Jaouad Achab, le taekwondo à la menthe

Photo Bruno D'Alimonte.

Photo Bruno D’Alimonte.

A Wilrijk, dans la chambre d’étudiant – qu’il n’est plus – qu’il occupe en semaine, le luxe ostentatoire est une denrée inexistante. Un lit, une armoire, une table et un lavabo tapissent les quelques mètres carrés qui sont à sa disposition. A l’extérieur, dans le parc à vélos, il y a aussi sa bécane d’un autre âge avec laquelle, tous les jours ou presque, il se rend à l’entraînement. Jaouad Achab a beau être le meilleur du monde dans sa discipline, le taekwondo, qu’il pratique en champion, ne transforme pas encore les points gagnants en or.

C’est dans cet environnement spartiate qu’il s’est, au fil du temps, forgé un moral de vainqueur. Et que, à force de travail et d’abnégation, son corps a suivi son esprit. En 2015, aux Mondiaux de Chelyabinsk, un an après son titre européen, il s’est emparé de l’or dans la catégorie des moins de 63 kg. Et, en bout de saison, « la meilleure de ma carrière », a terminé logiquement à la place de n°1 au ranking de sa fédération internationale. « Je vis un rêve, avoue-t-il. Mais je veux en réaliser un autre, l’été prochain : devenir champion olympique ! »

A 23 ans, Achab, cheveux gominés et barbichette négligée, n’a plus peur d’afficher ses ambitions. Le parcours d’obstacles qu’il a dû emprunter pour arriver jusque-là lui sert, il est vrai, de parfait hameçon pour cultiver sa confiance en lui. Rien n’a vraiment été simple dans la courte vie qui l’a mené du Maroc en Belgique. Et quand il la raconte, les flash-backs ont un côté étourdissant, pour ne pas dire héroïque.

Quand il arrive de Tanger à Bruxelles en 2009, dans le cadre d’un regroupement familial, tout commence d’emblée très mal pour lui. « J’avais 17 ans, j’étais plutôt bon élève, prêt à entrer en dernière année secondaire. On a fait le tour de plusieurs écoles mais comme je ne parlais que l’arabe, toutes les portes se sont fermées. Dans la seule qui a bien voulu m’accepter, les Arts et Métiers, on m’a rétrogradé de quatre années et inscrit en section mécanique, moi qui n’avais aucun intérêt pour cette matière. Je me suis retrouvé, désespéré, avec des gamins de 13 ans qui n’arrêtaient pas de se moquer de moi. « Tu t’adapteras », m’a-t-on dit. Dès l’année suivante, heureusement, j’ai pu intégrer un autre institut, à Anderlecht, en technique sociale et animation. Là, j’ai vite progressé en français. Mais ce recul forcé restera, jusqu’au bout, le plus gros handicap de ma vie ; j’ai dû attendre 22 ans pour enfin sortir de rhéto…»

Pour dépenser son trop-plein d’énergie, il se met en chasse d’un club sportif dans la capitale. On lui parle du Sporting d’Anderlecht, où on le presse d’aller passer un test. « J’étais un bon joueur de foot ; au Maroc, je jouais avec les U17 du club de Tanger. » Mais c’est le taekwondo, qu’il pratique depuis l’âge de 3 ans, qui a ses préférences.

Quand il parle de son sport, ses yeux se mettent à briller. « Ce que j’aime, c’est que tu y utilises toutes les parties de ton corps ; il faut à la fois de la force, de la vitesse et de la souplesse ». S’il a trouvé sa voie dans cet art martial coréen, c’est à sa mère, intriguée puis passionnée par cette discipline qu’elle allait épier à côté de chez elle, qu’il le doit. Sportive contrariée, elle a transmis ses envies à ses quatre enfants. « Je sais qu’elle aurait voulu en faire. Alors, parfois, on fait des petits combats dans le salon. Elle frappe très fort mais la seule chose que je ressens, c’est du bonheur ! »

Il trouve asile à Saint-Josse, dans un club qui lui permet de s’entraîner et de reprendre la compétition. C’est sa chance. Lors de l’une d’entre elles, un championnat de Belgique open, il est repéré par Laurence Rase, ex-championne d’Europe devenue coordinatrice du haut niveau à la Ligue flamande. Elle le convainc de venir rejoindre ses meilleurs éléments qui s’entraînent à Anvers et, donc, de changer de fédération, a priori pour servir de sparring-partner. Pendant plus d’un an, Jaouad Achab va faire la navette en train quatre fois par semaine, après les cours, pour vivre sa passion et continuer à progresser. Un régime de quatre heures de transport quotidiennes qui le fait rentrer au-delà de minuit et lui pose rapidement de gros problèmes de récupération.

