Dylan Borlée, frère de quatre cents

Photo Bruno D'Alimonte.

Photo Bruno D’Alimonte.

Il déplie ses longues cannes en les contemplant. Elles ne craquent plus. Ne grincent plus. Elles lui obéissent au doigt et à l’œil. Ne lui jouent plus de tours. Et pourtant, depuis plusieurs mois, Dylan Borlée doit leur imposer un chômage technique une fois qu’il quitte l’entraînement. Un vrai supplice. « Pour moi qui adore la compétition, une saison sans courir, comme cet hiver, ça me fait ch… », dit-il en esquissant un sourire confondant.

Les ordres sont venus d’en haut, pour minimiser les risques en cette année olympique. Parce que chez lui, s’il y a la faim d’exploits d’un côté, il y aussi l’historique pathologique de l’autre. Pas du gravissime mais du récurrent, par petites touches. Le dos, les adducteurs, les genoux, un peu. Les ischios, surtout, ces muscles calés à l’arrière de ses cuisses qui ont longtemps grandi trop vite, comme lui, qui ne s’est arrêté qu’à 1,90 m. « Quand j’ai commencé l’athlétisme, je pensais que j’étais invincible. Avec mes problèmes de croissance, j’ai vite changé d’avis ! Au fil du temps, j’ai appris à comprendre et à gérer; maintenant, à la moindre alerte, j’arrête pour ne pas le payer par la suite. »

Le dernier épisode de « Dylan à l’infirmerie » est encore tout frais dans sa tête. Il date de sept mois à peine, à quelques minutes de la finale du 4 x 400 m aux Mondiaux de Pékin. Un ultime déboulé à l’échauffement « dans un coin peut-être un peu sombre, où on s’était mis à l’écart » suivi d’une nouvelle douleur à l’endroit habituel. « Il y avait un risque et on ne pouvait pas le prendre. J’ai dit “Désolé” à mes équipiers et je suis parti vers le stade m’isoler dans les gradins. Les voir entrer sur la piste a été super-dur, les voir courir sans moi m’a semblé très bizarre. »

Le traumatisme, il l’affirme, n’a duré qu’un temps. S’il a rapidement pu s’en défaire, c’est parce qu’il n’a pas réussi à obscurcir le reste d’une saison au cours de laquelle il avait, par ailleurs, brillé de mille feux. Avec le relais, bien sûr, aux Bahamas – médaille de bronze et qualification pour Rio – et à l’Euro indoor de Prague – médaille d’or et record continental. Et individuellement, surtout, avec cette médaille d’argent sur 400 m, toujours en République tchèque, qui l’a submergé d’émotion en même temps qu’elle a remis pas mal de choses au point.

« Pendant des années, j’en avais entendu, raconte-t-il. On me disait que je n’y arriverais jamais. J’avais l’étiquette du petit-frère-qui-court-après-ses-aînés. Alors que je n’aime pas qu’on doute de mes capacités, à la longue, j’en étais arrivé à me demander si, comme ma sœur et mes frères, je remporterais un jour une médaille internationale. A Prague, sans trop savoir pourquoi, je me suis dit “Pense à toi”. J’avais une telle rage de vaincre que celle-ci a pris le dessus. Je me suis mis dans mon truc et ça a marché. Et une bonne partie de ma frustration passée a disparu. D’habitude, j’ai tendance à me bloquer, à ne pas exprimer mes émotions. Mais là… »

Ce sont, dit-il, Kevin et Jonathan, en vrais grands frères protecteurs, qui l’ont aidé à prendre conscience de la portée de son exploit dans les jours qui ont suivi, en lui rappelant qu’après être parti « avec rien », il était revenu de Prague « avec deux médailles et un record d’Europe conquis en deux jours » ! « Ils ont toujours été là pour moi, à m’encourager. A l’entraînement, il leur arrive souvent de dire : “Allez Dylan, 45 !” (NDLR : pour 45 secondes). Ce sont des petits mots qui font tout. »

Chez les enfants Borlée, la force du clan a, depuis toujours, été l’un des principaux moteurs de la réussite ; et pour Dylan, cette règle a sans doute compté plus que pour les autres après qu’il eut craint, à l’entrée de l’adolescence, que les liens avec ses aînés ne se brisent.

