Much ado about nothing… (*)

Nafi Thiam avait à peine reçu son trophée que certains le contestaient. Cela ne l'a pourtant pas déstabilisée. Photo Belga.

Nafi Thiam avait à peine reçu son trophée que certains le contestaient. Cela ne l’a pourtant pas déstabilisée. Photo Belga.

Si elle n’était pas en train de déboucher sur une véritable affaire d’Etat, on suivrait la polémique qui agite la Flandre autour du choix de la Sportive de l’année avec tout le désintérêt qu’elle mérite. Mais cela fait maintenant deux jours, que l’on s’offusque au nord du pays du fait que Delfine Persoon, championne du monde de boxe, une performance de tout gros calibre qui en fait l’incontestable n°1 planétaire dans quatre fédérations différentes, ait été devancée au référendum par Nafi Thiam, « seulement » médaillée de bronze européenne en heptathlon. Un résultat qui a tellement déçu la principale intéressée que celle-ci, après avoir quitté précipitemment le lieu de remise des trophées, dimanche soir, s’est fendu d’un texte sur les réseaux sociaux dans lequel elle a regretté l’injustice du verdict et s’en est pris à Kim Clijsters, qui avait eu des mots un peu maladroits durant la cérémonie, en avouant qu’elle avait voté (en tant qu’ancienne lauréate) pour Thiam parce qu’elle la « connaissait bien » et qu’elle « suivait » ses résultats. Même les excuses de l’ancienne championne de tennis n’ont pas réussi à atténuer sa fureur.

Dans l’histoire de ce type de remise de prix, la réaction de Delfine Persoon n’est pas une première. En 1999, là aussi pour le trophée de Sportive de l’année, la judokate Ulla Werbrouck, alors championne d’Europe et vice-championne du monde, avait claqué la porte quand la toute jeune Clijsters, 16 ans à l’époque, qui venait de remporter le tournoi de… Luxembourg, lui avait été préférée. Personne n’a oublié non plus la réaction de Lorenzo Staelens après avoir vu Gilles De Bilde décrocher le Soulier d’or 1994 qu’on lui avait promis ; seulement 8e , il s’était enfui en déclarant que le résultat était « ridicule ».

Dephine Peroon a mal réagi après sa défaite. "Cette année, j'ai tout gagné, je ne pouvais pas faire plus". Photo Belga.

Dephine Peroon a mal réagi après sa défaite. “Cette année, j’ai tout gagné, je ne pouvais pas faire plus”. Photo Belga.

Au-delà de la déception de Persoon, dans la peau de laquelle on a évidemment du mal à se mettre, ce qui est gênant, c’est que certains, en Flandre, essaient de communautariser le débat. Si Persoon a été devancée par Thiam, c’est, laisse-t-on croire dans certains cénacles du nord du pays, parce que cette dernière a été massivement soutenue par des journalistes francophones « supporters » qui, par ailleurs, ne connaissaient pas bien la boxeuse et n’ont donc pas ou peu voté pour elle ; un éditorialiste a même écrit que ses confrères francophones (pas tous, mais bon nombre d’entre eux) regardaient d’abord la langue que parlait un sportif avant ses résultats au moment du vote… En revanche, les journalistes flamands « intègres », qui connaissent Persoon, étaient, eux, très au courant des performances de Thiam et ne l’ont pas systématiquement oubliée.

Y a-t-il deux manières de voter? Bien sûr! Mais prétendre, pour cela, que la connaissance est d’un côté et l’incompétence de l’autre est aussi scandaleux que mesquin. Dans ce type de référendum, la sensibilité joue autant que les résultats et l’objectivité n’y est que parcellaire. L’une a peut-être plus touché les gens que l’autre. On peut trouver ça désolant et peu sérieux, mais c’est comme ça. De plus, si certains sont tellement furieux du résultat du scrutin, on rappellera que les votants potentiels sont nettement (et logiquement) majoritaires (57%) du côté flamand; si on vote pour quelqu’un de son rôle linguistique, le plus avantagé n’est peut-être pas celui qu’on pense.

