Jolien D’hoore, cheffe de rayons

Photo Bruno D'Alimonte.

Photo Bruno D’Alimonte.

Ses deux côtes fracturées il y a quinze jours lors de la manche de Coupe du monde de Hong-Kong ne sont plus qu’un mauvais souvenir, assure-t-elle. En ce début février, entre deux déplacements à l’étranger, Jolien D’hoore est venue, comme souvent, répéter ses gammes sur la piste du « Wielercentrum Eddy Merckx » de Gand, immense vaisseau posé sur le site du Blaarmeersen où les roulent-en-rond du nord du pays viennent se gaver de sensations vertigineuses et martyriser leurs jambonneaux.

« Cette chute, c’était vraiment la première sérieuse depuis que je roule à vélo, dit-elle, l’œil pétillant et le sourire amène. Et elle ne m’a pas empêché de repartir ; moi, tant que j’ai deux jambes, je continue ! J’évite d’y penser, j’ai déjà tourné le bouton. Il faut que j’avance. »

Tout, chez la Flandrienne, est résumé dans cette déclaration. Entre le look de jeune fille sage qu’elle dégage côté ville – aujourd’hui, polar siglé de son équipe, jean taille basse, cheveux blonds aménagés par un jeu de barrettes et maquillage discret – et celui qu’elle développe côté bécane, cette cuirasse dans laquelle elle s’enserre – « Même mes proches me disent qu’ils ne me reconnaissent pas quand je roule, il paraît que j’en effraie certains… » – , elle a l’habitude de subir une métamorphose radicale qui l’empêche de sombrer dans des sables émouvants.

« En compétition, je suis impitoyable, avoue-t-elle. On m’a toujours prétendu que si on faisait preuve de trop de respect, on ne gagnait jamais. Alors, je me laisse rarement faire… »

Ce caractère l’a menée là où elle aujourd’hui, tout en haut de la hiérarchie belge et au 3e rang du ranking UCI. Un premier aboutissement qui en appelle d’autres après treize années passées sur un engin sur lequel elle a vraiment découvert qu’elle s’amusait au détour d’un stage effectué au sortir de l’enfance, à 12 ans. Un séjour révélation. « Jusque-là, j’avais surtout fait de l’athlétisme. Six ans passés en club, à La Gantoise, à faire du cross, des longues distances et des épreuves multiples. C’était un peu lassant. Quand, à la fin de mon stage de vélo, j’ai reçu une attestation m’autorisant à faire de la compétition, j’ai compris que c’était ça que je voulais faire. Et je n’ai jamais regretté mon choix. »

Le ver, il faut le dire, était dans le fruit. Dans cette Flandre qui mange et respire deux roues, Jolien D’hoore n’a jamais fait tache. « On habitait sur le parcours du Tour des Flandres. Tous les ans, aussi loin que je me souvienne, je m’installais ce jour-là devant la télé avant de me ruer le long de la route quand passaient les coureurs. »

Alors, quand elle a émis le souhait d’entrer, elle-aussi, dans cette cour-là, ses parents, qui bossaient dans l’horeca, n’ont pas eu le courage ni l’envie de s’y opposer. Mieux, ils se sont mis à la suivre aux quatre coins du pays, course après course, les encouragements dans le gosier. « Tout ce qu’ils ont exigé, c’est que mes études restent prioritaires. » Un moindre mal pour cette grosse tête, détentrice aujourd’hui d’un bac en kiné qu’elle allongera forcément au sortir des Jeux.

« Je m’intéresse beaucoup à la science du sport. C’est vers ça que je pourrais me diriger une fois ma carrière derrière moi. Devenir coach ou diriger un centre d’entraînement, cela me dirait assez. En fait, j’ai tellement d’envies que je me dis parfois que la vie est trop courte pour moi. »

Elle ne se souvient plus de sa première victoire mais a toujours en tête sa plus belle, ce titre mondial junior remporté en 2008, au Cap, sur la route. « Je m’y étais alignée sans ambition particulière, une semaine après avoir décroché deux places d’honneur sur la piste. J’ai gagné le sprint massif. Cela m’a définitivement convaincue que je pouvais briller sur les deux tableaux. » Et lui a permis de décrocher, à terme, un contrat avec la Communauté flamande dès 2011, puis dans les équipes pros Lotto-Belisol (2013) et Wiggle-High5 (2015) et de pouvoir ainsi vivre de sa passion.

Jolien D'hoore: elle tourne, elle tourne... Photo News.

Jolien D’hoore: elle tourne, elle tourne… Photo News.

Entre les deux spécialités, Jolien D’hoore n’a d’ailleurs jamais vraiment voulu choisir. « Piste et route, je fais les deux avec autant de plaisir. » Elle a travaillé cet éclectisme dès son plus jeune âge – « A 12 ans, je faisais mes premiers tours au Kuipke sans trop réfléchir » – et souvent comme seule fille au milieu des garçons qu’elle s’ingéniait à battre – « J’entendais leurs parents les engueuler parce qu’ils s’étaient fait « taper » par une fille ; ça m’amusait assez ! » Au fil des ans, fatiguée des préjugés, elle s’est érigée en dame patronnesse de son sport qu’elle défend bec – un peu – et ongles – surtout. « Je dis toujours que les courses sont plus belles chez les hommes que chez les femmes ; chez eux, tout est cadenassé, chez nous, tout est toujours beaucoup plus ouvert et imprévisible. »

A Rio, comme à Londres il y a quatre ans, on la retrouvera sur l’anneau, en omnium, cette discipline multicéphale qui regroupe six épreuves différentes en deux jours : le scratch, la poursuite, la course par élimination, le 500 m, le départ lancé et la course aux points. Aux derniers JO, où elle était partie sans autre ambition que de « finir dans le top 12 », elle avait terminé bonne 5e, exploit aussi sympa qu’inattendu. Une performance dont elle n’avait pourtant guère eu le temps de profiter. « Quelques minutes après la fin de la course, on m’apprenait que mon grand-père, que je savais très malade, était décédé deux jours plus tôt ; on ne m’avait rien dit avant l’épreuve pour ne pas me perturber. Le retour à la vraie vie a été brutal. Quarante-huit heures plus tard, j’assistais à ses funérailles… »

Deux fois 4e dans la même épreuve aux Mondiaux, en 2014 et 2015, elle veut, cette fois, gravir la marche qui la sépare du podium, tout en étant consciente que les places seront chères – « Nous serons six ou sept pour trois places. » Pour y arriver, elle entend ne rien laisser au hasard. Et étudiera avec minutie les moindres détails censés lui faire gagner de précieux centièmes, voire millièmes de seconde. A son programme, comme elle en a désormais pris l’habitude, un séjour de deux semaines dans les chambres d’altitude de l’académie Bakala, sur le campus de l’Université de Louvain, juste avant son départ. Et sur le plan technique, après un travail en soufflerie, un peaufinage calculé de sa position sur le vélo, de l’épaisseur de ses pneus, de la texture et du profilage de son maillot, de ses chaussures et de son casque.

« Je ne veux pas qu’on puise me dire que je n’ai pas tout fait pour réussir »

On la rassure: le risque est mince…

CARTE D’IDENTITE

Naissance. Gand, 14 mars 1990.
Taille, poids. 1,76 m, 64 kg.
Résidence. Merelbeke.
Discipline. Cyclisme (piste, omnium).
Equipes. Topsport Vlaanderen et Wiggle-High5.
Passé olympique. 2012.

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