Hicham El Guerrouj : « Aux Jeux d’Athènes, j’ai senti l’amour des gens au-delà de la Méditerranée »

immense champion, Hicham El Guerrouj est entré ce vendredi dans le "hall of fame" de la Fédération internationale d'athlétisme. Photo IAAF.

immense champion, Hicham El Guerrouj est entré ce vendredi dans le “hall of fame” de la Fédération internationale d’athlétisme. Photo IAAF.

Il a légèrement grossi, a adopté une coupe de collégien et arbore un fin collier de barbe. A 40 ans, Hicham El Guerrouj a à peine changé, dix ans après avoir connu ses plus belles – et dernières – heures de gloire dans la douce chaleur des Jeux d’Athènes. Le Marocain était à Monaco en cette fin de semaine, lors du « World Athletic Gala », pour être admis, en compagnie de 11 autres anciens athlètes, dans le « hall of fame » de la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF), un prestigieux club d’ex-champions lancé en 2012 pour les 100 ans de l’institution.

« Même si je n’y suis plus actif, j’ai gardé le contact avec mon sport, dit-il. L’athlétisme a changé ma vie, m’a donné une chance de trouver ce que je voulais vraiment en faire. Je suis resté passionné par l’action. Je continue à courir pour essayer de maintenir mon corps dans un état normal. Je n’ai pas de responsabilité à la Fédération marocaine, mais, en tant qu’ancien membre du CIO (NDLR : de 2004 à 2012, via son élection à la Commission des athlètes), je suis encore impliqué dans la direction de mon comité national olympique, même si ce n’est peut-être pas aussi activement que je le voudrais. Je pourrais donner plus. Mais nous sommes dans une période de transition et je sais que mon heure viendra. »

El Guerrouj était déjà présent mercredi sur le Rocher pour venir y appuyer la candidature de Eugene dans la course à l’organisation des Mondiaux 2019, un soutien pas si étonnant que cela pour la ville de l’Oregon quand on sait qu’il a couru tout sa carrière avec Nike, dont le siège central n’y est qu’à quelques kilomètres. Cela n’a cependant pas suffi pour faire barrage à Doha, qui a fini par décrocher le gros lot. « Je suis triste pour les Etats-Unis, qui ont raté une occasion unique, mais la victoire de Doha était méritée, admet-il sportivement. Les Qataris ont présenté leur dossier de manière très émotionnelle. J’espère que grâce à cela, notre sport pourra se développer dans cette région. C’est une opportunité unique pour le Moyen-Orient. »

L’Afrique, dont il est issu et qui a tant donné à l’athlétisme depuis de nombreuses années, ne mériterait-elle pas aussi d’organiser un jour les Mondiaux, cantonnés jusqu’ici en Europe, en Asie et en Amérique du Nord, et ce, en attendant les Jeux olympiques ?

« Bien sûr qu’elle le mériterait et je serais le plus heureux des hommes si cela arrivait ! Il y a, en Afrique, un potentiel énorme. Mais ce type d’élection relève du choix politique et stratégique. On ne pourrait le faire qu’avec le soutien d’un gouvernement qu’il faudrait arriver à convaincre qu’il s’agit d’une opération win-win. Et je ne vois que trois endroits où ce pourrait être possible, en termes de sponsoring, de couverture télé et d’implication du public : dans le nord, avec un pays du Maghreb, au centre, essentiellement avec le Kenya, et en Afrique du Sud. Quand ? Comme le calendrier est complet jusque 2019 et que j’entends qu’il y a plusieurs candidats qui se profilent déjà pour 2021, je dirais 2023, 2025 ou 2027. »

Si son palmarès, qui en fait l’un des plus grands milers de l’histoire de l’athlétisme, est long comme un jour sans pain, Hicham El Guerrouj ne serait pas qui il est aujourd’hui sans ses deux titres olympiques conquis en 2004, coup sur coup sur 1.500 m et 5.000 m. Deux titres venus, à l’époque, combler un vide énorme après deux échecs retentissants subis sur 1.500 m à Atlanta, en 1996, où il avait chuté et laissé la victoire à l’Algérien Noureddine Morceli, et, surtout, à Sydney, en 2000, où, alors qu’il dominait la discipline de la tête et des épaules depuis des années (il avait été sacré champion du monde en 1997 et 1999 et allait encore le devenir en 2001 et 2003), il avait, de manière incompréhensible, craqué face au Kenyan Noah Ngeny. Ce jour-là, son monde s’était effondré et, à l’issue d’une conférence de presse historique, où il s’était publiquement excusé en sanglotant auprès de sa famille, de son staff, de son roi et de tout son pays, laissant l’assemblée sans voix et – presque – au bord des larmes, tout le monde s’était demandé s’il parviendrait un jour à vaincre ce qui semblait s’apparenter pour lui à une véritable malédiction.