La remise en question du résultat est, par ailleurs, d’une belle indélicatesse pour la lauréate, qui n’a pu savourer comme elle l’espérait un moment de rare bonheur. Si tout ceux qui ont critiqué le verdict se sont empressés de préciser que « Nafi Thiam n’en pouvait rien », il semble évident que ces commentaires n’ont pas dû la ravir, d’autant qu’elle n’avait rien demandé. « Je suis venue avant tout pour passer une bonne soirée et pour m’amuser, sans rien attendre d’autre », avait-elle intelligemment déclaré à son arrivée au gala.

« Je comprends qu’il puisse y avoir de la déception mais je ne réponds pas à ce genre de critique, a-t-elle précisé, hier, à nos confrères de Sudpresse. (…) Je pense que ce trophée ne doit pas tomber dans une guerre linguistique et communautaire. Certaines personnes du nord du pays sont sans doute d’accord avec mon élection alors que dans le sud du pays, des avis doivent être plus favorables envers Delfine Persoon. C’est naturel de ne pas avoir le même avis dans une société. »

Une mise au point empreinte d’une grande classe.

Encore une chose. Delfine Persoon a fait savoir qu’il ne faudrait plus jamais compter sur sa présence lors des futures éditions du gala des Sportifs de l’année (pour lequel il faudra d’ailleurs trouver un nouveau diffuseur), ce que l’on peut à la fois regretter et comprendre. Mais, à titre de comparaison, la Britannique Lizzy Yarnold, la championne olympique en titre de skeleton, qui figurait parmi les nominés pour le titre de « Personnalité sportive de l’année de la BBC », dimanche soir, n’a pas hésité, elle, à rallier Londres depuis les Etats-Unis, où elle vit et s’entraîne, alors qu’elle savait bien qu’elle n’avait aucune chance de l’emporter face au pilote de F1 Lewis Hamilton ou au golfeur Rory McIlroy. Une question de politesse sans doute…

(*) Beaucoup de bruit pour rien

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14 réponses à Much ado about nothing… (*)

  1. Renaud Meyer dit :

    Je n’avais jamais entendu parler de Delphine Peroon tout simplement par ce que la boxe est moins suivie que l’athlétisme surtout la boxe féminine qui, je regrette de devoir le dire, est assez confidentelle et probablement avec peu de concurrentes pour Delphine. En revanche Thiam lutte contre le gratin mondial de l’athlétisme féminin dans une discipline exigeant bien plus de technique athlétique que la boxe.

    • george dit :

      C’est sur la boxe féminine n’intéresse personne, ce n’est pas comme si un film oscarisé en 2005 en parlait. Mais l’athlétisme est bien plus technique, et le gratin mondial est bien plus difficile.

      Belle analyse. /s

  2. Pseudo dit :

    Félicitations pour cet excellent article, le plus équilibré et le plus intelligent que j’ai lu depuis plus de six ans sur le site du Soir, trop souvent lamentable.

  3. Pseudo dit :

    Tant qu’à l’intituler “Much ado about nothing” et à le traduire en note de bas de page, ça ne vous aurait pas coûté beaucoup plus cher d’indiquer aussi que c’est le titre d’une comédie de Shakespeare… :-)

  4. Morris dit :

    Habitant depuis plus de 30 ans en Flandre, je vous confirme que le fossé est devenu une vallée. Nous n’avons plus grand chose en commun…
    Un même événement n’a plus du tout la même résonance d’un côté ou de l’autre de la frontière linguistique. En finalité j’en arrive à la conviction que nous avons plus à partager avec le sud que de se berner des déclarations des flamands qui n’ont plus aucunes considérations ni aucuns sentiments pour ces étrangers que nous sommes devenus pour eux. Laissons les s’étouffer dans leur suffisance et quel qu’en soit le prix prenons nos distances.

