Joachim Bottieau, complet de famille

Photo Bruno D'Alimonte.

Photo Bruno D’Alimonte.

Sur son large front, le stigmate le plus évident de sa dernière victoire se résorbe lentement. Chez Joachim Bottieau, les blessures apparentes sont souvent un signe de bonne santé.

Il y a quatre ans déjà, à cause d’un mauvais coup d’un adversaire géorgien, c’est la tête enrubannée qu’il avait quitté l’Euro de Chelyabinsk, après y avoir été chercher in extremis, grâce à une médaille de bronze, sa qualification pour les Jeux de Londres. Cette fois, c’est à Dusseldorf, il y a quelques jours, qu’il a remis ça. Un parcours brillant au cours d’une journée sans faille et sans faute qui lui a permis de monter sur la plus haute marche du podium des moins de 81 kg dans ce tournoi de premier plan. Une performance dans la lignée de ses attentes en ce début d’année 2016 où il se sentait « plutôt en forme » après avoir effectué « quelques petits réglages ».

Il en parle avec fierté mais sans forfanterie. D’une voix posée et monocorde. « C’était important pour mon classement d’obtenir un bon résultat, mais ce qui m’a surtout fait plaisir, c’est la manière avec laquelle je l’ai obtenu. J’ai moins été dans l’attente, dans les pénalités. Aucune de mes victoires n’a prêté à discussion. Il faut que je continue dans cette voie. »

On le sent content. Et soulagé. Longtemps, sa réputation s’était arrêtée à des contours moyennement enviables. On le disait solide et robuste à l’image de sa carrure de granit, prêt à défendre chaque carré de son kimono comme un chien se bat pour son os, mais peu spectaculaire et attentiste, jouant sur les fautes de ses adversaires plutôt que sur ses propres atouts. Un portrait peu amène et sans doute légèrement exagéré, même si « je me suis longtemps cherché, j’étais trop dans la réflexion et dans la réserve. J’ai dû à la fois travailler mon physique, avec une grosse prise de masse pour compenser mon manque de puissance, et évoluer tactiquement et techniquement. De manière constante. Aujourd’hui, à 27 ans, je sens que c’est le moment de m’affirmer. J’arrive serein dans la dernière ligne droite. »

Ce discours volontariste est nouveau chez ce grand timide à la discrétion affirmée et revendiquée. « Jo », deuxième d’une fratrie de trois, au sein de laquelle le judo était l’option la plus évidente sous l’impulsion du père, fondateur-professeur du club de Grand-Hornu, a toujours préféré l’ombre à la lumière quitte à passer parfois pour un asocial. « Comme sportif, on a tous besoin de notoriété, mais je n’ai jamais été prêt à faire tout et n’importe quoi pour en bénéficier. » D’un naturel anxieux, il a ainsi toujours fui les réseaux sociaux dont d’autres s’emparent avec gourmandise. « Je n’aime pas les influences extérieures, savoir ce que les autres pensent de moi. Tout ça m’horrifie un peu, je l’avoue. »

Du coup, il admet avoir eu, jusqu’ici, « du mal à (se) vendre ». « J’ai par exemple dû attendre qu’un dirigeant du club allemand d’Abensberg, avec lequel je dispute les interclubs, me recommande à un représentant d’Adidas Benelux pour bénéficier des services d’un équipementier pour mes kimonos. Jusque-là, je les payais de ma poche… »

Au fil des ans, Joachim Bottieau s’est construit une carapace dans son Hainaut natal, entouré des siens. Un clan un peu à part dans le judo francophone, dont les envies d’autonomie se sont longtemps heurtées à la politique de centralisation des forces souhaitée par sa fédération, dans laquelle il parvenait difficilement à s’intégrer.

« A un moment, il y a eu beaucoup d’incompréhension entre nous, admet-il. Je crois qu’ils ont désormais compris que j’étais plus heureux dans ma pratique avec ma propre dynamique plutôt qu’avec la leur ; si je reste trop longtemps trop loin de ma cellule, je me démotive. Je les remercie d’avoir notamment accepté qu’un de mes frères m’accompagne en compétition comme ce sera le cas, fin avril, aux championnats d’Europe de Kazan. »

Un bloc de granit doté d'une volonté hors du commun: Joachim Bottieau est l'un des judokas les plus difficiles à "bouger". Photo Belga.

Un bloc de granit doté d’une volonté hors du commun: Joachim Bottieau est l’un des judokas les plus difficiles à “bouger”. Photo Belga.

Entre ses premiers Jeux, il y a quatre ans, où il s’était incliné aux prolongations en huitièmes de finale face au futur médaillé de bronze, le Russe Nifontov, et ses deuxièmes, qu’il vivra cet été, la route a parfois été accidentée pour Joachim Bottieau. Avec une saison noire, en 2014, marquée notamment par une élimination en 12 secondes au premier tour de l’Euro de Montpellier dont il a mis du temps à se remettre, « parce que quand je perds pied, j’ai des difficultés à me relancer. »

« J’avais sans doute pris ce combat initial un peu à la légère, reconnaît-il. Mais j’ai fini par me raisonner. Se faire battre en quelques secondes, cela arrive au moins une fois à tout le monde. A l’époque, qui plus est, j’avais pas mal de choses en tête : à côté du judo, je venais d’emménager avec ma compagne à Bruxelles et je n’avais pas encore bouclé mon master en Sciences de l’éducation. »

Aujourd’hui, ces dérivatifs ont cessé d’exister. En juin dernier, il a enfin obtenu son diplôme – « Avec l’étalement, je suis resté presque 8 ans à l’école, je n’en pouvais plus ! » – et, en octobre, est revenu vivre chez lui, à Boussu, en compagnie de Hannah, ex-judokate internationale allemande rencontrée en stage. Il est désormais à deux pas de la salle où il fait presque quotidiennement ses gammes avec ses frères Jean-Yves et Jérémie. Un environnement pacificateur qui lui permet de relâcher la pression entre les compétitions dans cette éprouvante catégorie des moins de 81 kg qui est la sienne.

« Chez nous, comme en moins de 73 kg, il y a souvent deux fois plus de participants que chez les autres. Mais cette difficulté est excitante. Elle t’oblige à être bon dans tous les domaines. »

Classé 16e mondial au dernier recensement, convaincu qu’il peut « battre tout le monde », il précise toutefois qu’il entame chaque tournoi avec des œillères, pour ne pas perdre d’influx. « Je ne regarde jamais mon tirage, même pas le matin de ma compétition. Cela m’évite de trop gamberger. J’avance sans me soucier de celui que je rencontrerai au tour suivant, j’évite de calculer à quel stade j’en suis. »

Il n’a pas encore pensé à l’après-Rio « parce que cela dépendra de mon engouement et de celui de mes proches » ni à son après-carrière, même s’il se verrait bien enseigner. « J’aimerais également entraîner en club, aider les plus jeunes, transmettre. Je pense que je serai plus utile à ce niveau qu’au contact des élites. »

CARTE D’IDENTITE
Naissance. Hornu, 20 mars 1989.
Taille, poids. 1,81 m, 84 kg.
Résidence. Boussu.
Discipline. Judo (moins de 81 kg).
Club. JC Grand-Hornu.
Entraîneur. Yves Bottieau.
Passé olympique. 2012.

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