« A 12 ans, avec Alizia, la plus jeune de mes sœurs, j’ai dû suivre mon beau-père et ma mère qui partaient vivre à la Réunion alors qu’Olivia, Kevin et Jo, qui étaient plus grands et habitaient déjà à Bruxelles, avaient décidé de rester en Belgique, raconte-t-il. La perspective de ne plus les voir m’était insupportable. Cela a été une période très difficile de ma vie. Je me suis un peu renfermé sur moi-même. A la Réunion, je ne faisais pas grand-chose… parce qu’il n’y avait pas grand-chose à faire. Finalement, à 15 ans, au bord du « burn out », j’ai demandé à rentrer. C’est peut-être la meilleure décision que j’ai prise ; même si je pense que cette expérience m’a endurci, si j’étais resté, je ne sais pas trop où j’en serais aujourd’hui. A mon retour, fin 2008, Olivia m’a accueillie dans sa coloc’, à Ixelles. Elle a été géniale, toujours aux petits soins pour moi ; je ne la remercierai jamais assez. Et, petit à petit, j’ai pris mon indépendance. »

Avec ses frères, Dylan Borlée est devenu un incontournable du relais 4 x 400 m. Photo Belga.

Avec ses frères, Dylan Borlée est devenu un incontournable du relais 4 x 400 m. Photo Belga.

Une indépendance qui, comme pour les autres, passe, dès cet instant, par le sport. Après avoir tâté du tennis et du football, Dylan Borlée se met logiquement à l’athlétisme par atavisme, ébloui aussi, par les résultats des autres, aux Jeux de Pékin et ailleurs. « J’ai su tout de suite que c’est ça que je voulais faire même si, après mon tout premier entraînement, où j’avais dû enchaîner deux fois 150 mètres, j’ai dû me mettre sur le côté pour vomir. Je vois encore Kevin et Jo en train de se marrer ! »

La montée en puissance est longue et difficile. Les premières années, les pépins physiques le freinent. L’empêchent de réussir de gros chronos et de prendre part, en individuel, au moindre championnat international chez les jeunes. L’embellie se produit en 2013. Déjà médaillé d’argent avec l’équipe nationale espoir à l’Euro de Tampere quelques jours plus tôt, il accroche son premier chrono sous les 46 secondes sur 400 m aux championnats de Belgique, où il finit deuxième en 45.80 derrière son frère Kevin. Une performance qui lui permet de courir avec ses aînés sur 4 x 400 m aux Mondiaux de Moscou, où l’événement fait sensation. « Je sais que cela intrigue pas mal de gens de nous voir à trois, mais nous, on ne se rend pas trop compte du phénomène. La seule chose qu’on cherche, c’est de toujours faire mieux ; on n’en a jamais assez. Moi, j’essaie de franchir les étapes petit à petit, je m’installe lentement! »

Depuis, malgré un été 2014 bien pourri pour toute la bande, l’image du trio s’est fixée dans l’imagerie athlétique. Les « Borlée brothers » sont devenus un concept que Dylan compte bien pérenniser. En tentant de se hisser au niveau des « twins » à force de bosser à leurs côtés.

« Avant, à l’entraînement, ils étaient toujours à deux de front et je suivais. Désormais, il m’arrive de me mettre devant et d’imprimer le rythme, cela ne me fait plus peur. Je suis heureux qu’ils me fassent confiance ; je me suis longtemps servi d’eux et si je peux leur rendre la pareille, cela me fait plaisir ! »

CARTE D’IDENTITE
Naissance. Woluwe Saint-Lambert, 20 septembre 1992.
Taille, poids. 1,90 m, 79 kg.
Résidence. Woluwe Saint-Lambert.
Discipline. Athlétisme (400 m, 4 x 400 m).
Club. Racing Club de Bruxelles.
Entraîneur. Jacques Borlée.
Passé olympique. /

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