    • chris dit :

      Sur le site hln.be 83% des lecteurs ont voté pour Persoon et 10% pour Thiam. Pas parce que Persoon est Flamande mais parce que ses performances en 2014 étaient supérieures à celles de Thiam. Certes, Thiam est une grande espoire du sport belge, mais une 3ième place au niveau européen est bien maigre pour une consécration comme meilleure sportive belge de l’année, non ? Persoon est championne du monde dans un sport qui est petit en Belgique mais pas si petit au niveau mondial.

    • Van Cauwenberge dit :

      Morris, voilà une réaction bien partisane, de celles qui ne se fixent que sur les points négatifs, et il y en a, ignorant superbement les points positifs, et ils sont à mon sens beaucoup plus nombreux. Je regarde régulièrement les chaînes flamandes et je peux vous dire que l’enthousiasme des commentateurs n’a rien à envier à celui de leurs collègues francophones quand il s’agit de saluer les exploits des sportifs francophones (Justine Hennin, Nafi Thiam….). Plus récemment, à chaque victoire de David Goffin, la page sportive de De Morgen rappelait énumérait son impressionnante série en cours. A propos, j’espère qu’après 30 ans en Flandre, vous êtes au moins devenu parfait bilingue ?

      • Aurore dit :

        Il y a une énorme différence entre “regarder souvent les chaînes flamandes” et “vivre en Flandre”. Je vis à Anvers depuis bientôt 4 ans, je suis mariée à un Flamand dont je suis folle amoureuse, je m’entends bien avec sa famille etc MAIS je dois dire que depuis que je vis en Flandre, je commence à mieux comprendre ceux qui ont une dent contre les Flamands…

        • Van Cauwenberge dit :

          Oui bien sûr Laura, je suis au courant : l’intolérance sévit aussi bien au Nord qu’au Sud du pays et elle est alimentée par ceux qui (pensent qu’ils) ont intérêt à diviser. Je ne vis pas en Flandre mais j’y ai travaillé pendant 20 ans et l’écrasante majorité des collègues flamands avaient une attitude positive vis-à-vis de la minorité francophone. Presque tout le monde était au moins bilingue….sauf quelques Francophones qui n’estimaient pas nécessaire d’apprendre les rudiments de la langue de la région où ils travaillaient. Ce qui avait le don d’irriter une petite partie de leurs collègues néerlandophones. J’ajoute qu’il s’agissait d’une entreprise internationale et que l’ouverture d’esprit y était plus large que la moyenne. Quand on se frotte aux autres cultures, on les comprend généralement mieux, sauf arc-boutement sur la conviction irréductible que l’on appartient au camps de ceux qui ont raison.

  5. Van Cauwenberge dit :

    D’une part, on ne pourra jamais comparer des sports aussi différents entre eux. D’autre part, si Kim a été élue 2 fois plus souvent que Justine à l’époque, c’est peut-être aussi en partie parce qu’elle fait partie de la communauté linguistique majoritaire….
    Ceci dit, bravo à Delphine Persoon dont les performances mériteraient d’être mieux appréciées de ce côté-ci de la frontière linguistique. Les pages sportives de nos médias ont-ils fait du bon travail en cette matière ?

  6. Thomas dit :

    Flamands et wallons n’ont plus rien en commun. Les wallons ne connaissent pas la championne du monde de boxe parce qu’elle est flamande, mais de l’autre côté les flamands ne connaissent pas non plus les stars wallons, comme Raymonde Le Lepvrier.

  7. Thomas dit :

    Marrant que même la plus simple phrase en anglais nécessite une traduction pourque le lecteur francophone la comprenne.

  8. Youss dit :

    Décidément : encore une Delphine qui souffre d’un manque de reconnaissance!
    Moi je dis que Nafissatou d’une grande et que si Persoon veut être quelqu’un, ce n’est pas en jetant l’éponge qu’elle gagnera le combat.
    En quittant le ring (pour une fois dégagé) Delphine rate sa sortie et mérite (sportif?) qu’on lui remonte les bretelles!

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