En arrivant en Grèce, qui plus est, les données lui étaient nettement moins favorables que lors des deux olympiades précédentes. Il avait été pris d’accès de tachycardie plus tôt dans l’année et avait subi deux défaites mémorables et inhabituelles pour lui lors des meetings de Rome et de Zurich juste avant les Jeux.

« J’avais le sentiment que je vivais ma dernière année en tant qu’athlète, raconte-t-il quand on lui demande d’évoquer ce moment si particulier. Quand je suis arrivé à Athènes j’avais des doutes énormes. Mais, en même temps, j’avais aussi une grosse force mentale. Je voulais changer la perception que les gens avaient de moi, celle d’un coureur qui ne deviendrait jamais champion olympique. Je voulais absolument toucher cette médaille d’or. »

Au prix d'un effort surhumain, El Guerrouj résiste à l'attaque de Lagat (à g.) et s'en va conquérir son premier titre olympique sur 1.500 m à Athènes. Photo AFP.

Au prix d’un effort surhumain, El Guerrouj résiste à l’attaque de Lagat (à g.) et s’en va conquérir son premier titre olympique sur 1.500 m à Athènes. Photo AFP.

Il allait y parvenir au-delà de ses espérances, en résistant d’abord de toute justesse, sur 1.500 m, aux assauts du Kenyan Bernard Lagat dans une dernière ligne droite de folie. Sans cette victoire, il n’aurait sans doute pas disputé le 5.000 m quelques jours plus tard ; grâce à elle, il allait réussir l’un des doublés les plus fumants de l’histoire olympique en dominant avec une facilité dérisoire l’Ethiopien Kenenisa Bekele, qui n’était pas n’importe qui.

« J’ai vécu 12 jours extraordinaires à Athènes, précise-t-il aujourd’hui. Pendant toute cette période, j’ai senti le soutien énorme que me donnaient mon staff, ma famille, les gens qui m’aimaient au-delà du village et même au-delà de la Méditerranée ! J’ai été « porté » par cet amour. Ces Jeux m’ont permis d’aller au bout de mes rêves. Ils ont transformé ma vie. »

Pour lui, qui n’allait plus disputer la moindre course après sa deuxième médaille d’or, sur 5.000 m, il a fallu attendre les Jeux suivants pour faire son deuil de sa carrière d’athlète, en voyant les demi-finales du 1.500 m à Pékin. « C’est là que j’ai vraiment compris que la finale se déroulerait sans moi… »

Dix ans après avoir mis fin à sa carrière, El Guerrouj détient toujours trois records du monde en plein air, ceux du mile, du 2.000 m et – surtout – du 1.500 m (3 min 26.00), qui résiste aux assauts du temps et de ses assaillants depuis le 14 juillet 1998. Quand donc sera-t-il battu ? Et par qui ?

« De tous les coureurs actuels, (le Kenyan) Asbel Kiprop est, selon moi, celui qui est le plus capable d’y arriver, soutient le Marocain. S’il y a encore des choses à dire sur sa technique de course, il a, en revanche, les capacités physiques et la force mentale pour réussir. S’il a de bons lièvres, je le sens même capable de descendre sous les 3 min 25. Le 1.500 m estplus une course de rythme que de vitesse. S’il arrive aux 1.200 m en 2 min 44, il peut terminer les derniers 300 m en 40 secondes s’il y va à fond. Mais tout est une question de choix et de priorité. J’ai parfois l’impression que Kiprop court un peu n’importe comment. Quand va-t-il se concentrer sur le record ? En 2015 plutôt que de viser un troisième titre mondial ? En 2016 plutôt que de viser un deuxième titre olympique ? »

Le jour où cela se produira, il affirme qu’il applaudira sans retenue et qu’il n’y aura pas de place dans son cœur pour le moindre regret. « Je serai heureux et ému. En disant cela, je repense à la finale de la Coupe du monde 1997, à Fukuoka, où j’avais été battu par le Danois Andersen sur le mile. Furieux après cette défaite, je m’étais enfermé dans ma chambre d’hôtel. Comme c’était la veille de mon anniversaire, plusieurs de mes amis étaient venus frapper à ma porte pour le fêter avec moi, mais je n’avais pas voulu répondre. Et puis, mon père est arrivé. Il m’a dit qu’en sport, il y avait des jours avec et des jours sans, des jours pour moi et des jours pour les autres. Que celui qui m’avait battu avait aussi une famille et des supporters avec lesquels il aimait partager ses victoires et qu’il fallait que je le respecte. Alors, quand on battra mon record, je serai prêt à transmettre le flambeau. »

Sans regrets.

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2 réponses à Hicham El Guerrouj : « Aux Jeux d’Athènes, j’ai senti l’amour des gens au-delà de la Méditerranée »

  1. Exclesior dit :

    Superbe article, super athlete , chapeau bas !

  2. Safarian Valery dit :

    Un des plus grands sportifs qui a fait vibrer les téléspectateurs. Et surtout d’une humilité dont d’autres devraients s’inspirer. Bravo encore Mr Hicham El Guerrouj

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