Jasper De Buyst, Jeux de piste

Photo Bruno D'Alimonte.

Photo Bruno D’Alimonte.

Accoudé à la table de sa cuisine américaine, il s’y revoit. Lui, dans les tribunes du vélodrome des JO de Londres, supporter forcément subjectif, et eux, ses quatre potes, sur la piste, engagés dans la poursuite par équipes. Kenny De Ketele, Dominique Cornu, Jonathan Dufrasne et Gijs Van Hoecke, tous lancés dans un pari a priori probable. Avant le verdict inattendu de l’échec et de l’élimination prématurée. Un coup brutal sur la cafetière après avoir vécu toute la montée en puissance vers la compétition avec les autres membres du groupe – « Deux semaines avec eux au village, jusqu’à l’échauffement sur rouleau » – pour lui qui s’attendait à concourir le lendemain. « On aurait fini au moins huitièmes, j’aurais eu un diplôme olympique. Là, la frustration a été difficile à évacuer… »

Quatre ans plus tard, Jasper De Buyst, réserviste de luxe en 2012, devra aller chercher une revanche sans les autres à Rio. A 22 ans, lui seul, après avoir bien grandi, a réussi à franchir le cap d’une nouvelle qualification pour les Jeux, en omnium, malgré une dernière sortie, en demi-teinte, début mars, aux Mondiaux, après une préparation perturbée par une grippe. L’équipe, elle, a dû baisser pavillon, à l’issue de la manche de Coupe du monde de Cali, à l’automne dernier, ce qui a provoqué la fin du projet. Une issue qu’il avait « senti venir ». « On était un peu plus rapides qu’à Londres… mais les autres nations aussi. Et on était surtout trop peu nombreux dans le groupe, pas assez aiguisés par la concurrence. Quand tu es trop sûr de ta sélection, c’est difficile de progresser. »

Il se passe la main dans des cheveux déjà en bataille. Et quelques regrets électrisent ses épis. Il évoque des structures dépassées. Une politique peu claire. Des jeunes pas suffisamment encadrés assez tôt. Une frustration générale et réciproque entre les coureurs et la fédération. « Parfois quand je vois comment la piste vit en Grande-Bretagne ou en France, je suis jaloux.… »

Lui-même avoue qu’à ses débuts, il ne s’imaginait pas sur un anneau, à tourner en rond, parce que «quand on commence le vélo, on rêve plutôt au Tour de France et aux classiques qu’aux Jeux olympiques. » Mais assez vite, après ses premiers essais à Gand, il a accroché. « Et l’ambiance des Six-Jours, de ces courses si spectaculaires auxquelles j’ai commencé à assister vers 11 ou 12 ans, où je n’avais d’yeux que pour Matthew Gilmore et Iljo Keisse, a achevé de me convaincre qu’il y avait autre chose que la route, même si c’est pour cette dernière que j’opterai définitivement après les Jeux. »

Il se souvient de ses premiers tours et de cette gestion de la peur qui gagne chaque débutant. « J’avais pourtant plus froid aux mains qu’aux yeux », se remémore-t-il. Un stoïcisme qui n’a vraiment été (légèrement) ébranlé qu’il y a deux ans, lors de sa première chute sérieuse au Mexique avec un nez cassé et un dos douloureux comme conséquences. « La piste, j’ai vite aimé, surtout quand j’ai pu intégrer le sport-études de Gand, au Blaarmeersen, pour trois belles années qui m’ont marqué. J’ai toujours trouvé que c’était une discipline spectaculaire, qui ne mentait pas. La route, c’est quelque chose de compliqué ; c’est un sport d’équipe où chacun a son propre intérêt. La piste, c’est un sport purement individuel, où on se retrouve face à soi-même. »

Un sport où il a compris qu’il pouvait espérer quelque chose en 2013, en devenant champion d’Europe espoirs et en remportant sa première victoire en Coupe du monde, en omnium, à Manchester. « Ce jour-là, mon franc est tombé, dit celui qui est aujourd’hui 7e au ranking mondial UCI. Je me suis rendu compte que je pouvais peut-être viser une médaille aux Jeux suivants. A partir de là, tout a été organisé en fonction de cet objectif, avec l’assentiment de mon équipe. »

A moins de trois mois des Jeux, Jasper De Buyst est 7e au ranking mondial UCI en omnium. Une bonne raison d'espérer. Photo Photo News.

A moins de trois mois des Jeux, Jasper De Buyst est 7e au ranking mondial UCI en omnium. Une bonne raison d’espérer. Photo Photo News.

Aussi loin qu’il se souvienne, Jasper De Buyst a toujours eu le nez dans le guidon. Chez lui, à Asse, entouré de deux plus jeunes sœurs dans son Brabant flamand natal, avec un père, Franky, coureur professionnel, il n’a, à vrai dire, pas trop eu le choix, même si celui-ci était volontaire. « J’ai essayé plusieurs sports, mais sans jamais accrocher. J’étais toujours en train de rouler ou devant la télé quand il y avait une course. A 11 ans, j’ai reçu mon premier vélo de compétition. Un an plus tard, je suis devenu aspirant et, très vite, j’ai beaucoup gagné chez les jeunes. »

Il parle de « transmission » quand il parle de son géniteur, désormais soigneur chez Lotto-Soudal, sa première formation World Tour, qu’il a rejointe l’an dernier, après deux premières années comme pro chez Topsport Vlaanderen. « On n’est pas les seuls à deux de la même famille dans l’équipe, ajoute-t-il. Il y a aussi Frederik Frison et son oncle, Herman, qui y est directeur sportif ! » De quoi rêver de poursuivre la tradition le jour où il sera père à son tour. « Ce serait bien… »

Dans l’équipe dirigée par Marc Sergeant, où il se dit proche de Kris Boeckmans et Maxime Monfort et rêve de jouer les poissons-pilotes pour André Greipel – « C’est un rôle qui me conviendrait bien » – il affirme avoir appris la méticulosité et le professionnalisme, dans tous les domaines. « A l’entraînement, ça va encore plus vite, surtout quand ça monte ! »

En 2015, il a disputé, avec la Vuelta, son premier Grand Tour qu’il a bouclé sans trop de problèmes, même s’il en a ressenti les effets quand la saison sur piste a démarré. Cette année, après avoir écumé les épreuves flamandes, de la Nokere Koerse à Paris-Roubaix, en passant par A Travers la Flandre, le GP E3, Gand-Wevelgem, le Tour des Flandres et le GP de l’Escaut, deux dernières courses où il a fini 41e, son meilleur classement, il a fait l’impasse sur le Giro, un moment pressenti, pour se concentrer sur son objectif n° 1 de l’année. Après une courte période de repos, il donnera tout dans son préparation sur piste pour être opérationnel le jour J.

« C’est sûr que je rêve d’une médaille aux Jeux. Mais dans quinze ans, quand ma carrière sera derrière moi, j’espère que j’aurai aussi un palmarès qui ne fera pas dire que je n’étais qu’un pistier. Une carte de visite à la Etienne De Wilde qui, à côté de sa médaille d’argent en américaine aux Jeux de Sydney et de ses succès en Six-Jours, a également brillé sur la route, cela me plairait assez. »

CARTE D’IDENTITE
Naissance. Asse, 24 novembre 1993.
Taille, poids. 1,78 m, 69 kg.
Résidence. Lede.
Discipline. Cyclisme (piste, omnium).
Equipe. Lotto-Soudal.
Passé olympique. 2012.

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