Claire Michel, la triple peine

Photo Dominique Duchesnes.

Photo Dominique Duchesnes.

Ne rien laisser au hasard. Surtout pas maintenant que l’échéance approche. A l’étage, les valises sont presque bouclées pour ce départ, demain, vers les Emirats, puis les Antipodes, mais dans ce quartier de l’est bruxellois qui est devenu sien depuis son retour au pays, elle vient de s’offrir une dernière sortie en course, le cache-oreilles bien corseté pour minimiser les risques d’un ultime refroidissement malvenu. « Et ce soir, c’est piscine pour aligner encore quelques longueurs ! »

Claire Michel est une boulimique de l’effort. Et maintenant que l’horizon olympique, là-bas, à cinq mois, est en train de s’éclaircir, elle ne lâche plus l’étreinte. Cherche, au contraire, à garrotter ses espoirs pour les transformer en réalités. « Il y a trois ans, les Jeux, pour moi, ce n’était toujours qu’un rêve ; aujourd’hui, c’est un objectif solide et précis. »

Une obsession, aussi. Depuis toujours, ou presque. Parti d’un rêve de gosse, qu’elle a cultivé de l’autre côté de l’Atlantique, où elle a grandi, de 12 mois à 23 ans, au milieu d’une fratrie de trois – « Que des filles ! » – dans la foulée d’un déménagement professionnel et familial à Portland, dans l’Oregon. Une ville « verte », au bord du Pacifique. « Il y avait la mer, la forêt et la montagne. » Toutes à portée de main. Et l’école, « avec une offre incroyable en matière de sport. » « Comme toutes mes copines en faisaient, j’ai suivi très vite en faisant un peu de tout, même si c’est dans les disciplines endurantes que j’ai toujours été la plus à l’aise. »

L’histoire (la légende ?) veut que ce soit au détour d’une séance de rangement, à 11 ans, qu’elle ait eu la révélation pour les cinq anneaux. Avec, comme incitant suprême, des extraits de journaux jaunis découverts dans une caisse au fond du garage, évoquant l’aventure olympique de sa mère, la nageuse Colette Crabbé, aux JO de Montréal, en 1976. « Jusque-là, elle ne m’en avait jamais parlé. J’avais bien vu l’une ou l’autre coupe dans le salon, mais je n’avais jamais fait le rapprochement. J’ai voulu en savoir plus. Elle m’a expliqué. M’a montré son survêtement de l’équipe belge. Ca a certainement déclenché quelque chose en moi. Une envie, en tout cas. »

D’emblée convaincue, Claire Michel tente d’abord le mimétisme. Puis, après la natation, cherche sa voie en athlétisme, en alliant le cross en hiver et le 3.000 m steeple en été. Un choix payant en bout d’études secondaires, puisque ses résultats lui offrent l’occasion, via une bourse, de rejoindre l’Université d’Oregon, où le premier sport olympique est une vraie religion. A « TrackTown USA », comme on appelle Eugene, la ville où est implanté le campus, elle rejoint une équipe prestigieuse et des (futures) stars comme Ashton Eaton, Brianne Theisen, Matthew Centrowitz ou Galen Rupp qui ont tous le niveau olympique. « Des gens simples, qui bossent et qui te poussent à vouloir faire la même chose qu’eux en restant très humble. Tous sont restés des amis. On s’est déjà dit que si on se retrouvait à Rio, on ferait une grosse “after party” ! »

A l’approche des Jeux de Londres, « boostée » par une 8e place en finale des championnats universitaires US l’année précédente sur 3.000 m steeple, elle prend le risque de rentrer en Belgique pour mettre tous les atouts de son côté. La discipline est jeune, les possibilités réelles. « A l’époque, je n’avais pas encore la double nationalité. Je me suis dit qu’il fallait que je tente ma chance. Mais dès mon premier stage, à Pâques, je me suis occasionnée deux fractures de fatigue et j’ai dû enterrer mon rêve. J’avais quitté le pays où j’avais grandi, mon compagnon de l’époque, la promesse d’un emploi à Seattle pour, au bout du compte, me retrouver sans rien, sur le c… »

