Grégory Wathelet, le cavalier éclectique

Photo Bruno D'Alimonte.

Photo Bruno D’Alimonte.

Dans son centre d’entraînement équestre de Faimes, la table haute qu’il a placée dans le bureau est l’un des rares meubles qui a survécu. A tour de rôle, ses employés viennent faire un sort aux sandwichs qu’il y a empilés et se servir de café chaud avant de retourner vers les écuries. « Excusez-moi pour le dénuement, mais nous quittons les lieux la semaine prochaine…, dit Grégory Wathelet, un peu gêné. J’ai racheté la ferme familiale de Clavier et ses 60 hectares. Cela fait deux ans que je suis sur ce projet, on en voit enfin le bout. C’est un gros truc qu’on se met sur la tête, mais j’essaie de ne pas trop y penser… »

Quarante petits kilomètres seulement, entre Hesbaye et Condroz, séparent les deux lieux, mais pour le meilleur cavalier belge du moment, on sent que ce déménagement signifie le monde. A 35 ans, après une bonne quinzaine d’années à gravir les échelons de sa discipline jusqu’à en tutoyer les sommets, il va s’en retourner aux sources, là où, pour lui, tout a commencé, pour y installer sa PME. « Ce sont surtout mes grands-parents qui sont contents et fiers », ajoute-t-il.

On le sent ému dans ses bottes, qu’il garde confortablement aux pieds comme d’autres se lovent dans des mules. Il a le port altier et le regard brillant qui culmine à 1,90 m. Un léger sourire accort vient lui pincer les lèvres quand il se remémore ses débuts dans le monde équin, lui, l’un des rares du circuit à ne pas être né avec un fer à cheval en argent dans la bouche. « Dans le monde du saut d’obstacles, il y a de moins en moins de gens qui, comme moi, sortent de nulle part. En Belgique, à part Jérôme Guéry, je n’en connais pas beaucoup. »

Grégory Wathelet est fier de ne rien devoir à personne. Il se détend avec élégance. Raconte goulûment et sans fard son enfance, lui, fils et petit-fils d’un éleveur-cultivateur. Une période heureuse mais ardue. « Pour me permettre de vivre ma passion, mes parents ont fait plus d’efforts que d’autres », rappelle-t-il. Une passion survenue « vers 6, 7 ou 8 ans, quand un poney est arrivé à la maison. » Jusque-là et même après, pour lui, comme pour d’autres gosses de son coin, cela avait été foot comme activité sportive principale, à Méan, puis à Ocquier, dans son coin du Namurois. « J’ai dû arrêter quand j’ai commencé à écumer les concours équestres locaux parce qu’il fallait choisir. Mais je continue à m’y intéresser. Je suis supporter d’Anderlecht ! »

Dehors, un proprio attend son tour, bride à la main. Comme d’autres avant lui, il est venu proposer son aspirant crack dans l’espoir que le maître des lieux en fasse un champion. Même si le sport de haut niveau reste sa priorité, lui qui, en 2015, a pris part à un concours « tous les week-ends de l’année, sauf celui du Nouvel-An », cette occupation est celle qui, aujourd’hui, fait vivre Wathelet et ceux qui l’entourent. Un travail de longue haleine, souvent de plusieurs années, sans aucune garantie de résultats, avec de gros risques à la clé. « Je manipule beaucoup d’argent… sans en avoir. Certains mois, je l’avoue, je transpire ! Mais je n’aime pas plafonner. Je veux grandir, devenir plus solide. L’espoir, c’est de découvrir des jeunes talents et de les “construire” avec l’aide de passionnés qui sont prêts à investir, tout en espérant qu’ils ne les revendent pas trop tôt. »

Pour en arriver là, il a dû patienter et bosser. Ramer, aussi. Il évoque sa « première fois », à 19 ans, ces écuries louées à quelques encablures du domicile familial un an après avoir abandonné des études supérieures d’informatique « parce que la combinaison était impossible ». Deux années passées à son compte, à monter beaucoup et, il l’admet, « un peu n’importe quoi ». Jusqu’à se rendre compte que l’affaire n’était financièrement pas rentable. « Physiquement, je n’aurais pas tenu le coup non plus. »

