Si Mohamed Ketbi, jeune et joyau

Photo Bruno D'Alimonte.

Photo Bruno D’Alimonte.

Il ne boit pas, il humecte. De l’eau – plate –, forcément. Si Mohamed Ketbi est dans le contrôle permanent. De sa coiffure, qu’il ramène régulièrement à moins de folie. De son corps filiforme, dans lequel il semble parfois se perdre avant de se reprendre, toujours mains dans les poches, pour ne pas avoir l’air d’y toucher. De son alimentation, donc, qu’il doit réguler en permanence pour ne pas affoler l’aiguille de sa balance. Parce qu’à 18 ans, sous ses tics post-adolescents, c’est – déjà – une vie de sacrifice qu’il s’impose.

« Depuis janvier, je suis suivi par une diététicienne française et, sans pour autant me priver, je fais attention à tout ce que je mange, avoue-t-il. Avant, je me régulais moi-même, sans savoir. Ce n’était pas très raisonnable ; mon organisme jouait au yo-yo. L’idée, désormais, c’est de descendre petit à petit vers un poids de forme de 60 kg pour ne plus devoir en perdre que deux au moment de la compétition olympique. J’y arrive doucement. Là, je suis à 62 kg. Après être monté à 66 kg… Heureusement, ma mère m’aide beaucoup en cuisinant parfaitement ce qui m’est recommandé ! »

Si Mohamed – « Mes parents ont ajouté le préfixe Si devant Mohamed par respect pour le prophète, mais tous mes proches m’appellent Simo ! » – esquisse un sourire. Cette aide pour vaincre son principal ennemi – le poids – est d’autant plus précieuse pour lui, fils aîné d’une famille schaerbeekoise d’origine marocaine à côté de ses trois sœurs, qu’il a des occupations studieuses une fois qu’il range son équipement de taekwondoka. Et que le temps lui est forcément compté, ce qui le fait souvent passer pour « un asocial » auprès de ses amis d’enfance avec lesquels il accepte rarement de se distraire.

« Depuis septembre, j’ai entamé des études d’ingénieur industriel à l’ECAM, à Woluwe Saint-Lambert. Ce n’est pas simple tous les jours parce que même si j’ai étalé ma première année en deux, il faut digérer les cours les plus difficiles ; en janvier, en raison de mon horaire très serré, je n’ai validé que deux examens sur quatre et je devrai repasser ceux que j’ai manqués au cours de ce mois d’avril. Si je n’avais pas fait de sport de haut niveau, j’aurais sans doute fait pilote d’avion. Ou polytechnique parce que j’adore les maths. Mais je ne me plains pas. L’orientation que j’ai prise me convient tout à fait. »

Sous sa tête bien pleine, Ketbi réussit, il est vrai, à faire fonctionner ses muscles d’athlète tout aussi efficacement. On l’a vu tout au cours d’une incroyable saison 2015 avec, en début d’année, une multiplication de résultats probants en tournois avant l’apothéose des Mondiaux de Chelyabinsk où, pas encore majeur à l’époque, il est allé accrocher une médaille d’argent en moins de 58 kg. « La meilleure compétition de ma carrière, insiste-t-il, comme si celle-ci n’était pas de première fraîcheur. J’étais cool, je l’ai pris à l’aise. Quand je me suis arrivé en demi-finale, je me suis dit que, punaise, deux ans plus tôt, ces Mondiaux, je les regardais encore à la télé ! J’étais dans la peau d’un supporter du Barça se retrouvant tout à coup sur le terrain à côté de Messi ! »

"Simo" Ketbi est devenu très fort très vite. A 18 ans, il est l'un des meilleurs mondiaux de sa catégorie. Photo Belga.

“Simo” Ketbi est devenu très fort très vite. A 18 ans, il est l’un des meilleurs mondiaux de sa catégorie. Photo Belga.

Battu en finale, Si Mohamed Ketbi a râlé un peu sur « (son) excès de précipitation » qui, selon lui, lui a sans doute coûté la victoire. Mais il s’est surtout fait un nom et une réputation sur ce coup fumant, une performance presque répétée un mois plus tard aux premiers Jeux européens, à Bakou, avec, cette fois, une médaille de bronze à la clé. De quoi se positionner parmi les « podiumables » potentiels pour Rio après avoir décroché, en décembre, une place de quota. « Je veux y créer l’exploit, confirme-t-il. Avec tout le travail que j’effectue, je sens que ça va être mon jour. »

Un jour qu’il aimerait partager avec son pote, Jaouad Achab, l’autre Belge d’origine marocaine de la sélection olympique belge en taekwondo, qui, qualifié en moins de 68 kg, sera à l’œuvre le lendemain de sa compétition sur le tapis olympique, lui aussi avec de grosses chances de succès.

« Si je suis ici, c’est également grâce à lui, affirme-t-il. Avant qu’il ne parte à Anvers rejoindre la Ligue flamande, Jaouad avait eu l’occasion de me montrer pas mal de choses. Depuis, on s’entend super bien. Dire qu’on aurait pu se retrouver ensemble côté néerlandophone ; en 2013, ils ont essayé de m’attirer chez eux. Si je n’y suis finalement pas allé, c’est parce que mes parents n’avaient pas les moyens de payer l’internat… »

Longtemps, pourtant, Si Mohamed Ketbi a douté de ses capacités. Arrivé dans le monde du taekwondo par atavisme sur les traces de son père El Houssain, lui-même haut gradé, il a d’abord encaissé, en raison de ses faiblesses aux bras et aux mains. « J’étais trop faible, un peu mou !, ajoute-t-il. Je perdais tout le temps. » Juste de quoi se convaincre de pratiquer de la boxe américaine, dès ses 12 ans, sur le côté pour se renforcer la carcasse. « J’aimais ça. Pour moi, qui étais un fanatique de Bruce Lee et de Jackie Chan, c’était le pied ! »

Il dit avoir compris qu’il pouvait y arriver à 13 ans en décrochant sa première médaille d’or lors d’une compétition pour cadets, au Luxembourg. Un déclic initiatique qui s’est transformé au fil des ans en véritable assurance à force de bosser en permanence avec des adversaires plus grands et plus âgés que lui. « J’ai toujours eu plus de craintes de me blesser que d’affronter ces gars-là, affirme-t-il. C’était parfois compliqué, mais je savais que ça finirait par payer. »

Aujourd’hui, à côté de son opiniâtreté – « Je ne lâche jamais »- sa technique est devenue son principal atout. Et s’il avoue encore parfois pêcher par précipitation « par manque de maturité », il est devenu une vraie machine à gagner sous la direction de l’Argentin Leonardo Gambluch, le coach fédéral de l’Association francophone belge de taekwondo qu’il a rejoint au centre d’entraînement fédéral d’Anderlecht en 2013.

« Il m’a à la fois permis de devenir plus fort physiquement et plus professionnel, dit « Simo ». Ce que j’aime avant toute chose dans le taekwondo, c’est la compétition ; grâce à lui, j’ai compris qu’il fallait pas mal de boulot derrière. »

CARTE D’IDENTITE
Naissance. Ixelles, 27 décembre 1997.
Taille, poids. 1,80 m, 62 kg.
Résidence. Schaerbeek.
Discipline. Taekwondo (moins de 58 kg).
Club. Fung Sing Taekwondo.
Entraîneur. Leonardo Gambluch.
Passé olympique. /

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