Marquée au fer rouge de la désillusion, dégoûtée, aussi, elle se décide à prendre un peu de recul. Bosse à la fois pour la chambre de commerce américaine à Bruxelles et comme étudiante à Solvay où elle a entamé un post-master en « innovations et stratégies managériales ». Mais, après 6 mois, le manque survient. Et Claire Michel se décide à reprendre l’activité physique. « J’ai “googlé” pour voir quels étaient les clubs sportifs de mon quartier et je suis tombé sur le Brussels Triathlon Club. J’avais fait de la natation et de l’athlétisme, je me suis dit : “Pourquoi pas essayer ?” J’aimais ce défi de la diversité. »

La natation, avant le cyclisme et la course à pied: Claire Michel a appris à tout combiner sur le tard. Photo Belga.

La natation, avant le cyclisme et la course à pied: Claire Michel a appris à tout combiner sur le tard. Photo Belga.

Ses débuts sont délicats, surtout dans la partie vélo, la seule qu’elle ne connaît pas. Peu habitué à ce type d’efforts, son corps encaisse difficilement les premiers coups de pédale qui se terminent toujours en crampes. Et puis, il y a les chutes, inhérentes aux premières évolutions d’une débutante en peloton. Tactiquement, elle doit se mettre au parfum en étudiant des vidéos sur YouTube. « Il y a tout un vocabulaire que je ne comprenais pas ! », dit-elle.

Elle se rappelle de son tout premier triathlon… pour en avoir loupé le départ. «C’était à Namur, on était parti bien à temps, mais on a été calé deux heures sur l’autoroute ! » Mais lors du suivant, à Huy, fin 2012, « habillée d’une combi de surf parsemée de fleurs roses », elle réussit l’un des meilleurs temps, performance qu’elle réitère aux championnats de Belgique, ce qui lui permet d’attirer l’attention du directeur technique de la Ligue francophone.

Elle admet aujourd’hui que la route vers la légitimité a été longue et ardue. « Je ne me suis vraiment considérée comme une triathlète à part entière qu’en 2014, quand je me suis qualifiée pour les Mondiaux d’Edmonton (après deux places de top 10 en Coupe du monde). Avant cela, je me suis longtemps demandé si j’en serais capable. J’arrivais à faire des morceaux de course sans arriver à les enchaîner. J’avais également parfois l’impression d’être une imposture, de “faire semblant”. A ma toute première manche de Coupe du monde, à Alicante, en 2013, j’avais ainsi dû rouler avec mon cadenas ficelé sur mon guidon parce que j’avais oublié les clés à Bruxelles. Franchement, tout cela ne faisait pas très sérieux… »

Au fil du temps, elle a appris. S’est cherché un encadrement, qu’elle a fini par trouver, des entraîneurs spécifiques, un médecin, un nutritionniste. « Avoir des bonnes structures, c’est quelque chose d’essentiel et que j’avais sous-estimé. » Elle a progressé, sûrement mais aussi lentement, notamment au détour d’une saison 2015 où elle a multiplié les blessures, à cause d’« un manque d’expérience global », qui ne lui ont pas facilité les choses en la privant de compétitions importantes dans la course à la qualification olympique.

« Cela m’a demandé un supplément de force mentale mais je ne regrette rien. J’ai entamé un contre-la-montre dans lequel il y a toujours moyen de se rattraper. Je suis passée d’une logique de survie à une logique de progression. Je sais qu’avec le triathlon, j’ai trouvé mon sport. »

Celui qui, à 27 ans, pourrait lui permettre de toucher enfin son graal.

CARTE D’IDENTITE
Naissance. Bruxelles, 13 octobre 1988.
Taille, poids. 1,67 m, 54 kg.
Résidence. Woluwe Saint-Pierre.
Disicipline. Triathlon.
Club. Brussels Triathlon Club.
Entraîneurs. Reinout Van Schuylenbergh, Wouter Derycke et Maarten Thysen.
Passé olympique. /

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