La suite, c’est d’abord quatre saisons près de Dinant, au haras des Hayettes, avec un premier salaire à la clé. Des débuts idylliques entre un jeune cavalier et un jeune élevage qui se trouvent et se complètent. Mais une fin en coup de sabot. « On avait grandi ensemble, se souvient-il. Je venais d’arriver parmi les 30 premiers mondiaux. Et, avec le patron, c’est parti au clash. Du jour au lendemain, je me suis retrouvé sans rien. »

Pour ne pas rester sur la paille, Grégory Wathelet accepte alors un deal étonnant. Un industriel ukrainien lui propose de le prendre sous son aile. Lui offre un « piquet » de premier plan. En échange, il lui demande de renoncer à monter pour la Belgique et d’opter pour un changement de nationalité. « L’Ukraine, ce n’est pas forcément le pays qui fait rêver, mais je n’avais pas vraiment le choix. J’ai pris le passeport. »

Si l’aventure sous le drapeau jaune et bleu ne dure que deux ans, de 2005 à 2007, avant que son patron, rattrapé par la justice, ne soit obligé de jeter l’éponge, il estime qu’elle lui a servi de « vrai tremplin » pour se faire un nom à l’étranger. « J’avais de bons chevaux, de grands équipiers. J’ai acquis beaucoup d’expérience. »

Avec Conrad de Hus, Grégory Wathelet a atteint les sommets. Photo Belga.

Avec Conrad de Hus, Grégory Wathelet a atteint les sommets. Photo Belga.

Celle-ci va lui servir quand en 2008, il se remet à son compte pour tenter de retrouver un peu de stabilité. Avec des montures aux noms exotiques comme Crushing Z, Olympie des Villas, Kronos d’Ouilly et, surtout, HH Copin van de Broy, avec lequel il gagne le jumping de Malines en décembre 2011, il se hisse lentement mais sûrement vers les premières places du ranking mondial. Jusqu’à un nouveau coup dur.

« Le soir même de ma victoire, son propriétaire m’a annoncé qu’il allait vendre Copin. A un peu plus de 6 mois des Jeux de Londres, je me retrouvais sans rien… Grâce à Philippe Guerdat, le capitaine de l’équipe belge de l’époque, qui m’a beaucoup aidé dans la recherche d’une solution, j’ai pu trouver de l’argent pour louer Cadjanine avec laquelle je me suis qualifié pour la finale où j’ai fini 29e. Une super expérience et un résultat que je considère comme un exploit, vu les circonstances. »

A Rio, quatre ans plus tard, il ira avec d’autres ambitions. S’il ne les exprime pas, certains l’ont fait pour lui, comme Dirk Demeersman, le chef d’équipe noir-jaune-rouge, qui en a fait « un candidat médaillable » après son titre de vice-champion d’Europe conquis à Aix-la-Chapelle et l’or avec l’équipe belge à la Nations Cup, à Barcelone il y a quelques mois. Un petit coup de pression qui ne semble pas le gêner, lui qui a pour ambition de « vivre de (son) nom et de (son) palmarès. »

Au Brésil, Grégory Wathelet, désormais 7e mondial, emmènera Conrad de Hus (1), son cheval de pointe, un étalon de 11 ans qui lui a été confié il y a trois saisons par Xavier Marie, un Breton qui a bien voulu lui faire confiance alors qu’il souhaitait initialement voir l’un de ses compatriotes le chevaucher. « Dès que je l’ai essayé, j’ai tout de suite vu qu’il était différent des autres. Il y a des chevaux, comme lui, avec lesquels on a plus d’affinités. »

Galopantes. Forcément galopantes.

(1) Ce portrait a été rédigé avant la vente récente de Conrad de Hus qui obligera Grégory Wathelet à aller aux Jeux de Rio avec un autre cheval.

CARTE D’IDENTITE
Naisssance. Huy, 10 septembre 1980.
Taille, poids. 1,90 m, 85 kg.
Résidence. Couthuin.
Discipline. Sports équestres (saut d’obstacles, avec Conrad de Hus).
Entraîneurs. Frédéric Piermolin et Rolf Bengtsen.
Passé olympique. 2012.

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