout en ne nuisant pas à la santé bien sûr ! Tout excès est au final mauvais…

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