La guerre est déclarée au sommet du sport mondial

Marius Vizer, le puissant président de SportAccord, l'homme par qui le conflit est arrivé. Photo SportAccord.

Marius Vizer, le puissant président de SportAccord, l’homme par qui le conflit est arrivé. Photo SportAccord.

Elles n’étaient plus très chaleureuses depuis plusieurs mois, mais les relations entre l’Autrichien Marius Vizer, le président de SportAccord, et Thomas Bach, celui du CIO, ont pris un sérieux coup de froid ce lundi, lors de la journée inaugurale de l’assemblée générale de SportAccord. Il faut dire que celle-ci a lieu à Sotchi, théâtre des derniers Jeux d’hiver…

SportAccord, pour préciser d’emblée les choses, c’est l’association qui regroupe une bonne centaine de fédérations sportives internationales, olympiques et non-olympiques, et qui chapeaute certaines manifestations multisports comme les Jeux mondiaux. Jusqu’en 2009, elle était connue sous l’acronyme AGFIS avant sa transformation sous l’impulsion du Néerlandais Hein Verbruggen, l’ancien président de l’Union cycliste internationale, qui la dirigeait à l’époque, et avec la bénédiction de Jacques Rogge. Car même si elle ne constitue pas un des piliers de l’olympisme, elle est reconnue par le CIO (1).

Depuis 2013, SportAccord est présidé par Marius Vizer, par ailleurs président de la Fédération internationale de judo. Un homme de poids dans le concert du sport mondial, mais à la réputation dictatoriale sulfureuse. Et qui manie rarement la langue de bois.

Lors de son discours d’ouverture, avec Thomas Bach au premier rang, il a ainsi attaqué le CIO bille en tête. Le décrivant comme une organisation « dépassée, injuste, fausse et pas du tout transparente », il l’a accusé de bloquer toutes les initiatives de compétitions multisports avancées par SportAccord et d’empêcher toute collaboration constructive avec elle. Il a également critiqué la manière dont le CIO redistribuait la manne financière qui lui parvient via les droits de télévision et les contrats de sponsoring estimant qu’elle n’était pas suffisamment favorable aux fédérations internationales et aux sportifs. « Si, comme il le prétend, le CIO redistribue 3,25 millions de dollars par jour pour le développement du sport, pourquoi, dans plus de 100 pays, les athlètes manquent des besoins les plus élémentaires – la nourriture, les soins médicaux, les équipements sportifs pour s’entraîner et la possibilité de prendre part aux compétitions ? »

« L’Histoire a montré que tous les empires qui atteignaient leur pic de développement sans se réformer à temps couraient inexorablement vers leur destruction », a-t-il ajouté avant de remettre en question le business plan de la future chaîne olympique et de prétendre que l’on n’avait pas tenu compte des desiderata des fédérations internationales lors de l’établissement de l’Agenda 2020, censé réformer en profondeur le CIO. « La majorité des voix (au CIO) devrait revenir à des personnes qui, de par leur position, sont en relation directe avec le sport », a-t-il encore affirmé. A l’heure actuelle, sur un maximum de 115 membres, 45 d’entre eux peuvent être des athlètes, des présidents de fédérations internationales ou des représentants des comités nationaux olympiques.

Des attaques frontales publiques de ce type sont rares dans les milieux policés du monde olympique. Marius Vizer a-t-il agi ainsi en réaction au double refus du CIO d’organiser une réunion de sa commission exécutive dans le cadre de SportAccord et de laisser les deux villes en course pour les JO d’hiver 2018 (Almaty et Pékin) y présenter leur projet, ce qui aurait à coup sûr gonflé l’intérêt médiatique du congrès ? Qui sait…

Thomas Bach a profité de son passage à Sotchi pour s'entretenir avec Vladimir Poutine. Photo AFP.

Thomas Bach a profité de son passage à Sotchi pour s’entretenir avec Vladimir Poutine. Photo AFP.

Thomas Bach, appelé ensuite à prendre la parole, ne s’est en tout cas pas démonté. « J’ai discuté avec plusieurs de vos collègues et il me semble que votre opinion n’est partagée que par vous », a-t-il lancé à Marius Vizer. « Nous avons tenu compte, dans l’établissement de l’Agenda 2020, de nombreuses propositions positives venues des fédérations qui nous permettront d’avoir une collaboration encore plus fructueuse avec elles. »

Le président du CIO n’a pas été le seul à réagir aux propos de Marius Vizer. Dans la foulée, les fédérations internationales d’athlétisme et de tir ont annoncé qu’elles se retiraient de SportAccord en guise de protestation et 16 présidents de fédérations internationales – dont celles de football, de natation, de hockey et de triathlon – ont signé une pétition pour prendre leurs distances avec lui – en attendant, qui sait ?, de prendre, elles-aussi, la porte de sortie. De son côté, le président de l’Association des comités nationaux olympiques, le très influent Koweïtien Sheikh Ahmad Al-Fahad Al-Sabah, a fait savoir par communiqué qu’il apportait son soutien sans faille au CIO, à son président et à l’Agenda 2020.

De quoi se demander si le coup de force de Vizer ne va finalement pas provoquer sa perte. Celui qui avait notamment promis, lors de sa campagne électorale en 2013, de mettre sur pied tous les quatre ans des « championnats du monde unifiés » dans toutes les disciplines, une concurrence à peine masquée aux JO, pourrait bientôt se retrouver bien seul pour s’être attaqué à la forteresse CIO. Où il peut sans doute oublier son rêve de devenir membre…

(1) Le Mouvement olympique repose sur quatre piliers bien distincts : le Comité international olympique (CIO), l’Association des fédérations internationales des Jeux d’été et d’hiver (ASOIF-AWOIF), l’Association des comités nationaux olympiques (ACNO) et les comités d’organisations des Jeux (COJO). Trouver un juste équilibre entre eux et faire en sorte qu’ils s’entendent est un art qui n’est pas forcément facile à exécuter, car leurs intérêts ne sont pas forcément communs.

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