Fanny Lecluyse, fière à brasse

Photo Bruno D'Alimonte.

Photo Bruno D’Alimonte.

Elle presse contre son ventre le coussin rempli de noyaux de cerises que sa mère vient de lui réchauffer dans le four à micro-ondes pour lui servir de bouillotte. « C’est une constante, j’ai toujours froid ! », plaisante Fanny Lecluyse. Ce matin, pourtant, elle est restée chez elle et a renoncé à l’entraînement du petit matin dont personne ne rêve, ces deux heures et demie quotidiennes pendant lesquelles elle arpente son couloir dans la piscine de Mouscron comme une bête de somme. La faute à un travail à boucler en urgence pour rester à flots dans ses études de future institutrice, qu’elle suit à distance, via son ordinateur.

« Comme toujours, je récupérerai cette séance plus tard, assure-t-elle. Je dois le faire, c’est mental. Sans cela, je ne me sens pas bien. J’ai besoin de me dépenser physiquement, beaucoup, tout le temps. Cela me donne confiance, me rassure. De toute façon, c’est ainsi que j’ai été éduquée et c’est devenu une habitude. A l’école aussi, j’ai toujours dû beaucoup travailler. »

Son régime de stakhanoviste lui a plutôt réussi en 2015. Que ce soit sur 50, 100 ou 200 m brasse, Fanny-la-bosseuse n’a cessé d’affoler les compteurs en cette année pré-olympique. Douze records nationaux améliorés dans sa nage de prédilection, sept en grand bain, cinq en petit, jusqu’à tous les posséder désormais. Trois demi-finales aux Mondiaux de Kazan durant l’été. Et l’apothéose, en décembre, avec cette médaille d’or sur 200 m et cette breloque d’argent sur 50 m lors de l’Euro 25 m de Netanya. Autant de moments forts qui ont boosté sa confiance. « Je sens que je suis sur le bon chemin », confirme-t-elle avec un aplomb retrouvé.

Elle sait qu’elle a failli se perdre en cours de route durant cette olympiade entamée après une première expérience olympique londonienne en mode fiasco – une course zappée, une autre mal négociée, un retour au pays précipité après une virée nocturne écervelée. Un départ pour « ailleurs », à Wachtebeke, fin 2012, à la recherche d’un autre club, d’une autre méthode et d’un autre environnement, a presque eu raison d’elle avant qu’elle ne ressaisisse, paniquée par sa baisse de niveau dûe à un travail trop léger pour elle, et refasse la route dans l’autre sens. Une volte-face « canossienne » où elle a dû prendre sur elle et ravaler sa fierté en sollicitant à nouveau Horatiu Droc, l’entraîneur du Dauphins Mouscronnois qu’elle avait quitté précipitamment un an plus tôt.

« J’ai eu peur qu’il refuse mais il est venu à ma rescousse. Il a juste posé ses conditions. C’était sa méthode et pas une autre. Je n’ai pas discuté. »

La réunification du tandem a débouché sur une belle renaissance pour la nageuse d’Espierres-Helchin. La remise à niveau a pris, certes, un peu de temps parce qu’au départ, en manque de fond, « je me faisais dépasser par tout le monde, même par les jeunes ». Mais au fil des mois, Fanny Lecluyse a refait surface à force de travail et de confiance retrouvée. Une véritable résurrection.

« Je me dis aujourd’hui que ce qui s’est passé après Londres a sans doute été un mal pour un bien. Les rapports avec Horatiu sont différents d’avant. J’ai l’impression qu’on se comprend beaucoup mieux. C’est sans doute dû au fait que je verbalise mieux ce que je ressens et que je n’hésite plus à le lui dire. Plus jeune, quand j’avais un problème, c’est ma maman qui servait d’intermédiaire ! »

Chez les Lecluyse, la natation a toujours occupé – presque – tout l’espace. Et le projet de Fanny est vite devenu aussi – un peu – celui de ses parents. Après le décès de Stephan, le fils aîné, disparu en 2008 des suites d’une myopathie de Duchenne, la suivre au bord des bassins s’est révélé, encore plus qu’avant, comme une évidence cathartique. Du coup, désormais, quand elle est en compétition, Christian, le père, joue les officiels au bord du bassin et Lauren, la mère, note, depuis les tribunes, tous ses chronos. « Cela leur permet de passer le temps. Sinon, ils s’embêteraient ! », sourit Fanny.

Fanny Lecluyse a énormément progressé techniquement depuis son retour à Mouscron. Photo News.

Fanny Lecluyse a énormément progressé techniquement depuis son retour à Mouscron. Photo News.

Après avoir découvert la natation, à 4 ans, par nécessité, à la piscine de Courtrai, parce qu’il fallait savoir nager pour éviter tout accident dans l’étang du fond du jardin, elle s’est envolée vers Mouscron à 11 ans. Déjà chez Horatiu Droc. Plus de dix ans de collaboration, l’exigence d’un côté, la souffrance de l’autre, ont largement porté leurs fruits. Et les rapports, parfois conflictuels, comme toute relation entraîneur-entraîné, se sont, elle l’a dit, assouplis avec le temps. Pourtant, leur complicité conserve certaines limites immuables. « Même après autant de temps passé à ses côtés, je continue à le vouvoyer, révèle-t-elle. Une question de respect. »

La remontée vers les sommets, ces derniers mois, est aussi passée, à sa demande, par des modifications techniques pour mieux assurer sa brasse. Une collaboration épisodique avec Rein Hayland, un spécialiste estonien du mouvement, lui a permis de modifier son placement dans l’eau et d’adapter sa fréquence de mouvements.

« Quand on a 23 ans, ce n’est pas facile de changer une méthode qu’on a toujours appliquée jusque-là. Au début, il faut constamment réfléchir, tout contrôler. Quand on est calme, ça va, mais quand on commence à nager plus vite, c’est plus difficile… »

A Rio, elle partira avec des ambitions de finale. Sans le stress qui lui avait pourri sa préparation il y a quatre ans lorsque, seule qualifiée après les Mondiaux de Shanghai, en juillet 2011, elle s’était mis une pression d’enfer pendant douze mois sur ses frêles épaules d’alors.

« Aujourd’hui, on est plus nombreux à avoir notre billet en poche. Et dans la bande, il y en a qui aiment bien être médiatisés. Tant mieux ! »

Son nouveau statut de « top 8 potentiel » a, pour elle, le goût délicieux de la revanche. « Certains coachs ont dit qu’à Shanghai, j’avais eu un jour de chance ; je ne l’ai jamais oublié… »

Elle évite de se projeter trop loin après le rendez-vous essentiel de cet été. Son avenir dépendra de sa motivation. « Un arc ne peut pas toujours être tendu… », insiste-t-elle. En tout cas, elle prendra son temps. Et est certaine que quand l’heure sera venue de quitter les bassins, elle continuera à faire du sport, « du fitness, de la course à pied ».

Du triathlon ? « Non, je n’aime pas l’eau libre. Quand je nage, j’ai besoin de voir le fond. »

CARTE D’IDENTITE

Naissance. Courtrai, 11 mars 1992.
Taille, poids. 1,76 m, 64 kg.
Résidence. Espierres-Helchin.
Discipline. Natation (100 m et 200 m brasse)
Club. Royal Dauphins Mouscronnois.
Entraîneur. Horatiu Droc.
Passé olympique. 2012.

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