« C’est là, avant la rentrée 2012-2013, qu’on m’a proposé de m’établir à Wilrijk et d’y rejoindre le sport-études. Il fallait évidemment que je me mette au néerlandais. Pour moi, qui commençais à peine à maîtriser le français, ce n’était pas possible. C’est comme si on me demandait d’apprendre le japonais après avoir étudié le chinois ! Mais Laurence a insisté et à l’école, les profs ont tout fait pour m’aider. Et ça a marché ! »

Aujourd’hui, Jaouad Achab est fier de dire qu’il maîtrise quatre langues, puisqu’il a également appris l’anglais. Un avantage sur le circuit où son coach, Karim Dighou, lui-aussi d’origine marocaine, peut facilement changer d’idiome en fonction de la nationalité de son adversaire pour lui transmettre ses directives !

Ce circuit, il l’a définitivement apprivoisé à partir d’avril 2013 lorsque sa naturalisation belge a été entérinée. « Le plus beau jour de ma vie ! Quand Laurence me l’a annoncé par SMS, je me suis mis à pleurer, c’était plus fort que moi. Une porte s’ouvrait, j’allais pouvoir combattre au plus haut niveau moi qui, jusque-là, n’existais pas. Quand je tapais mon nom sur le site de la Fédération internationale, il n’y avait aucune référence. Rien. »

Aujourd'hui, Jaouad Achab est devenu quelqu'un qui compte sur le circuit mondial du taekwondo. Photo Belga.

Aujourd’hui, Jaouad Achab est devenu quelqu’un qui compte sur le circuit mondial du taekwondo. Photo Belga.

Désormais, quand il reproduit le même geste, ses stats s’affolent tout en haut de la colonne de sa catégorie de poids. Il est devenu quelqu’un qui compte. « J’ai toujours voulu être le meilleur mais je ne pensais pas que ce soit possible. Quand j’étais au Maroc, il m’arrivait souvent de me demander ce que j’allais devenir. Là-bas, ce ne sont pas toujours les meilleurs athlètes que l’on envoie dans les grands championnats… »

Si son nouveau passeport a levé certaines barrières, il admet que d’autres restent encore abaissées. Quand une femme à côté de laquelle il s’assied dans le train rapproche ostensiblement son sac sur les genoux. Quand un automobiliste irascible lui hurle dessus parce qu’il a osé se recoiffer en jetant un œil dans le rétroviseur de sa voiture. Quand il est mal accueilli lorsqu’il se rend dans une administration. « Quand je suis arrivé en Belgique, je ne me rendais pas compte comment les Marocains y étaient considérés. Alors, face à de telles situations, je garde mon calme, je souris et j’explique. Je dis que je fais des choses pour ce pays. Que j’essaie de le représenter dignement à l’étranger. Que je fais monter son drapeau tout en haut quand je gagne mes combats. »

Seul vainqueur belge d’un titre mondial dans une discipline olympique l’an dernier, il a eu du mal à encaisser le verdict du référendum du Sportif de l’année, où, « vous vous rendez compte ? », il ne figurait même pas dans le top 3. En Flandre, à laquelle il émarge statutairement, il s’est, en revanche, vu attribuer le « Sportjuweel », trophée prestigieux qu’un athlète ne peut gagner qu’une fois dans sa carrière. « Un prix très important, d’autant que je suis le plus jeune et le premier Belgo-Marocain à l’avoir gagné ! »

Une récompense plus que symbolique qu’il est allé chercher nœud papillon au vent, une immense fierté en bandoulière et la gratitude au carré.

CARTE D’IDENTITE

Naissance. Tanger (Maroc), 20 août 1992.
Taille, poids. 1,75 m, 64 kg.
Résidence. Koekelberg.
Discipline. Taekwondo (moins de 63/68 kg).
Club. Ligue flamande de taekwondo.
Entraîneur. Karim Dighou.
Passé olympique. /

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